Miguel Nijensohn

mnMiguel Nijensohn est né dans une famille aisée en 1911 où la musique était particulièrement présente – le piano surtout -, deux points qui le distinguent de la majorité des musiciens de tango argentin.

Contrairement à certains de ses collègues qui avaient appris la musique en autodidacte ou en ayant suivi un faible enseignement, Nijensohn a bénéficié d’une très solide formation musicale théorique (comme Astor Piazzolla plus tard) et pratique dans le but d’évoluer dans la musique classique. Sa mère achète un piano. Il étudie l’harmonie avec Gilardo Gilardi et le piano avec Isaac Tonensoff et surtout avec le grand professeur Vicente Scaramuzza (voir note 1).

En 1927, il forme un trio avec Aníbal Troilo (âgé de 13 ans !) et Domingo Sapia qui se produit au Palacio Medrano.
L’année suivante, il intègre le sextet du violoniste Roberto Dimas.

En 1935, il joue avec le quintet Los Poetas del Tango dont fait partie Francisco Fiorentino qui se consacrait majoritairement au bandonéon à cette époque-là.

En 1936 qui est l’année charnière de sa carrière, il fonde son premier orchestre dont fait partie le chanteur Antonio Rodríguez. Ils jouent au Lucerna et créent une oeuvre qui deviendra très célèbre, reprise par de nombreux chanteurs (y compris des chanteurs d’opéra comme Plácido Domingo en 1981), à savoir Nostalgias de Juan Carlos Cobián (musique) et Enrique Cadicamo (paroles).

Mais le fait le plus important n’est pas tant la création de sa première formation musicale que sa rencontre avec Miguel Caló qui l’engage comme pianiste et surtout comme arrangeur. Il reste trois ans dans cet orchestre (il est remplacé ensuite par Héctor Stamponi et Osmar Maderna).

Il se marie en 1939 et s’ouvre alors une période très tumultueuse dans la mesure où les disputes et colères, voire des menaces, émanant de son épouse étaient nombreuses. Il faut dire que Nijensohn fabuleux arrangeur sur le plan musical, s’arrangeait aussi très aisément et régulièrement avec la fidélité, ce que n’ignorait pas sa femme…

En 1945 après un éphémère orchestre, il rejoint de nouveau l’orchestre de Caló et poursuit le style de Maderna à la demande expresse du chef. Il compose beaucoup tant pour lui que pour d’autres musiciens qui n’ont pas la capacité d’écrire la musique et connaissent peu l’harmonie. Parmi ses compositions les plus célèbres figurent : Viento malo, A Maria Rosa, Leyenda del río, Marilyn, Un desolado corazón enregistré par Di Sarli avec Oscar Serpa en 1954, etc.

C’est à cette époque qu’il collabore quelque peu avec Lucio Demare.

En 1955, il est le directeur d’un concours de chant gagné par Carlos Budini et Mario Bonet qu’il engage très vite (voir note 2).

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« Medias de seda » avec Budini

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« Esperame en el cielo » avec Bonet

En 1958, il est le directeur musical de Radio del Pueblo puis crée l’année suivante le Cuarteto de Oro. Fait très rare dans l’histoire du tango, ce quartet ne jouera jamais car en raison d’une demande de cachets démesurés, personne ne consent à l’engager à ce prix. Il forme alors un quintet composé de quatre bandonéons et d’un piano qui anime pendant deux mois les entractes du cinéma Teatro Opera, en adaptant musicalement des morceaux de musique classique.

Il poursuit avec une formation musicale en 1962 et en 1968.

En 1969, il enregistre un disque avec le quartet A Puro Tango et un disque la même année avec Enrique Campos avec son ultime orchestre.

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« Como nos cambia la vida » avec Larroca

Il quitte sa femme en 1974 qui tombe alors dans une profonde dépression nerveuse. Cinq ans plus tard, ils revivent ensemble et s’installent à Mar del Plata avec, semble-t-il, le souhait de s’éloigner de Buenos Aires, le centre du tango, pour une vie plus apaisée.

En 1983, ils meurent tous les deux dans leur appartement à la suite d’une fuite de gaz. Accident ou double suicide, ce point est toujours non élucidé.

