Yo no sé qué me han hecho tus ojos

0Ada Falcón était une très grande chanteuse (selon moi la plus grande en tango argentin toutes époques confondues, alors qu’intrinsèquement, elle n’avait pas la plus belle voix).

Sa carrière a été particulièrement courte et presque exclusivement liée à l’orchestre de Francisco Canaro. Elle aurait eu une liaison pendant dix ans avec le célèbre chef d’orchestre et compositeur.

Sa personnalité considérée comme atypique et excentrique, mais doublée d’un talent unanimement reconnu, a eu pour conséquence qu’elle a été adulée par les amateurs de tango tout en suscitant l’intérêt ou la curiosité de la presse grand public. Ces éléments, sur lesquels elle n’avait parfois aucune prise, ont été déterminants, dans l’élaboration de son statut de diva avant d’entrer dans la légende.

En 1942, à seulement 37 ans, elle met fin à sa carrière pour choisir de vivre dans une solitude ce qui a accentué les doutes et les interrogations sur les raisons qui l’ont poussé, en pleine gloire, à disparaître volontairement de la scène publique.

Quelques mois avant sa mort, Lorena Muñoz et Sergio Wolf ont réalisé un documentaire de 64 minutes intitulé Yo no sé qué me han hecho tus ojos reprenant le titre d’une célèbre valse que Francisco Canaro avait composée pour elle en 1933.

Ce documentaire est de très grande qualité car il permet de retrouver les grandes lignes de la carrière d’Ada Falcón et de montrer la complexité de sa personnalité où se mêlent enfance, mysticisme, religion, talent, chagrin d’amour, analyse psychologique, sachant que certains éléments sont avérés, d’autres constituent de simples hypothèses auxquelles il ne faut pas donner plus de valeur.

Les images d’archives et les photos sur Ada Falcón, ou le monde du tango en général, apportent un éclairage parfois saisissant. C’est notamment le cas où l’on voit les lieux fréquentés par la chanteuse qui sont aujourd’hui des ruines, devenus totalement méconnaissables, défigurés quand ils ne sont pas purement et simplement anéantis. Les banques, assurances, enseignes de la restauration rapide ont pris le relais des milongas et célèbres établissements festifs, et cela pourrait, hélas, largement suffire à un éditeur argentin spécialisé en architecture ou en histoire (l’équivalent des Éditions Parigramme avec son célèbre livre Paris détruit), pour montrer les ravages du modernisme non maîtrisé, phénomène que le tango parisien a connu lui aussi et encore plus tôt (cf. Le tango à Paris entre 1920 et 1955).

Au terme d’une enquête longue et minutieuse, étayée par des témoignages de premier ordre et qui tient les spectateurs en haleine par le suspense minutieusement construit, Ada Falcón se révèle et apparaît enfin. Au début, filmée de dos et de loin, silencieuse, sa présence est pourtant très forte.

Presque centenaire, elle est évidemment très affaiblie tant physiquement qu’intellectuellement, mais il n’en demeure pas moins que les séquences où elle est à l’écran sont très émouvantes, notamment quand elle regarde un extrait d’Ídolos de la radio (1934) où elle apparaît et chante avec Ignacio Corsini, ou bien encore quand ses lèvres fredonnent en symbiose le passage musical qui lui est montré comme si elle revivait son époque de gloire.

Certaines affirmations ou réponses sont fragiles précisément en raison de son état. Alternent alors lucidité et manque visible de discernement. Elles ne permettent donc pas d’éclaircir les zones d’ombre de sa vie et certaines questions resteront vraisemblablement sans réponse, préservant ainsi le mystère qui l’entourait – c’est sans doute mieux ainsi -, mystère qui a peut-être été plus élaboré par les gens que par une volonté de sa part de le créer.

Ce documentaire qui mérite d’être regardé en intégralité du début à la fin (et non sous forme d’extraits comme les quinze dernières minutes), et qui se trouve facilement sur Internet a reçu plusieurs prix dont celui du Festival International du Cinéma Indépendant de Buenos Aires (BAFICI).

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