Un Tango Más

11En 1662, dans L’École des femmes, Molière décrit avec précision et finesse la condition féminine de son époque caractérisée par la soumission de la femme au père puis au mari faisant dire au ridicule Arnolphe dans la scène III de l’acte III :

« Comme un morceau de cire entre mes mains elle est,
Et je lui puis donner la forme qui me plaît. »

Cinq ans plus tard, en 1667, dans Andromaque, Racine décrivant la passion, fait dire à Oreste dans la scène I de l’acte I :

« Puisqu’après tant d’efforts, ma résistance est vaine,
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »

Durant la projection du film Un Tango Más (ayant pour titre Ultimo Tango sur les écrans français) réalisé par German Kral avec pour principaux protagonistes María Nieves et Juan Carlos Copes, c’est beaucoup plus à ces deux pièces du XVIIe siècle que j’ai pensé qu’au monde du tango décrit dans ce film plutôt décevant qui se laisse toutefois regarder mais dont on sort frustré (voir note 1).

María Nieves et Juan Carlos Copes étaient des artistes exceptionnels qui ont marqué de leur empreinte l’histoire du tango et qui ont joué un rôle majeur dans la diffusion de cette danse dans de très nombreux pays tant en Amérique qu’en Europe.
On pouvait espérer qu’avec de tels « monstres sacrés », ce film nous plongerait dans l’univers du tango dans sa triple composante historique, musicale et de la danse. Or, sur ces points, ce film est faible pour deux catégories de raisons. La première concerne le fond du sujet ; la seconde, la réalisation formelle. Ce sont celles-ci qu’il convient d’examiner pour étayer cette affirmation.

L’histoire peut se résumer ainsi : une danseuse débutante rencontre un jeune danseur plutôt gauche qui en très peu de temps atteint un niveau exceptionnel. Très vite, ils tombent amoureux et comprennent que leur entente dans la danse est insurpassable. Elle, rêve de fonder une famille et d’avoir des enfants, le tango n’étant qu’un accessoire dans sa vie, un divertissement. Lui, se donne pour but, grâce à son immense talent, de faire connaître le tango dans le monde entier, le tango étant le centre de sa vie et n’a aucune envie de fonder une famille.
Le mariage célébré à Las Vegas en 1965 tourne très vite mal en raison des infidélités de Copes avec des danseuses de la troupe, trahisons, humiliation mais la collaboration artistique demeure jusqu’au jour où Copes, à la quarantaine, rencontre une femme de vingt ans plus jeune que lui avec qui il aura un enfant (cet enfant qu’il refusait à María). Après un arrêt, la collaboration artistique se poursuit, jusqu’au jour où elle cesse brutalement. En effet, après une tournée au Japon, la mère de son enfant impose à Copes de faire un choix, María ou moi. Sans lui dire en face, Copes évince María Nieves qui tombe en dépression. Pour l’amour du tango, María a donc tout accepté. Elle s’est accomplie artistiquement et enrichie humainement.

Sur le fond, le sujet est mal défini et il est difficile de déterminer quel a été le but exact du réalisateur : faire un film sur le tango vécu par deux artistes d’exception partis de rien (soit une histoire très rare) ou montrer les déchirements d’un couple en privé ayant pour cadre le tango (soit une histoire très banale comme il en existe des milliers) ? Assurément, c’est la seconde option qui a été choisie. On devine très vite que l’on ne sera pas dans le registre de l’analyse purement artistique mais plus dans celui qu’affectionne la presse à scandales.

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Ce parti pris a pour conséquence majeure que l’on passe complètement à côté de l’histoire du tango, si ce n’est la brève explication de Copes qui explique que, fort du constat que le tango commence à péricliter, notamment en raison du développement des nouvelles danses comme le rock (sachant qu’au début du XXe siècle, le tango naissant avait fait péricliter certaines danses), il décide de le moderniser, de le transformer en spectacle en le faisant sortir du cadre trop étroit dans lequel il était confiné pour le mettre en pleine lumière. On cherchera en vain toute remarque sur la fin du péronisme qui coïncide avec le début du déclin du tango et qui aurait mérité au moins une allusion. María Nieves fait seulement de brèves remarques sur deux milongas disparues qui regorgeaient, dit-elle, de très bons danseurs.

Sur le plan musical, l’échec est patent. Rien sur la collaboration entre ces danseurs et Piazzolla (il n’est pas certain que les non-spécialistes comprendront le caractère allusif de Libertango, entendu à un moment, au grand compositeur et bandonéoniste). Or, s’il y a un thème qui aurait mérité d’être développé en ce qui concerne la musique, c’est bien celui-là avec, par exemple, la mise en relief de l’évolution parallèle de Piazzolla qui passe à peu près à la même époque du tango de facture classique au tango moderne et de Copes et Nieves qui , comme il est souligné, étaient des danseurs adeptes des petits pas au début et vont le faire évoluer considérablement mais dans une optique très précise (« Pour danser le tango, pas besoin d’acrobaties, il suffit de s’abandonner aux battements de son cœur »).
Rien également sur les musiciens que María Nieves préfèrent (Di Sarli, D’Arienzo, Troilo et Pugliese).

