Florindo Sassone ou l’orchestre tout-puissant.

Florindo Sassone est né en 1912 à Buenos Aires dans le quartier de Liniers. Ses parents venaient d’Italie, du Piémont très exactement.

Il a suivi des cours de violon dès l’âge de huit ans puis il suivra des cours d’harmonie avant d’obtenir un diplôme de professeur de violon, instrument qui restera le seul dont il jouera par la suite, avant de devenir chef d’orchestre.

En 1930, il intègre un orchestre pour la première fois – celui d’Antonio Polito – ce qui lui permet de faire ses débuts sur les ondes
( Radio Belgrano ) et ainsi se faire connaître.

Les deux années suivantes, il intègre deux orchestres prestigieux : celui de Roberto Firpo ( 1931 ) et Osvaldo Fresedo ( 1933 ) qui restera son maître.

Il fonde son orchestre en 1936 et joue à Radio Belgrano et dans certains établissements célèbres comme le Café Nacional et le cabaret Marabú.

Plus tard, il créera un orchestre composé de nombreux musiciens qui jouera à radio El Mundo dans lequel il incorporera certains instruments originaux dans le tango argentin comme la harpe et les percussions.

Subitement, il quitte le monde musical pour une durée de six ans ( de 1940 à 1946 ) pour se consacrer à des affaires personnelles ( Carlos Di Sarli avait fait la même chose mais sur une durée plus courte ).

À son retour, il recrée un orchestre mais musicalement plus élaboré ce qui lui permet de se confronter aux grands formations qui étaient en plein succès à ce moment-là et de jouer dans des lieux prestigieux et à la radio, une nouvelle fois. Son succès lui ouvre alors les portes de la télévision et Sassone est un des tout premiers à y être invité dès 1960.

Sassone à gauche avec diverses personnalités

Contrairement à D’Arienzo qui avait une peur phobique de l’avion, il a fait plusieurs voyages à l’étranger dont deux tournées au Japon en 1966 et 1972 qui ont eu un succès phénoménal à tel point qu’il restera sept mois consécutifs dans ce pays lors de son premier voyage. De nos jours, les Japonais l’aiment toujours autant et son succès ne s’est jamais démenti dans leurs milongas comme le montre cet exemple qui vous permet d’entendre Bahia Blanca par Sassone :

Viendront ensuite la Colombie, le Vénézuela (1975), le Paraguay et le Brésil quelques années avant sa mort en 1982.

Il a relativement peu composé et ses oeuvres ne rivalisent pas avec les morceaux célèbres de certains de ses confrères, mais on peut retenir notamment El Relámpago et Baldosa Floja.

Il a relativement peu enregistré mais on compte néanmoins environ 320 enregistrements.

LE STYLE DE FLORINDO SASSONE

Florindo Sassone n’est pas considéré comme un musicien pouvant rivaliser avec les grands artistes comme Carlos Di Sarli, Juan D’Arienzo, Osvaldo Pugliese, Rodolfo Biagi, etc.

Ses interprétations étaient souvent considérées comme trop populaires – critique qui n’étaient pas limitée à lui car Héctor Varela, Alberto di Paulo par exemple y seront confrontés – et trop centrées sur une simplicité mélodique et rythmique immédiate.

Mais Sassone est loin d’être inintéressant et mérite vraiment d’être écouté et, fait important, sa musique permet toujours de danser.

Le style de Florindo Sassone se caractérise par une constante – la primauté de la mélodie liée à un rythme marqué -, mais dont la forme a évolué avec le temps pour passer d’une ligne mélodique tant instrumentale que vocale liée à un rythme équilibré, à une mélodie emphatique par le jeu d’une masse orchestrale très puissante accentuant très fortement le rythme et les accents.

La constance de la richesse mélodique s’explique par l’unique but de Florindo Sassone qui était de faire danser. Contrairement à Biagi, D’Arienzo et surtout Pugliese par exemple, il n’est pas animé par la volonté d’explorer de nouvelles voies musicales ( le retour au rythme des origines du tango chez D’Arienzo, l’usage de la syncope chez Biagi et les contrastes chez Pugliese par exemple ).

