« El día que me quieras » par Alfredo Kraus.

1Alfredo Kraus était un des plus grands chanteurs d’opéras du XXe siècle et était adulé par le public du monde entier.

Né à Las Palmas de Gran Canaria (Espagne, Iles Canaries) en 1927, sa mère était espagnole et son père autrichien.
Il a chanté dans les salles les plus prestigieuses : le Met de New York, la Scala de Milan, le Covent Garden de Londres, le Colón de Buenos Aires, le Teatro Nacional de São Carlos de Lisbonne où en 1958 il était le partenaire de Maria Callas dans La Traviata, etc.

Sa technique vocale était la plus accomplie qui se puisse imaginer : une maîtrise du souffle parfaite qui lui assurait un legato inouï, un aigu fantastique qu’il a conservé tout au long de sa carrière pouvant chanter sans problème à plus de 60 ans les redoutables neuf contre-ut de l’air de Tonio de La Fille du Régiment de Donizetti comme ce fut le cas à Paris, un placement de la voix dans le « masque » à nul autre pareil, etc. (voir l’ article sur la voix pour les explications).

Avec Maria Callas dans La Traviata à Lisbonne en 1958

Avec Maria Callas dans La Traviata à Lisbonne en 1958

Peu de chanteurs ont mené leur carrière avec autant d’intelligence que lui qui chantait toujours des rôles correspondant à sa voix, sans forcer ses moyens naturels mais en exploitant au maximum ses possibilités vocales, renouant ainsi avec l’approche artistique de Tito Schipa.

Cette intelligence se retrouvait aussi dans la caractérisation des rôles qu’il interprétait et de l’analyse qu’il en faisait. Ainsi son interprétation de Werther a marqué l’histoire du chant au point que nombreuses étaient les personnes qui estimaient qu’il « était » Werther, comme habité par le rôle.

Cette intelligence se doublait aussi d’une intégrité intellectuelle. Il servait les oeuvres mais ne se servait jamais d’elles.
Ce qui était frappant chez lui c’était sa simplicité liée à une élégance et prestance naturelles.
C’est par la réserve et presque son effacement que paradoxalement il avait du charisme, et nombreux étaient ceux qui voyaient en lui un homme ayant de la classe, une distinction. L’exubérance, l’éclat artificiel, l’émotion feinte étaient à l’exact opposé de sa personnalité.

Plus qu’un grand chanteur, c’était un très grand artiste. Il est mort en 1999. Des milliers de personnes ont salué sa dépouille au Théâtre royal de Madrid. Les Iles Canaries ont décrété un deuil officiel de trois jours. L’Espagne a édité un timbre en son honneur dès 2000. Une statue le représentant a été érigée dans sa ville natale mais aussi à Almería.

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Statue de Kraus en Werther à Almeria

*

77En 1992, année où il est choisi par son pays pour chanter l‘hymne olympique au J.O. de Barcelone, il donne un concert, évidemment à guichets fermés, au Teatro Municipal de Santiago (Chili). Il a 65 ans ce qui est « âgé » pour un chanteur d’opéras vu l’exigence terrible que ce chant impose.

Quand il entre en scène, l’ovation est déjà immense alors qu’il n’a pas encore chanté (l’année précédente il avait chanté Werther à Buenos Aires, au Colón, et la diffusion de cet opéra à la télévision avait été ample).

Le concert au cours duquel il chante des airs très difficiles dure 1 heure et demie. À la fin, la salle en délire lui fait un triomphe qui se traduit par 40 minutes ininterrompues d’applaudissements et de rappels, de fleurs et de bouquets qui lui sont envoyés en guise de remerciements.

Il décide alors de chanter un bis et choisi d’interpréter le tango El día que me quieras dont la musique a été composée par Carlos Gardel sur des paroles d’Alfredo Le Pera.

Le timbre, la ligne de chant sont toujours bien présents dans la première partie de ce tango (quel legato sur « Todo, todo se olvida, El día que me quieras » qui sont enchaînés sans interruption malgré un tempo lent comme l’est également celui sur « Se contarán su amor,  La noche que me quieras » !).

