Un siècle de tango, Paris – Buenos Aires

zalko1000Les livres dignes d’intérêt concernant la musique et la danse peuvent se classer dans l’une des  trois catégories suivantes :

– Les livres généralistes qui restent à la surface d’un sujet et qui ne permettent pas d’avoir une connaisance profonde d’un domaine.
– Les ouvrages qui traitent d’un sujet si spécifique qu’il est difficile de le replacer dans la chaîne historique et d’avoir une vision globale.
– La troisième catégorie correspond au livres supérieurs, très rares, qui parviennent à étudier un sujet dans une perspective très large tout en ayant le souci du détail et de la précision, et surtout, en montrant le contexte et les éléments périphériques et connexes qui expliquent et enrichissent le sujet qui devient ainsi compréhensible dans toute sa richesse qui révèle des points cachés et insoupçonnés.

Le livre de Nardo Zalko Un siècle de tango, Paris-Buenos Aires, publié pour la première fois en 1998 et réédité depuis fait partie de la troisième catégorie, si convoitée mais rarement atteinte. Ce livre est en effet tout à fait exceptionnel.
De tout ce que j’ai lu sur la musique et la danse pour la période allant du XVIIe siècle au XXIe siècle, c’est l’ouvrage qui m’a le plus intéressé.

Dans un genre différent, il est comparable aux qualités de la biographie de Mozart de Jean et Brigitte Massin, et proche quant à l’esprit et au spectre d’analyse, des livres de Marc Fumaroli sur la littérature qui fait intervenir d’autres disciplines comme l’histoire.

Contrairement à ce que j’avais fait dernièrement pour deux livres consacrés au Bal Bullier (Le Jardin Bullier ou les Femmes du Quartier Latin et Un Bal d’Étudiants), le but de cet article n’est pas de résumer le livre de Nardo Zalko (entreprise qui de toute façon serait vouée à l’échec en raison de son extrême richesse et des interactions entre les domaines étudiés), mais de montrer les points forts qui en font sa force et son originalité.

La principale qualité de ce livre est sa transversalité et son caractère non monolithique, c’est-à-dire que le tango est étudié de manière exhaustive en faisant appel aux données historiques, littéraires et sociologiques qui viennent en appui des éléments strictement musicaux ou liés à la danse.
À l’image de la médecine qui s’intéresse à la philosophie, de la littérature qui s’appuie sur l’histoire (Voltaire, Montesquieu, Chateaubriand, etc.) ou les questions de société (Molière, etc.), de l’entomologie qui fait appel à la botanique, de la musique en étroite liaison avec l’histoire ou la pensée (certaines œuvres de Mozart sont difficilement compréhensibles si on ignore l’appartenance de Mozart à la franc-maçonnerie à la fin de sa vie ; certains opéras de Verdi se réfèrent à un contexte historique qui explique le livret, etc.), le livre de Nardo Zalko fait appel à de multiples domaines.
Un chiffre est éloquent à ce sujet : l’index du livre comporte 910 noms propres pour un livre qui a 320 pages.

Pour parvenir à ce résultat, il était nécessaire d’avoir de solides atouts qui sont, en l’espèce, une immense culture, si développée que l’on peut parler d’érudition, sa forme suprême. On remarque chez l’auteur un goût certain et très affirmé pour les livres  – la base fondamentale de la culture -, compte tenu des très nombreuses références littéraires et historiques, corrélées au sujet du tango qu’elles concernent l’Argentine ou la France, à titre principal.

S’agissant des références littéraires, Díscepolo, Cadicámo, Borges, Manzi, etc., côtoient Balzac, Nerval, Hugo, Beaudelaire, Proust, Kessel, etc.

Quant aux références historiques, les passages concernant les travaux  de Gobello, Ferrer, Tallon, Vega, et même la thèse de Luis Labraña et Ana Sebastián, etc., sont à mettre en parallèle avec ceux de Warnod, Boulenger, Azolla, Albert Londres, etc.
Il en découle une mise en exergue claire et précise des interactions entre Paris et Buenos Aires, de l’influence mutuelle de ces deux villes en décrivant leurs apports respectifs tout en montrant aussi leur caractère particulier sur certains points. On comprend mieux de cette façon, l’architecture de Buenos Aires fortement inspirée par celle de Paris à la suite des travaux du baron Haussmann et la présence de nombreuses sculptures à Buenos Aires de Rodin, Carrier-Belleuse, etc.

Les éléments historiques concernent Buenos Aires et Paris.

Sur Buenos Aires, de nombreux points sont abordés dont :

-Le tango et les lupanars avec l’explication du jeton et de l’expression dame la lata.
-L’histoire des cabarets et de leurs noms.
-La description du conventillo au début du XXe siècle.
-De nombreuses explications sur les mots souvent employés dans les tangos (compadrito, cafishio, malevo, peringundín, etc.).
-L’histoire sociale de la ville.
-Les voyages de Jean Jaurès, Anatole France, Joseph Kessel en Argentine. Le voyage de Clemenceau et sa phrase « je peux céder ma torche et recevoir celle de votre esprit et personne ne perdra au change », et le voyage mouvementé du général De Gaulle en 1964 sont particulièrement expliqués.