Très fortement influencé par l’oeuvre d’Osvaldo Fresedo où la mélodie prédominait (Vida Mía ), Sassone l’a considérée comme l’élément principal de ses tangos tout en choisissant un rythme bien marqué pour la mettre en valeur à l’image de Carlos Di Sarli qu’il admirait beaucoup. Son style est alors à mi-chemin entre ces deux musiciens sans pour autant en être une copie (comme le feront Alberto Di Paulo et de nos jours l’Orquesta Tipica Gente de Tango) car il a incontestablement créé un son et une couleur spécifiques.

A cet égard, la comparaison de A la Gran Muñeca entre les versions Di Sarli et Sassone montre les ressemblances et les différences :

Di Sarli

Sassone

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Son parcours musical à deux périodes principales.

La première correspond au style de ses interprétations de 1947 à 1955 environ au cours de laquelle l’équilibre est constant entre la mélodie et le rythme reposant sur deux composantes essentielles. En premier lieu, une structure orchestrale tout à fait classique correspondant aux orchestres de l’époque. En second lieu, une orchestration elle aussi de facture classique qui s’inscrirait plutôt dans la couleur des orchestres antérieurs à 1938. À cet égard, la plupart de ses interprétations de cette époque se fondent dans cette couleur musicale générale et rien ne permet de penser qu’il s’agit de Sassone si on se fie uniquement à son style ultérieur.

Cette période se caractérise aussi par la présence de deux chanteurs exceptionnels à savoir Jorge Casal en 1947 (il collaborera avec Troilo tout de suite après son départ ) puis Roberto Chanel en 1949 ( qui chantait auparavant avec l’orchestre de Pugliese ).

Contrairement à certains, c’est l’oeuvre vocale qui est la plus accomplie chez Sassone et qui assurera à son oeuvre la majeure partie de son intérêt avant qu’il n’évolue vers un autre style où la musique instrumentale devient omniprésente ( voir note 1 ).

La seconde partie de sa carrière correspond à la primauté de l’orchestre sur le chant qui change de nature à deux niveaux : la structure et l’orchestration.

À l’aube des années 1960 jusqu’à la fin de sa carrière, Sassone abandonne généralement la structure classique de l’orchestre au profit de formations musicales hypertrophiées.

Il ne fait aucun doute que ses passages à la télévision, ses tournées principalement au Japon et sa participation à des émissions à la télévision nipponne ont contribué à accentuer encore plus sa volonté de diriger un orchestre composé de nombreux musiciens ( 42 musiciens en 1967 par exemple ). Une masse orchestrale importante permettait sans doute aussi de capter un public plus large ce qui n’aurait peut-être pas été le cas avec une formation très réduite de type orquesta tipica ( voir note 2 ).

Il en ressort une couleur de son inédite et une puissance peu commune qui confine à celle d’un petit orchestre symphonique qui jouerait du tango-passion comme on l’entend dans certains spectacles. Mariano Mores et Fulvio Salamanca s’engageront parfois dans cette voie.

L’orchestration repose sur un jeu à l’unisson de tous les pupitres ce qui n’exclut pas les effets et nuances de certains d’entre eux qui tempèrent la sensation d’unité de jeu.

Les violons et les cordes en règle générale sont en surnombre par rapport à d’autres orchestres et ils ont pour fonction d’assurer la mélodie comme le montre ces extraits de El Amanecer et de La Cumparsita lors d’une émission télévisée dans laquelle on voit Sassone diriger :

.

.

Les accents ou accords joués fortissimo, précédés ou non par des parties jouées crescendo, par tout l’orchestre qui fait alors office de percussion pendant quelques instants, sont la caractéristique fondamentale du jeu de Sassone comme le montre cet exemple :

Lágrimas

Cette caractéristique donne au style de Sassone le côté « populaire » qui lui a été reproché par une partie de la critique et certains de ses pairs qui voyaient dans sa façon de jouer un manque de subtilité et des effets trop faciles.

