Alberto Castillo ou « l’électron libre » du tango.

101Alberto Castillo est un des chanteurs les plus emblématiques du tango argentin.

Né à Buenos Aires en 1914, ses parents qui avaient cinq enfants ont quitté l’Italie pour s’installer en Argentine. D’une famille très aisée, il incarnera le tango populaire par excellence.

Très jeune il est attiré par la musique, à savoir le violon et le chant. L’écoute à la radio des chanteurs d’opéras fonde ses goûts musicaux. C’est donc tout naturellement qu’il s’oriente vers le chant. Dès 15 ans, il chante dans un groupe avec des amis. Afin d’éviter la colère de son père qui ne voit pas d’un très bon oeil sa volonté de se diriger vers la musique, il chante sous divers pseudonymes. Parallèlement à la musique, il suit de solides études notamment de médecine et obtient le diplôme de gynécologue en 1942.

En 1934, il chante avec Julio De Caro puis l’année suivante avec Augusto Pedro Berto et Mariano Rodas en 1937. C’est cette année-là qu’il débute à la radio (Radio Belgrano) avec le guitariste Armando Neira.

Sa carrière commence véritablement en 1941 de façon fortuite. En effet, un groupe d’étudiants fait appel à un orchestre pour animer leur fête de fin d’année ; il s’agit de la célèbre formation de Ricardo Tanturi, Los Indios, dont le nom est directement lié à celui d’une équipe sportive qu’il affectionnait particulièrement. Il est difficile de connaître les raisons qui ont conduit les étudiants à choisir Tanturi. Le fait que ce dernier était dentiste (peut-être même un ancien de la faculté où était Castillo ?) a sans doute été déterminant (voir note 1).

Au cours de cette fête, les organisateurs expliquent au maestro qu’un des leurs chante bien et lui demande s’il serait d’accord pour l’accompagner. Tanturi accepte et est séduit par la voix de Castillo. Ce qui aurait pu être un simple amusement ou une brève parenthèse sera en réalité les prémices d’une véritable collaboration qui conduiront Castillo à faire ses débuts à Radio El Mundo. Ne pouvant exercer simultanément son activité de médecin et de chanteur, il préfère délaisser sa fonction médicale pour se consacrer exclusivement à celle d’artiste.

En 1939, ils vont à Montevideo et jouent à l’Hôtel Casino Carrasco (voir note 2).

Dès 1941, il fait ses premiers enregistrements grâce à Tanturi, sous le nom d’Alberto Castillo qu’il adoptera définitivement. Ils connaissent un énorme succès notamment deux ans plus tard avec des titres encore célèbres aujourd’hui comme Asi se baila el Tango et Con los amigos.

Sa volonté de se démarquer se retrouve aussi, et sans doute plus encore, dans ses aspects formels.
Castillo se démarque en effet totalement de l’image du chanteur de tango traditionnel et formaté. Avec lui, le tango entre dans une nouvelle dimension, celle de la démesure et de l’extraversion. Le tango devient mis en scène et cela constitue une véritable révolution. Rompant avec le chanteur figé, statique, conventionnel, etc., Castillo brise les codes vestimentaires tout d’abord, par exemple en arborant une éclatante pochette de costume qui n’a rien de discret, se présente chemise déboutonnée en public, etc.

En ce qui concerne sa façon de chanter sur scène, il n’hésite pas à se déplacer sur les planches ce qui implique automatiquement, vu que les micros sans fil n’existaient pas à l’époque, qu’il les tienne et joue avec eux. Il ajoute un certain nombre d’effets comme mettre la main sur le côté de la bouche donnant l’impression d’haranguer la foule.

Dans un article consacré aux instruments de musique, je mettais en exergue qu’à partir de l’observation d’une simple photo, il était parfois possible de déterminer les grandes lignes musicales et les idées d’un musicien (cf. l’article sur les instruments de musique). Avec Castillo, la même démarche peut être entreprise tant certaines photos sont éloquentes et reflètent sa conception du tango, résumée et cristallisée dans sa célèbre phrase : « Yo el tango lo expreso con todo el cuerpo« .