S’agissant de Paris, parmi les très nombreux points étudiés, on peut relever :

-L’histoire de la prostitution et de la traite des Blanches.
-L’histoire de Montmartre.
-L’histoire des cabarets parisiens.
-L’introduction du tango à Paris avec des références aux Mémoires de Francisco Canaro, André de Fouquières, etc., et les raisons pour lesquelles la capitale française a accueilli le tango.
-L’histoire des grands bals (Internat, Quatz’art, etc.) reprenant en cela la longue tradition française d’étude des bals commencée au XVIIIe siècle.
-La longue explication sur Pie X et le tango, vérité historique pour certains, légende pour d’autres.
-Les Français qui sont partis en Argentine ou en Amérique du Sud au moment de la Seconde Guerre mondiale (Louis Jouvet, Ray Ventura, etc.).
-Les débuts d’El Garrón, rue Fontaine à Paris.
Julio De Caro qui donne un concert à l’amphithéâtre de la Sorbonne en 1927.
-La vie de Carlos Gardel à Paris et son grand concert au Palais Garnier.
Astor Piazzolla et sa collaboration avec les cordes de l’orchestre de l’Opéra de Paris, et les Éditions Universelles.
-Osvaldo Pugliese au Bataclan.
-L’histoire du renouveau du tango à Paris dans les années 1980 et 1990 (Mosalini, Clouet).
Les Trottoirs de Buenos Aires à Paris dans les années 1990.
Tango Argentino au Châtelet en 1984.
Etc.

De multiples anecdotes agrémentent ces études comme les références à Simone de Beauvoir à La Coupole, André Malraux dansant (mal) rue de Lappe, selon Clara Malraux (Le bruit de nos pas), et de nombreuses autres.

*

Deux sujets méritent d’être isolés en raison de leur intérêt particulier : la naissance du tango et les orchestres de tango français.

Selon Nardo Zalko, les origines du tango au niveau musical apparaissent dans la première moitié du XIXe siècle avec la habanera cubaine et son rythme à 2/4, populaire à Buenos Aires où vivait une importante communauté noire libérée de l’esclavage en 1813. Cette danse s’est répandue autour du Rio de la Plata par l’intermédiaire des marins qui arrivaient à Buenos Aires et Montevideo. La habanera cubaine a pour origine la contredanse adoptée par la bourgeoisie parisienne, transportée par les courtisans français dans leurs colonies d’Amérique et dansée dans les bals de Port-au-Prince. Les conflits qui éclatèrent à Saint-Domingue entre 1791 et 1793 et l’insurrection à Haïti ont provoqué l’arrivée à Cuba de nombreux fugitifs et de leurs esclaves Noirs qui ont apporté leur rythme.
D’autres pensent que la habanera était une mutation de l’ancienne contredanse espagnole en même temps qu’un produit de ce que l’on appelle les tangos andalous.
Pour l’auteur, le tango naît en 1880.
Les hypothèses formulées par l’auteur sur la milonga considérée comme la genèse du tango sont particulièrement intéressantes (voir note).
Les pages sur l’utilisation du bandonéon pour la première fois à Buenos Aires sont captivantes.

Les développements sur les orchestres de tango français sont du plus haut intérêt tant dans leurs composantes historiques que sur les aspects musicaux, illustrés par de nombreux témoignages peu connus.
Certaines hypothèses sont particulièrement intéressantes comme la construction de la ligne 4 du métro qui pourrait expliquer, en partie, le déplacement des lieux festifs de Montmartre à Montparnasse.

Le tango argentin est une matière mouvante et en constante évolution et, par conséquent, particulièrement difficile à étudier en raison de l’éparpillement des sources et des zones d’ombre qui l’entourent parfois. Dès lors, un livre ou un article sur le tango argentin contient nécessairement des imperfections qui n’ont rien d’anormal. Or, ce livre n’a pas de point faible ce qui est incroyable vu l’ampleur du sujet. Il y a juste un point qui ne constitue ni un point faible ni une critique. Il s’agit des différents passages sur l’arrivée du tango en France et plus précisément à Marseille avec la Frégate-école Sarmiento, ayant à son bord des partitions de tango introduites pour la première fois en France. Nardo Zalko est prudent et les temps qu’il choisit, soit le présent, soit le conditionnel, ainsi que les expressions montrent la difficulté qu’il a probablement rencontrée sur ce sujet. À l’incertitude de la page 13, une affirmation est avancée page 21, pour revenir au doute page 54 et conclure par une affirmation page 209.
Or, un livre doit s’apprécier à la date à laquelle il a été écrit, en l’état des connaissances de l’époque. Postérieurement à ce livre, en 2016, des travaux ont eu lieu sur ce point qui permettent d’apporter une réponse au débat concernant le Sarmiento. En effet, l’article de très grande qualité de Dominique Lescarret, très documenté et argumenté, permet de porter un regard nouveau sur ce sujet (article de Dominique Lescarret).

Le style de l’auteur est particulièrement agréable, vivant, et tient le lecteur en haleine. On peut le lire comme on lirait un roman, ou de façon plus studieuse pour approfondir un point particulier ou une période donnée.

À qui s’adresse ce livre ? En réalité, à tout le monde. Quelqu’un qui ne connaît rien du tango découvrira cet univers comme on découvre un paysage en marchant sans but et apprendra des quantités de choses. Un amateur de tango trouvera de très nombreuses informations. Le spécialiste également avec en outre la possibilité d’exploiter au maximum les passerelles et interactions entre les éléments de ce livre, passionnant de bout en bout, et qui est précieux car il permet de comprendre le tango dans toutes ses composantes, notamment le tango contemporain éclairé par le passé, impossible à connaître et comprendre si on ignore ses racines.

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NOTES

En 1931, certains articles de la presse française spécialisée n’employait pas le terme tango pour désigner les tangos mais l’expression milonga tango, notamment pour certaines œuvres de Francisco Canaro et des critiques du passage de Julio de Caro à l’Empire).

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