Carlos Dante ou l’art du chant.

11Carlos Dante Testori est né à Buenos Aires en 1906.

À l’école primaire, il fait partie d’une chorale dans laquelle il chante régulièrement. Il intègre le collège mais en raison des difficultés financières familiales, il est contraint d’arrêter sa scolarité pour travailler dès l’âge de 10 ans.
Durant son enfance, sa véritable passion est le football auquel il joue dans un club de quatrième division, le Club Estudiantil Porteño, tout en continuant de chanter.

Mais à 16 ans, il préfère suivre les conseils de ses professeurs qui lui suggèrent d’abandonner le football pour se consacrer uniquement au chant et surtout de suivre des cours en matière vocale.

En 1922, il chante dans divers endroits et plus particulièrement dans son ancien club de football lors des fêtes et réceptions qui y étaient organisées (voir note 1).

L’année suivante, il accepte la proposition de Miguel Caló de chanter dans son orchestre en tant qu’estribillista ce qu’il fait dans divers établissements d’importance moyenne.
Cette collaboration est de courte durée car il rejoint la formation de Francisco Pracánico, en 1927, qui lui fait faire un grand pas en le faisant débuter au Ciné Astral. Peu de temps après, il fait sa première tournée à Mar del Plata.
À la fin de celle-ci, il fait partie de Los Siete Ases d’Anselmo Aieta formation musicale dans laquelle figure un musicien qui deviendra très célèbre, Juan D’Arienzo.
Quand ce dernier crée son premier orchestre (dont Ciriaco Ortiz fait partie), c’est tout naturellement qu’il engage Carlos Dante. Ils feront 35 enregistrements ensemble ce qui était considérable pour l’époque. Ces enregistrements sont intéressants car ils permettent notamment d’apprécier la voix du jeune chanteur mais aussi de connaître la première couleur orchestrale de D’Arienzo en phase avec les canons esthétiques de cette époque, le son de son orchestre n’étant vraiment pas éloigné de celui de l’Orquesta Típica Victor, et donc très différent de celui que l’on découvrira dix ans plus tard lors de la révolution opérée par son pianiste Rodolfo Biagi et trente ans plus tard avec ses rythmes puissants et effrénés (voir article sur Juan D’Arienzo pour le détail).

La Muchacha del Circo

La Muchacha del Circo

La Muchacha del Circo

Sandia calada

La Muchacha del Circo

Ilusiones

En 1929, il chante avec l’orchestre de Pedro Maffia notamment au Ciné Electric. C’est à cette occasion que Francisco Canaro le remarque et souhaite l’engager pour qu’il rejoigne avec lui les orchestres de ses frères Rafael et Juan qui jouent en France.

C’est ainsi qu’après avoir accepté la proposition de Canaro, Carlos Dante rejoint la France sur le célèbre bateau le Cap Polonio (voir article sur Lomuto pour le détail sur ce bateau).

Dès mai 1929, il chante à l’Empire (la salle dont Carlos Gardel était l’artiste attitré et dans laquelle on jouait aussi beaucoup de jazz, certains groupes s’y sont même produits pour la première fois) ainsi qu’à El Garron avec l’orchestre de Manuel Pizzarro. Le succès est colossal. Mais surtout, quand Carlos Gardel quitte Paris pour l’Espagne, c’est lui qui devient le chanteur vedette de cet établissement. Il enregistre avec Rafael Canaro notamment Mama yo quiero un novio et Estampilla. Ce succès conduit Rafael Canaro et Carlos Dante à se produire en Allemagne, puis ils reviennent à Paris et sont à l’affiche de l’Embassy situé sur les Champs-Élysées, en 1930.

Estampilla

Estampilla

L’année suivante, ils partent à Nice. C’est là que Dante rencontre Carlos Gardel. Ces éléments conjugués ont probablement constitué dans l’imaginaire populaire l’idée selon laquelle Carlos Dante était un chanteur presque équivalent à Gardel.