Mais s’agit-il d’une musique populaire si tant est qu’elle puisse se définir ? La réponse est négative car ce terme est impropre sans compter qu’il a plusieurs acceptions et qu’il est trop réducteur (voir note 3 ). En réalité, il conviendrait de parler d’un style parfois « pompier » que l’on peut aimer ou ne pas apprécier tel qu’il est illustré par Sentimiento Gaucho en 1966 et En un pequeño café :

Sentimiento Gaucho ( 1966 )

En un pequeño café

Au terme d’une longue carrière, Florindo Sassone a réussi à créer un style qui lui est propre ce qui signifie qu’il s’est inscrit dans le paysage musical du tango argentin alors que la concurrence était très rude, preuve que sa musique sans pouvoir prétendre être l’égale des très grands noms du tango argentin, est indéniablement de qualité et encore appréciée par les danseurs.

Il n’est pas interdit de penser que si, aujourd’hui, un tel orchestre apparaissait, il aurait un immense succès.

NOTES

1) Les chanteurs et la chanteuse ayant collaboré avec Sassone sont : Jorge Casal, Roberto Chanel, Mario Bustos, Rodolfo Galé, Oscar Macri, Andrés Peyró, Alberto Fontán Luna, Ángel Díaz, Carlos Malbrán, Raúl Lavalle et Zulema Robles.

2) On retrouve aussi ce phénomène en musique classique pour les rares diffusions à la télévision. Une symphonie passe mieux qu’un quatuor à cordes alors que la richesse musicale peut être parfaitement identique, voire plus riche dans le quatuor.

3) En musique le terme populaire à une forte connotation négative, et n’a pas épargné de grands compositeurs tels que Tchaïkovsky, pour ne citer que lui, en raison de l’orchestration de certaines de ses oeuvres comme le dernier mouvement de sa 5ème symphonie et de certaines musiques de ses ballets.

Dans le domaine de l’opéra on assiste aussi à ce même phénomène : certains ont reproché à Giuseppe Verdi le passage du Rataplan dans son oeuvre dramatique La Forza del Destino.

L’opéra Carmen de Bizet qualifié d’opéra populaire en raison de l’air de Carmen L’amour est enfant de Bohème, et de l’air d’Escamillo Votre toast, n’a pourtant rien d’une oeuvre légère et facile dont la tonalité générale est très dramatique.

Quant à Gounod, rien que dans Faust avec l’air de Marguerite Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ( dont s’est inspiré Hergé dans Les Bijoux de la Castafiore des aventures de Tintin ) et le choeur des soldats Gloire immortelle de nos aieux, sont d’infimes passages dans une oeuvre qui s’avère dramatique à fort contenu philosophique.

Mais que signifie populaire en musique ? Succès auprès d’un très large public ? Large diffusion ? Musique simple facile à retenir ? Souvent il a un sens plus ou moins négatif de musique aisément accessible à tous, sans prétention qui s’opposerait à la musique dite sérieuse.

Mais alors pour quelle raison on ne qualifie pas le final de la 9è symphonie de Beethoven avec son Ode à la Joie de musique populaire ou le premier mouvement de sa 5è symphonie, ou bien encore la très complexe ouverture de Tannhäuser de Wagner, autant de musiques dont les thèmes sont très célèbres ?
Quand en avril 2012, rien qu’en France, 34 000 personnes vont au cinéma pour voir et entendre la retransmission de La Traviata avec Nathalie Dessay en direct du Met de New-York, est-ce que cet opéra est de la musique populaire, notamment l’acte II ?

L’audience, les moyens de diffusion modernes, la facilité avec laquelle on retient un air, etc., sont donc erronés pour qualifier une musique de populaire. Mieux vaut parler de bonne ou mauvaise musique. Sans compter qu’une musique peut être appréciée par un nombre très important de personnes et être pourtant difficile, voire concerner des personnes qui l’apprécient à grande échelle très ponctuellement mais ne s’y intéressent pas forcément beaucoup – phénomène très développé dans le monde de la publicité.

DISCOGRAPHIE

Ces disques permettent de connaître la partie chantée de sa carrière :

Pour la partie instrumentale, ce disque est excellent :

Et enfin ces disques sont un bon complément :

Et les merveilleux disques de collection comme celui-ci :

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1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. elianwechsler
    Mar 23, 2017 @ 07:38:01

    Excellent!

    Réponse

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