Mais après le passage orchestral de quelques mesures qui fait la transition entre la première et la seconde partie, la voix d’Alfredo Kraus change subitement. En l’espace de quelques secondes, sa tenue du souffle légendaire vacille, quelques notes sont détimbrées, le son devient vite engorgé et il perd sa posture altière au point que l’on peut penser qu’il est en train de faire un malaise. Semblant à bout de forces il cesse de chanter, s’assoit et se met à pleurer.

Le public l’ovationne tout de suite et on remarque que les gens se demandent ce qui a pu se passer et parlent entre eux.
Plusieurs mois ou années après ce concert, des affirmations ou interprétations ont été données pour expliquer ce fait. Il a été par exemple avancé que Kraus aurait été submergé par l’émotion en raison du décès de sa femme intervenu une semaine avant ce concert qu’il aurait néanmoins voulu assurer. Cette affirmation est complètement fausse car sa femme est décédée cinq ans plus tard. Les personnes qui ont affirmé ceci ont sans doute pris en compte les paroles de ce tango et ont extrapolé (voir note 1).
Est également erronée l’interprétation selon laquelle il aurait appris la maladie de sa femme une semaine avant le concert et qu’il était très affecté psychologiquement. La maladie qui a emporté sa femme a été diagnostiquée en 1996, soit 4 ans plus tard.

Alors la vérité sur ce qui s’est réellement passé ce soir-là c’est Alfredo Kraus lui-même qui l’ a exprimée mais bien plus tard. Il a expliqué en effet que pour rendre hommage et remercier son public et tous ses admirateurs sud-américains d’autant plus que le concert était retransmis dans plusieurs pays, il avait prévu de chanter en bis le tango El día que me quieras. L’émotion croissante l’a littéralement submergé à un moment. Il a repensé à son enfance et plus particulièrement à sa mère qui, lorsqu’il était enfant, l’emmenait au cinéma pour voir les films de Carlos Gardel, sachant que ce tango était aussi celui que sa mère préférait. Ses souvenirs ont jailli et l’émotion trop forte l’a étreint au point de lui serrer la gorge et le bouleverser, l’empêchant de poursuivre. Après quelques minutes, il est revenu serein sur la scène et a donné deux bis et non des moindres dont l’air le plus célèbre de Rigoletto (ce qui explique la fin de la vidéo diffusée plus bas).

Ce fait montre la puissante charge émotionnelle et affective qu’un tango ou la musique en général peut induire.
Alfredo Kraus était un perfectionniste et avait une très haute idée de l’art d’où sont rejet des concessions (comme par exemple chanter dans des mises en scène stupides) ce qui a pu parfois le faire passer, à tort, pour quelqu’un de distant, d’autant plus qu’il ne recherchait absolument pas les honneurs ou ce qu’il y a de clinquant. À l’image des personnes que l’on pense inébranlables et invincibles, cette défaillance a révélé son côté en réalité profondément humain que ses admirateurs les plus fervents connaissaient depuis bien longtemps (voir note 2).

Ceci était-il prévisible ? Assurément non, car Alfredo Kraus n’aurait jamais pris le risque de chanter un air susceptible de ne pas être interprété jusqu’au bout. Son souci du perfectionnisme l’a même conduit durant toute sa carrière à ne pas vouloir aborder plus avant les rôles mozartiens en langue allemande alors qu’il en avait parfaitement la voix car il considérait qu’il ne maîtrisait pas suffisamment l’allemand pour restituer toute l’importance des récitatifs…

L’émotion qui l’a envahi est à mon avis intervenue non pas au moment où il commence à chanter la seconde partie, mais avant, et plus précisément lors du passage orchestral qui la précède. Les mesures où l’orchestre joue seul l’ont très probablement plongé dans ses souvenirs. À un moment d’ailleurs, même s’il ne dure pas très longtemps, on le voit songeur, presque absent, la tête légèrement baissée, ce qui était tout à fait inhabituel chez lui.