Ils poursuivent leur périple dans divers pays comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce, le Portugal, sachant que la proximité de ces pays leur permettait d’effectuer de nombreux allers-retours et d’enregistrer dans plusieurs villes de façon relativement rapprochée. C’est la raison pour laquelle, il est difficile de déterminer avec précision la discographie de Carlos Dante et les établissements où il se produisait si souvent.

Le succès étant toujours au rendez-vous, Rafael Canaro souhaite aller dans d’autres pays européens et en Afrique du Nord. Toutefois, Carlos Dante préfère retourner à Buenos Aires. Il faut dire que parti initialement pour une durée de six mois, il est resté finalement quatre ans loin de son pays.

En 1932, il retrouve donc l’Argentine et Canaro, mais Francisco cette fois-ci, avec qui il enregistre. L’année suivante il rejoint de nouveau Miguel Caló.

En 1936, il songe à arrêter sa carrière car il préfère se consacrer à sa famille. Cependant, Agustín Irusta le convainc de former un duo avec Pedro Noda et cette association renforce encore plus sa popularité.

En 1937, il joue dans le film Muchacho de la Ciudad de José A. Ferreyra avec l’orchestre de Vardaro dont Anibal Troilo fait partie (et bien visible dans cet extrait), dans lequel il chante Ciudad.


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En 1939, il retrouve Caló, puis collabore avec l’orchestre de Nicolás d’Allessandro. Cette année-là, constitue certainement une période de profonde réflexion où se mêlent à la fois considérations personnelles, familiales (sa fille vient d’avoir deux ans) et son avenir artistique. Faisant le bilan et regrettant de ne pas faire partie de façon stable d’un orchestre de renom avec toutes les conséquences que cela comporte notamment sur le plan financier, il préfère arrêter sa carrière et intégrer, en 1941, un organisme public, le Y.P.F. (Yacimientos Petroliferos Fiscales), administration dans laquelle Alfredo De Angelis avait aussi travaillé des années auparavant.

En 1941, il tourne dans le film de Manuel Romero Un bébé de Paris.

En 1943, un concours de circonstances va bouleverser sa vie. Aníbal Troilo voit son chanteur emblématique le quitter, à savoir Francisco Fiorentino. Floreal Ruíz l’apprend et arrête sa collaboration avec Alfredo De Angelis. Ce dernier se retrouve donc sans chanteur. Il songe immédiatement à engager Carlos Dante mais celui-ci est plus que réticent. Pour le convaincre d’accepter, il lui propose un essai de trois mois et finalement il emporte son adhésion. Le succès est fulgurant non seulement en tant que soliste mais également dans le cadre du duo Dante-Martel que forme De Angelis qui constitue probablement le plus grand duo de ce genre musical. L’émission de Radio El Mundo ayant une très forte écoute, El Glostora Tango Club, renforce encore plus l’accueil triomphal fait à cet artiste.

En 1948, Dante, Martel et  De Angelis font partie du film El Cantor del Pueblo dans lequel ils interprètent Pregonera.


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Finalement, l’essai de trois mois se métamorphosera en quatorze années d’intense collaboration et de succès ininterrompus au cours desquelles 139 enregistrements seront effectués.

En 1951, Julio Martel part subitement pour travailler dans le commerce. C’est Oscar Larroca qui le remplace pour chanter avec Dante. Le succès est moins éclatant mais se situe néanmoins à un niveau particulièrement haut.

1958 est l’année de sa séparation avec l’orchestre de De Angelis qui voit aussi le départ presque simultané de Larroca. Les deux chanteurs forment alors un duo qui sera de courte durée, à peine un an.

Les années qui suivent seront moins riches artistiquement et Carlos Dante collabore avec les orchestres de Victor Braña et Jorge Dragone avec lesquels il effectue des tournées au Chili, Colombie, Venezuela, Uruguay, etc., et ceux d’Aquilo Roggero et Oscar de La Fuente.

En 1972, après mûre réflexion il se retire de façon progressive en chantant de moins en moins avant d’arrêter définitivement (voir note 2).

Trois années plus tard, il est sollicité pour remonter sur scène et chanter de nouveau moyennant une proposition de contrat financièrement intéressante. Il refuse cependant en invoquant ses limites vocales et le fait qu’il s’est arrêté à temps préférant que les gens soient étonnés qu’il ne chante plus plutôt que de chanter à un niveau inférieur par rapport à ses années de gloire (voir note 2).