En regardant quelques photos, sans même connaître ses idées, toute personne peut comprendre l’originalité et son mode d’expression ainsi que la relation privilégiée qu’il avait avec son public qui se retrouvait en lui. Il ouvre ainsi la voie au chanteur moderne dans son expression formelle.

Centro fotografia Montevideo 300Crédit photo Centro Fotografía Montevideo.

Néanmoins à ce stade, il convient d’éviter le redoutable écueil conduisant à une erreur certaine, à savoir la confusion entre le style formel et le style artistique, ou le paraître et le chant, le « look » et le fond.
Incontestablement, Castillo était un chanteur populaire et charismatique qui pouvait être aussi controversé voire détesté. En effet, pour certains il est l’archétype du chanteur symbole représentatif de leur condition et de leurs idées, on pourrait presque dire un chanteur non pas seulement populaire mais représentatif d’une classe sociale. Pour d’autres, il était un original et un marginal sans grand intérêt, provocateur et railleur, bref un joyeux drille.
Je pense que c’est donner beaucoup trop d’importance aux éléments extérieurs, sa façon d’être, pour expliquer son succès et il n’est pas interdit de penser qu’il aurait eu exactement le même éclat artistique avec une image différente car le fond – sa voix et surtout sa façon de chanter -, était de très grande qualité. C’est la raison pour laquelle, il ne me paraît pas souhaitable quand la question du style de Castillo sera abordée plus bas de mentionner son style dans l’acception de personnalité dont l’importance est somme toute relative chez un artiste (sauf quand un « artiste » sans aucun talent n’a d’autre moyen que la forme ou la provocation pour exister, la communication remplaçant alors le fond mais dans ce cas on est en présence d’un produit issu du marketing et non pas d’un artiste).

Également, il me semble inexact de fonder une corrélation entre la popularité ou la mésestime de Castillo en fonction des régimes politiques de l’Argentine comme cela a été parfois avancé. Extrêmement populaire sous le péronisme, Castillo aurait vu sa popularité baisser lors de l’arrivée au pouvoir de la haute bourgeoisie qui ne se serait pas reconnue en lui. Le propre des grands artistes est de transcender les clivages idéologiques ou politiques. À titre d’exemple, des artistes comme Édith Piaf ou Jean Gabin avaient-ils un succès variable selon que l’on était sous la Quatrième ou la Cinquième République et même la Troisième en ce qui concerne le second ? Assurément non. S’agissant de Castillo, les gens qui l’aimaient ou l’adulaient n’ont certainement pas cessé de l’apprécier en fonction du changement politique intervenu en 1955. D’autre part, le spectre de ses admirateurs était beaucoup plus large et ne se limitait pas aux césures politiques ou aux clivages sociaux.

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En 1944, donc seulement trois ans après le début de la collaboration avec Tanturi, il le quitte (ce dernier fera appel Enrique Campos pour le remplacer) pour se diriger exclusivement vers une carrière de soliste. Ce fait qui aurait pu passer pour anodin en soi se révèle en réalité très important. Il est emblématique en effet de la place prépondérante acquise par les chanteurs de tango argentin à cette époque-là qui loin du rôle limité d’estribillista avaient acquis un rôle parfois prédominant au sein des orchestres, au point de faire au moins jeu égal avec eux et parfois, pour certains, de leur faire de l’ombre. Aussi, la popularité et le talent de Castillo lui ont permis de très vite s’émanciper de toute influence orchestrale ou d’être lié aux canons esthétiques d’une formation musicale préférant ainsi choisir la voie royale de l’indépendance, d’être libre et ainsi de n’avoir de comptes à rendre à personne. En ce sens, il est sans doute le seul chanteur à avoir été lié à un seul et unique orchestre. Son indépendance acquise lui a permis de choisir les orchestres qui l’accompagnaient ce qui en dit long sur sa position dominante. Il choisira ainsi Pedro Maffia qui l’accompagne dans Yo soy el Tango, Emilio Balcarce, Enrique Alessio dès 1944, puis viendront les orchestres de Jorge Dragone, d’Osvaldo Requena, et même celui de Francisco Canaro en 1959 (dans le cadre du film Nubes de Humo).