La bande sonore est marquée par un style moderne exagéré qui est parfois sans aucun rapport avec certaines images et, surtout, Danzarin est donné trop souvent (au minimum 4 fois !). Ce morceau est loin d’être le plus adapté pour une répétition en raison de son caractère « pompier », qui aurait pour équivalent dans le domaine lyrique, le chœur des soldats (« Gloire immortelle de nos aïeux ») du Faust de Gounod (voir note 2). En d’autres termes, une fois, c’est bien, mais ensuite cela devient lassant. Il faut dire que ce morceau certes très beau, mais emphatique et marqué, pouvait servir de support à l’expression chorégraphique montrée dans le film. Quant aux applaudissements ajoutés et plaqués sur certaines images, la ficelle est un peu grosse et maladroite et casse l’authenticité.

Sur le plan de la danse, il faut avoir à l’esprit que l’on est dans le cadre du tango de scène, donc un tango particulier, très peu pratiqué même s’il touche le grand public, avec toutes les conséquences que cela implique pour exagérer le registre expressif : ganchos à profusion, doubles ganchos, sacadas en rafale, renversés, etc., donc loin de l’abrazo serré dont parle María Nieves à ses débuts et de son caractère intériorisé.

Les aficionados du tango ne se retrouveront probablement pas dans cet univers de tango spectacle, loin de l’ambiance des milongas…. Quant aux néophytes, il n’est pas certain qu’ils ne seront pas déçus quand ils découvriront que le tango de l’immense majorité des gens n’est pas celui dansé sur une scène de Broadway ou sur une table comme on le voit dans le film, cette fameuse table qui terrorisait María Nieves, encore moins le tango dansé à trois, mais celui plus sobre, plus authentique des milongas, loin des paillettes et des projecteurs.

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On retrouve d’ailleurs ce hiatus dans le domaine de l’opéra quand des œuvres sont données dans des stades à grand renfort de décors géants et de nombreux figurants, et d’une sonorisation épouvantable, ce qui est très éloigné de ce qu’est vraiment l’opéra.

En revanche, le film met bien en exergue, à juste titre, le rapprochement que l’on peut faire entre Gene Kelly et Cyd Charisse les idoles de María Nieves et Juan Carlos Copes.

Ce qui est dommage, c’est que le film n’aborde pas la période de gloire de ces artistes et passe trop vite sur un aspect majeur – la transmission de leur savoir, l’enseignement. Indubitablement, ils auraient eu des quantités de choses à dire et on aurait aimé en savoir plus.

Ces lacunes ont pour contrepartie de mettre presque exclusivement l’accent sur la relation de couple et les ressorts psychologiques, les déchirements, la souffrance. La personnalité fantastique et sympathique de María Nieves, son rayonnement, son humour (la définition du « chariot » en tango !), son énergie et sa franchise sur ce qu’elle pense de Copes en bien et en mal (« je referai tout sauf Copes ») en dit long sur son parcours dont la phrase « pas un homme ne mérite les larmes d’une femme » tombe comme un couperet.

Dans une interview datant de plusieurs années, María Nieves déclarait : « C’était difficile d’être sur scène avec toute cette haine. Je pleurais en secret, je ne lui [Copes] disais jamais bonjour et je faisais passer mes sentiments dans la danse. Mon dégoût pour lui m’aidait considérablement dans mon expression ! Sur scène, je disais à voix basse : « je vais te marcher sur les pieds »… C’était une énergie très négative, mais pleine de fierté et de passion, qui m’a permis de m’épanouir en tant qu’artiste ».

« Le tango est une pensée triste qui se danse » disait Enrique Santos Discépolo passerait presque pour une pensée positive si l’on songe à la description psychologique du film dont l’univers est déprimant avec un choix de mots éloquent (dépression, suicide, ragots violents et honteux sur María Nieves à propos du fait qu’elle n’a pas eu d’enfant) et certaines images qui en disent long comme María seule chez elle sur son canapé ou arrosant quelques plantes vertes qui tranchent avec celles de Copes se promenant avec sa femme et dansant avec sa fille.

Au-delà de la légitimité et du respect porté au ressenti exprimé qui est courageux de la part des deux protagonistes qui se livrent beaucoup, se pose la question de l’accomplissement artistique et de l’image du tango qui est donné.
La question de la passion du tango est un thème susceptible de plusieurs analyses. Dans ce film, l’accent est mis sur la passion. Mais de quelle passion s’agit-il exactement ? Passion vient du latin patior, pati, signifiant souffrir qui se traduit par un emportement qui aliène toute liberté. Elle est donc proche de la jalousie, de la haine et de l’ambition qui altèrent le jugement (en ce sens le terme aveugle souvent employé montre bien cette altération). Il semble que dans ce film ce soit le sens classique du terme qui a été retenu, c’est-à-dire la passion entendue comme la passivité de celui qui la subit, polarisé sur un seul objet avec toutes les conséquences sur l’équilibre psychologique, phénomène décrit par Caroline de Mulder dans Ego Tango. Au sens moderne la passion est considérée comme ce qui intensifie la vie, synonyme de libération. Elle est aussi présente dans ce film et María Nieves sans employer le mot, y fait référence.