Voici cette vidéo (le chef d’orchestre aujourd’hui disparu, Michelangelo Veltri, était le Directeur artistique du Colón de Buenos Aires):


.

NOTES

1) El día que me quieras

Acaricia mi ensueño
El suave murmullo
De tu suspirar.
Como ríe la vida
Si tus ojos negros
Me quieren mirar.
Y si es mío el amparo
De tu risa leve
Que es como un cantar,
Ella aquieta mi herida,
Todo, todo se olvida.

El día que me quieras
La rosa que engalana,
Se vestirá de fiesta
Con su mejor color.
Y al viento las campanas
Dirán que ya eres mía,
Y locas las fontanas
Se contarán su amor.

La noche que me quieras
Desde el azul del cielo,
Las estrellas celosas
Nos mirarán pasar.
Y un rayo misterioso
Hará nido en tu pelo,
Luciernagas curiosas que verán
Que eres mi consuelo.

El día que me quieras
No habrá más que armonía.
Será clara la aurora
Y alegre el manantial.
Traerá quieta la brisa
Rumor de melodía.
Y nos darán las fuentes
Su canto de cristal.

El día que me quieras
Endulzará sus cuerdas
El pájaro cantor.
Florecerá la vida
No existirá el dolor.

Le jour où tu m’aimeras

Le doux murmure
De ta respiration
Caressait mon rêve.
Comme la vie rie
Si tes yeux noirs
Veulent me regarder.
Et si l’abris de ton rire léger,
Qui est comme une chanson,
Est à moi,
Il apaise ma blessure,
J’oublie tout, tout.

Le jour où tu m’aimeras,
La rose qui décore
Mettra ses habits de fête
Avec sa meilleure couleur.
Et les cloches diront au vent
Que tu m’appartiens,
Et les fontaines folles
Se raconteront leur amour.

La nuit où tu m’aimeras
Depuis le bleu du ciel
Les étoiles jalouses
Nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux
Fera son nid dans tes cheveux,
Des vers luisants qui verront
Que tu es mon réconfort.

Le jour où tu m’aimeras
Il n’y aura plus que de l’harmonie.
L’aurore sera claire
Et la source, joyeuse.
La brise calme apportera
La rumeur d’une mélodie.
Et les fontaines nous donneront
Leur chant de cristal.

Le jour où tu m’aimeras
L’oiseau chanteur
Adoucira ses cordes.
La vie fleurira
La douleur n’existera pas.

*

Carlos Gardel a composé la musique de nombreux tangos très célèbres comme celui-ci mais aussi celle de Cuesta Abajo, Volver, Mi Buenos Aires Querido, Por una Cabeza, Tomo y Obligo, etc. Les partitions de ceux-ci, entres autres (musique et texte), sont réunies dans ce recueil :

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2) Ceci arrive aussi dans d’autres domaines comme le sport.
Ainsi des champions cyclistes de la grande époque (donc avant que l’argent ne vienne bien pourrir la plupart des sports comme c’est le cas actuellement) considérés comme des Géants et pas forcément aimés précisément parce qu’ils gagnaient beaucoup trop pour certains ou de façon trop calculée pour d’autres, ont pu subir une défaillance dans un col ce qui les ramenait à un niveau plus humain et finissaient ainsi par gagner l’estime de presque tout le monde. La terrible défaillance d’Eddy Merckx (surnommé le « cannibale ») en 1975 lors de la montée sur Pra-loup en est un exemple comme l’est aussi celui de Bernard Hinault en 1985 (surnommé « le blaireau » en raison du fait qu’il ne renonçait jamais), autre grand champion qui franchissant la ligne d’arrivée le visage en sang avait gagné l’estime de tous, etc. Autant de grands sportifs et compétiteurs qui méritaient les louanges attribuées aux « forçats de la route » comme Albert Londres les qualifiait dès 1924.

Franz Beckenbauer (surnommé le « kaiser ») qui, la clavicule cassée, poursuit malgré tout son match lors de la demi-finale de la Coupe du Monde de football au Mexique en 1970 et constitue aussi un exemple.

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