Une personnalité comme la sienne ne pouvait qu’intéresser le cinéma au plus haut point et il va tourner un nombre impressionnant de films comme Adiós Pampa Mia (1946), El Tango vuelve a Paris ( 1948, avec Troilo), etc. Contrairement à certains chanteurs qui peuvent délaisser leur carrière musicale au profit d’une carrière à l’écran, Alberto Castillo conjugue donc les deux.

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Castillo pouvait chanter avec un égal bonheur un autre répertoire que le tango argentin comme il le montre dans le film La barra de la esquina :


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Quant à cet extrait il est tout aussi important car on peut entendre Alberto Castillo chanter en français ce qui était particulièrement rare à l’époque :


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En 1947, il bouleverse la tradition en chantant le candombé notamment en Uruguay qu’il gardera à son répertoire jusqu’en 1993 (voir note 3).


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Son indépendance lui ont permis de faire un nombre incalculable de voyage tant en Europe qu’aux États-Unis ce qui en fait l’artiste qui a le plus voyagé depuis Carlos Gardel.

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LE STYLE D’ALBERTO CASTILLO

200Alberto Castillo offre un exemple particulièrement intéressant et captivant de ce qu’un chanteur peut obtenir en expression artistique à partir d’une voix qui n’était pas  intrinsèquement exceptionnelle.

Il ne se soucie pas du style en tant que tel qu’il considérait comme sans importance alors que l’émotion, voire la communion avec le public, était pour lui fondamentale et le seul but qu’il recherchait.

Il appartient à la lignée des grands artistes qui, sans le rechercher, ont pourtant créé un style, et qui plus est un style de référence.

Si on écoute attentivement la voix de Castillo, force est de constater qu’elle peut souffrir de la comparaison avec d’autres chanteurs de tango argentin dont la voix est plus timbrée, plus importante en volume et plus colorée.

Contrairement à certains chanteurs dont la tessiture ou le timbre sont difficilement identifiables (cf. l’article sur Berón), avec Castillo une chose est certaine : nous sommes bien en présence d’une voix de ténor tant parlée que chantée.

La voix de Castillo a souvent été qualifiée d’atypique, de particulière au niveau du timbre et les gens qui n’aimaient pas sa voix ou sa façon de chanter la qualifiaient en termes peu amènes dont le terme utilisé « vulgaire » pourrait passer pour le plus clément. Seulement ses détracteurs n’ont pas explicité leur position se limitant à la critique pure et simple. Sur le strict plan vocal, ce n’est pas le timbre qui est spécial chez Castillo en ce sens que l’on peut trouver nombre de chanteurs ayant peu ou prou la même couleur vocale.
Ce qui est particulier chez lui, c’est son émission vocale souvent « serrée » où les sons peuvent être « dans le nez » donnant un timbre plus ou moins nasillard accentué par le caractère ouvert des voyelles (cf. l’article sur la voix humaine pour plus de détails et voir note 4). De ce défaut, il va en faire une force en concentrant son chant sur l’expression vocale,  l’engagement interprétatif, les nuances et inflexions vocales dans le but unique de faire danser.

Dans ses interprétations, il se livrait totalement et très peu de chanteurs étaient aussi expressifs et emphatiques que lui. Peut-être faut-il rechercher la raison de son goût pour un chant très expressif et engagé dans sa découverte des chanteurs d’opéra qu’il écoutait à la radio alors qu’il était enfant.

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Le tempérament de Castillo était sans doute plus en rapport avec les morceaux vifs et enlevés mais sur le plan exclusivement vocal, les tangos ou chansons lents mettaient davantage sa voix en relief et surtout son timbre qui apparaissait encore plus séduisant.

Sa volonté constante d’être en communion avec son public l’a conduit à mettre l’accent sur les intonations et inflexions vocales et sur le phrasé (entendu non pas dans le sens de legato mais dans celui de la modulation des mots ce qui impliquait une diction parfaitement maîtrisée).

Castillo avait coutume de dire que « les gens dansent en fonction des nuances de ma voix« . Ses interprétations sont effectivement souvent entraînantes. Il suffit d’écouter Con los amigos et Asi se baila el tango pour mesurer la qualité expressive de ses interprétations .