Mais entre ces deux extrêmes, le premier décrit par Kant dans La Critique de la raison pratique (« La passion comme un poison avalé ou une infirmité contractée ; elle a besoin d’un médecin qui soigne l’âme de l’intérieur ou de l’extérieur qui sache pourtant prescrire le plus souvent des médicaments palliatifs »), le second par Kierkegaard dans Le journal d’un séducteur (« On a plus perdu, quand on a perdu sa passion que quand on s’est perdu dans sa passion »), n’existe-t-il pas une voie médiane qui fait la place à la joie et au bonheur, d’un tango artistiquement accompli sans avoir à subir les inconvénients et avanies des désastres psychologiques qui, pour être évités supposent, peut-être, un certain recul réflexif qui tempère l’aveuglement ? (voir note 3).Cette acceptation passive, ce côté sacrificiel pour une personne ou une cause a ses limites.

Parfois, on considère le tango comme un élément thérapeutique, qui peut aider. Il peut l’être assurément et les exemples ne manquent pas. Mais il peut aussi être destructeur et avoir des effets dévastateurs en présence de failles psychologiques qu’il peut accentuer, probablement plus que dans les autres danses. Il suffit pour s’en convaincre de voir le nombre de livres souvent excellents qui analysent la façon dont les gens peuvent vivre le tango sous les angles psychologique et sociologique comme ceux de Christophe Apprill (Tango – Le couple, le bal et la scène) et Sylvie Beyssade (Irrésistible Tango À la recherche de l’Autre), phénomène que l’on ne rencontre pas, ou beaucoup moins dans d’autres genres artistiques. Dans l’opéra par exemple, les analyses du livret ou du chant sont nombreux mais la psychologie des artistes, qui pourtant interprètent des rôles parfois très lourds, tragiques sur le plan de la psychologie, ne donne pas lieu à autant d’interrogations et d’études.

En ce qui concerne la réalisation, les trop nombreux plans aux images saccadées, les scènes nombreuses de reconstitution avec des acteurs incarnant María Nieves et Juan Carlos Copes jeunes, ces mêmes acteurs qui, par moments, posent des questions aux protagonistes, contribuent à alourdir le discours et à le rendre peu intelligible.

Les images d’archives constituent incontestablement un point positif ainsi que les photos et les commentaires intéressants (notamment la juxtaposition de deux photos et l’analyse des regards ou leur absence correspondant à la cassure psychologique).

Quel dommage que ce film ne montre pas María Nieves et  Juan Carlos Copes en train de danser dans une milonga classique parmi d’autres danseurs ! Mais ces images existent-elles ?

Y avait-il un autre moyen pour rendre compte du parcours s’étalant sur plusieurs décennies de ces danseurs exceptionnels ? La solution passait peut-être par leur laisser beaucoup plus la parole pour expliquer leur art, commenter des photos (comme la célèbre photo de 1959 montrant Nieves, Copes et Piazzolla) et parler beaucoup moins de leur vie privée. La simple écoute de ces grands noms du tango aurait plus apporté que les multiples allers et retours entre présent et passé au montage souvent alambiqué.
Maria Callas a été l’artiste lyrique qui a porté l’art du chant au sommet (Yves Saint-Laurent disait d’elle à sa mort « Les dieux s’ennuyaient, ils ont rappelé leur voix »). Sa vie privée n’a pas été simple (il y a une très forte analogie avec celle de María Nieves en ce qui concerne leur enfance et leur vie de femme) et a eu une influence sur sa carrière. Les films et documentaires qui ont retracé sa vie, principalement en langue anglaise, ont trouvé la bonne mesure en s’attachant à décrire et expliquer son art exceptionnel en faisant intervenir des éléments de sa vie privée avec parcimonie et uniquement quand c’était nécessaire. C’est cette mesure qu’il aurait été souhaitable de trouver pour décrire le parcours hors du commun de ces danseurs illustres.

NOTES

1) La bande annonce du film :

2) Le chœur des soldats du Faust de Gounod :

3) Il y a quelque temps, ce blog Tango Sacha (Milonga Ophelia) comportait en page d’accueil : « Passionné de tango argentin », etc. Il est inutile que je précise que ce n’est pas à la passion au sens classique que je me référais dans ce qu’elle a de destructeur et d’inéluctable, mais à la passion synonyme de grand intérêt. En d’autres termes, le tango n’est pas le centre de ma vie et je ne sacrifierais pas une once de ma vie privée pour le tango ayant sur lui un regard distancié. C’est peut-être en raison de cette distance qu’après des années le plaisir est toujours intact, très éloigné du besoin aliénant.

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Articles concernant les noms cités :

Piazzolla
Di Sarli
Pugliese
Troilo
D’Arienzo
Beyssade
Apprill
De Mulder

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