Miguel Nijensohn a-t-il fait la carrière à laquelle il pouvait prétendre eu égard à ses capacités extrêmement importantes ? Musicien précocement doué, subtil et raffiné ayant donné à l’orchestre de Caló une griffe immédiatement reconnaissable, sa carrière semble néanmoins en retrait par rapport à son talent et surtout elle se caractérise par une instabilité et une forme chaotique.
On ne peut dès lors s’empêcher de faire un parallèle (néanmoins prudent) entre sa personnalité et son caractère qu’il manifestait dans sa vie de tous les jours et sa vie d’artiste qui présente de fortes similitudes. Les interactions entre vie privée et l’exercice d’une activité peuvent avoir des degrés plus ou moins élevés, la première pouvant fortement influer sur la seconde ou cette dernière au contraire tempérer telle ou telle propension personnelle avec évidemment tous les cas de figure intermédiaires (voir note 3). Il n’est pas interdit de penser que Miguel Nijensohn a trouvé dans le tango un terrain fertile et propice qui a encouragé sa nature fantasque et n’a pas joué un rôle de stabilisateur.
Sa fille semble avoir eu l’analyse la plus juste quand elle s’interrogeait sur la personnalité de son père : « La única explicación plausible que justifique la participación de mi padre en el mundo del tango, radica, a mi entender, en su personalidad rebelde y bohemia. No le encuentra otra ».

Son style musical est relativement homogène, toujours bien rythmé et adapté à la danse. Même s’il a peu enregistré avec ses orchestres successifs, sa présence indirecte en tant qu’arrangeur et pianiste est néanmoins très importante.

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NOTES

1) Vicente Scaramuzza est né en Italie le 19 juin 1885. Exceptionnellement doué, il débute une carrière de concertiste dans son pays. Mais ce qui l’intéressait surtout c’était l’enseignement. Aussi, il se présenta à un concours national et obtint avec un autre concurrent, les notes les plus élevées. Malheureusement pour lui, en raison de règles administratives, il est nommé à un poste mineur. Il décide donc de quitter l’Italie pour s’installer à Buenos Aires. C’est dans cette ville, qu’il va mettre en pratique une nouvelle méthode d’enseignement fondée sur ses recherches et son expérience personnelle dont la caractéristique est de prendre en compte l’anatomie du pianiste permettant une relaxation des muscles et des tendons de la main et du bras pour pouvoir jouer avec une égalité de son les oeuvres les plus difficiles.

Il fonde alors en 1912 l’Académie de Musique Scaramuzza.
Professeur strict et exigeant, il a formé de grands artistes comme l’Argentine Martha Argerich. Arthur Rubinstein l’admirait.

Compte tenu de sa méthode personnelle et de ses caractéristiques où prédominait le pragmatisme, il est logique qu’il n’ait pas écrit un livre qui explique son enseignement (phénomène que l’on retrouve assez souvent en musique et qui montre le caractère irremplaçable des professeurs qui ont quelque chose de plus que les autres mais qui peut difficilement être expliqué et transmis par l’écrit). Seule Maria Rosa Oubiña de Castro, une de ses élèves, a écrit en 1927 un livre Enseñanzas de un gran maestro à partir des notes personnelles de Scaramuzza qui est mort en 1968. Plus récemment, un livre a été publié sur lui.

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2) On retrouve ce phénomène qui consiste pour un grand artiste qui organise un concours à aider les vainqueurs en les invitant à se produire avec lui plus souvent qu’il n’y paraît. C’est le cas pour Plácido Domingo et son concours Operalia.

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3) Cf. sur les aspects sociaux et psychologiques du tango, les livres de Christophe Apprill comme Tango, le couple, le bal et la scène.

Sur le rôle parfois destructeur du tango, le livre Ego Tango de Caroline de Mulder est très instructif.

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DISCOGRAPHIE

Miguel Nijensohn a très peu enregistré. On trouve des enregistrements chez Odeón et Magenta en 1957, 1958, 1962 et 1969.
Ce disque au titre évocateur reprend deux enregistrements de 1957, Tres esperanzas et Lonjazos.

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Articles concernant des noms cités :

Miguel Caló
Astor Piazzolla
Aníbal Troilo
Francisco Fiorentino

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