Irrésistible Tango, À la recherche de l’Autre

1Contrairement à certains domaines comme la musique classique et l’opéra qui donnent régulièrement lieu à la publication d’ouvrages les concernant, les livres sur le tango argentin en langue française ne sont pas si nombreux, les essais encore moins. La difficulté du genre explique sans doute en partie leur faible nombre.

Irrésistible Tango À la recherche de l’Autre de Sylvie Beyssade, illustré par des photographies de Gil Morice, paru en octobre 2015, appartient au genre redoutable de l’essai. Cet ouvrage de 96 pages expose le tango en l’analysant et fait intervenir pour comprendre son côté irrésistible des domaines extérieurs comme la psychanalyse, la sociologie, ou directement liés au tango comme la technique de la danse. Ce n’est donc pas un livre à proprement parler sur la musique de tango bien qu’il y soit fait référence à plusieurs reprises notamment dans un sous-chapitre avec même parfois la description de points techniques comme la mesure à 2/4 et qu’y figure une partition (La Mariposa) et des paroles de tangos.

Parfois, le terme essai peut faire peur et entraîner une réticence de la part de certains lecteurs qui redoutent une trop grande complexité. Dans le cas d’Irrésistible Tango, le style de l’auteur et la clarté du propos rendent la lecture aisée et les idées énoncées captivantes. C’est donc une incontestable réussite.

La part de subjectivité est fondamentale dans un essai puisque l’auteur livre sa pensée et donne son interprétation d’une question. Son argumentation permet de confronter ses propres idées, d’élargir le champ de la réflexion, de susciter le débat et d’apercevoir de nouveaux angles d’analyse. C’est donc un enrichissement intellectuel.

Cet essai est divisé en six chapitres qui eux-mêmes sont subdivisés en trois ou quatre points qui reposent essentiellement sur le triptyque fondamental du tango : musique, danse, poésie.

Le tango dans sa dimension irrésistible conduit logiquement à étudier le phénomène d’addiction au tango (en rappelant les travaux de Rémi Targhetta et Bertrand Nalpas) dont le caractère inéluctable, parfois avancé par certains auteurs, est largement discutable. Plus qu’une danse captivante et enivrante qui entraînerait ipso facto un phénomène de dépendance où le besoin l’emporte sur le plaisir, on peut penser que c’est d’abord le terrain psychologique d’une personne qui est l’élément central explicatif, l’activité étant secondaire ou contingente (voir note 1).

Le cinquième chapitre relatif à l’inconscient et aux désirs obscurs, et plus particulièrement la partie « le miroir des apparences », offre une pensée et analyse originales sur la relation homme/femme en tango argentin.

Parmi les nombreuses qualités de ce livre, l’une est particulièrement importante. C’est le degré d’intellectualisation qui atteint un point très élevé mais sans en avoir les inconvénients. Le danger est grand pour un essai de tomber dans l’excès de conceptualisation et les analyses alambiquées au point qu’ils ne rendent plus compte de la réalité. Ici ce n’est pas le cas, la réflexion est toujours profonde et riche avec le souci constant de l’argumentation qui ne tombe dans l’excès interprétatif ou la démonstration artificielle que l’on trouve trop souvent, par exemple, dans les analyses picturales bien éloignées de la pensée de Renoir (« l’artiste doit apprendre son métier et devenir un bon artisan »). À cet égard, on peut être reconnaissant à Sylvie Beyssade de prudemment employer le conditionnel concernant la symbolique de la double croche (page 26).

La bibliographie est particulièrement centrée sur les aspects psychologiques du tango ce qui explique peut-être l’absence d’ouvrages plus généralistes et des sites Internet concernant le tango argentin.

Le livre lui-même, l’objet, est très réussi. Le papier glacé (qui contraste avec le bouillonnement des idées), son grammage et une mise en page originale bien faite séduisent immédiatement.

Les photographies sont particulièrement réussies et illustrent parfaitement le propos, qu’elles soient figuratives ou prennent le parti de la suggestion. En outre, il n’y a pas de photo double page ce qui constitue un avantage dans la mesure où l’illustration est le plus souvent mise à mal.

Irrésistible Tango est donc un essai de haute tenue, intelligent, parfois original dans la vision du tango argentin. Il ravira à coup sûr les amateurs de ce genre artistique par les analyses éclairantes qu’il propose. Il permet aussi, au-delà de la recherche de l’autre, de porter un regard introspectif sur la place que le tango occupe dans sa propre vie, avec tous les degrés envisageables, du plaisir attachant à la dépendance aliénante.

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NOTES

1) Caroline de Mulder dans son livre Ego Tango décrit aussi de façon précise le processus insidieux d’addiction et avance une idée qui est loin d’être inintéressante, à savoir que des personnes dansent énormément, parfois tous les jours, parce qu’elles craignent d’oublier les pas et figures appris.

Chacun aura sa propre idée sur cette question de la dépendance. On peut s’interroger sur la fréquentation quotidienne des milongas. Le besoin, la dépendance ne l’emportent-ils pas alors sur le plaisir recherché originairement ?

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