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Con los amigos

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Asi se baila el tango

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Dónde estás corazón

Il arrive que des rendez-vous n’aient jamais lieu, que des artistes de ne se rencontrent jamais ou ne collaborent pas suscitant ainsi maints regrets (mais ouvrant aussi en contrepartie la porte des rêves). Il est particulièrement dommage que Castillo et D’Arienzo n’aient pas collaboré et ce pour les deux raisons suivantes. En premier lieu, leur philosophie du tango était très proche car D’Arienzo s’était employé à retrouver le tango des premiers temps par un retour au rythme originaire (cf. l’article sur D’Arienzo pour les explications) et Castillo en réintroduisant le candombé participait de la même démarche d’un retour aux sources les plus lointaines. En second lieu, la nouveauté musicale du chef avait pour corollaire la novation du chanteur dans l’expression artistique qui était proche, sans même parler du rythme, de l’énergie et d’une similitude formelle comme la démesure gestuelle. Ces deux personnalités réunies auraient probablement donné un résultat magistral même s’il est vrai que parfois, le choc de deux personnalités importantes n’est pas à la hauteur des espoirs escomptés, l’une pouvant prendre le pas sur l’autre. Devant une telle évidence de ressemblance sur la conception du tango et son interprétation, il est difficile de connaître les raisons pour lesquelles ce rendez-vous n’a pas eu lieu. Leur emploi du temps était peut-être trop divergent ? Castillo voyageait beaucoup en avion et D’Arienzo le craignait au point de ne jamais le prendre ce qui a pu constituer un obstacle temporaire mais qui se répétait souvent.

Il n’en demeure pas moins que l’apport d’Alberto Castillo au tango argentin a été considérable.

Ce n’est pas fortuit si cet article fait immédiatement suite à celui consacré à Raúl Berón.
L’élégance racée, le côté intériorisé, réservé et effacé de ce dernier ont pour pendant le côté débonnaire, la gouaille jubilatoire, l’extraversion de Castillo.

Deux styles, deux modes d’expression, deux genres de personnalité pour un même engouement du public.
Ainsi, avec Berón et Castillo, nous avons l’ambitus stylistique optimal du tango argentin chanté.

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NOTES

1) Les fêtes d’étudiants de fin d’année ont parfois donné lieu au début d’une carrière ou ont été à l’origine de la composition d’oeuvres importantes. Ainsi Mozart a composé un célèbre divertimento pour une fête d’étudiants.

2) Cet imposant et célèbre établissement de Montevideo a été initié et construit à titre principal par deux architectes français, Dunant et Mallet.

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3) Le candombé est à la fois une musique et une danse d’origine africaine apparue au XIXème siècle qui a été connue et qui s’est développée en Uruguay lorsque les esclaves sont arrivés au Rio de la Plata.

4) L’ouverture des voyelles peut avoir plusieurs origines. Le plus souvent ce phénomène apparaît quand le chanteur ne sait pas « couvrir » sa voix et a des difficultés dans l’aigu. Chez Castillo, ce n’est pas le cas ; il s’agit plus de son mode d’émission en tant que tel.

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DISCOGRAPHIE

Pour les raisons explicitées plus haut, il n’existe que les disques Ricardo Tanturi/Alberto Castillo des années 1940 comme témoignage de la collaboration de ce chanteur avec un orchestre attitré.

Les autres disques, et ils sont nombreux, concernent les enregistrements de Castillo avec des orchestres variés soit sous forme thématique (candombé, milongas, etc.) soit sous forme de récitals avec des orchestres variés qui l’accompagnaient :

Disques incontournables avec Tanturi :

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Puis les disques de la collection Reliquias chez Emi à titre principal :

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Enfin :

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Mention spéciale pour ce disque  qui permet de savourer et d’apprécier la différence stylistique entre Alberto Castillo et son successeur Enrique Campos avec la même formation musicale, celle de Ricardo Tanturi :

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Et les disques de collection dont le son est très bon s’ils sont écoutés sur du matériel d’origine :

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