Son immense talent et cette intelligence expliquent que son public garde de lui le souvenir d’un très grand chanteur à l’image intacte et inaltérée.

Il disparaît en 1985.

Il est toujours présent dans les milongas car ses enregistrements sont toujours très largement diffusés.

 

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LE STYLE DE CARLOS DANTE

7856Carlos Dante est incontestablement l’un des chanteurs les plus captivants du tango argentin tant par sa voix que par la façon dont il a conduit sa carrière.

Sa voix de ténor était d’une rare qualité, d’une part par son timbre et, d’autre part, par sa façon de chanter (pour l’étude des classifications vocales, voir l’article sur la voix).

Son style se caractérise par une rare homogénéité sur tout le registre constante tout au long de sa carrière et par une force expressive dans sa sobriété.

Il faisait partie des chanteurs dont la voix est homogène du grave à l’aigu, sans faille ou distorsion entre les registres. Ses qualités liées à un timbre d’une rare couleur expliquent en grande partie la séduction immédiate qu’avait sa voix sur l’auditoire, empreinte de cette morbidezza, cette espèce de « velours » irisé qui est l’apanage des grands chanteurs (parmi les chanteurs lyriques, Giuseppe Di Stefano en était l’archétype, notamment dans cet extrait de Tosca).

Sa prononciation était parfaite même sur les phrases très rapides et rythmées comme dans Ilusion Azul et la souplesse de sa voix lui permettait de chanter mezza voce en fonction des airs qu’il chantait conférant une variété expressive de ses interprétations.

Remembranza

Ilusión azul

Cette voix si maîtrisée et souple lui a permis de totalement s’exprimer et ce dès son plus jeune âge. Son esthétisme de prédilection passait par une expression puissante mais dans la sobriété et une musicalité permanente. Cette homogénéité est un des facteurs explicatifs du côté intimiste de son chant qui captait le public. Cette technique totalement maîtrisée lui permettait de se concentrer sur l’émotion et le sens des mots et d’avoir ainsi une relation privilégiée avec le public. Le chant devenait naturel avec lui.

Il n’est pas étonnant que son succès éclatant ait eu lieu avec Alfredo De Angelis car ce musicien privilégiait les voix. Avec lui, Carlos Dante a trouvé l’orchestre qui lui convenait pour s’épanouir ce qu’il n’avait pu faire ni avant, et qu’il ne fera plus après lui.

Flores del alma

Fumando espero avec De Angelis

Remembranza

Remembranza

Ses succès avec Julio Martel et Oscar Larroca dans le cadre des duos s’expliquent aussi par cette raison, l’autre facteur est dans la complémentarité des voix de ses deux chanteurs.

Flores del alma

Flores del alma avec Martel

Flores del alma

Soñar y nada mas avec Martel

Flores del alma

Adios marinero avec Martel

Flores del alma

Adiós, adiós avec Larroca

Flores del alma

Noche callada avec Larroca

Flores del alma

Tu intimo secreto avec Larroca

Ce talent interprétatif qui en fait un véritable styliste n’avait rien d’inné. S’il est vrai que Carlos Dante avait dès son plus jeune âge un beau timbre, une belle voix, c’est par le travail acharné qu’il a su se forger une solide technique vocale qui lui a permis de chanter avec un égal bonheur sans discontinuer. Il est donc un des rares chanteurs de ce genre musical avoir suivi un enseignement solide qui n’est pas très éloigné de celui des chanteurs d’opéras. En effet, les cours qu’il a suivis concernaient à titre principal le placement de la voix et le travail de la respiration, donc les deux points fondamentaux du domaine vocal. Carlos Dante s’est donc démarqué de la plupart des chanteurs de tango argentin qui, pour des raisons variées, se contentaient d’exploiter une belle voix naturelle ou un beau timbre. Les insuffisances techniques pouvaient alors les placer dans une position difficile au fur et à mesure qu’ils avançaient en âge, ne trouvant pas les solutions pour pallier l’usure naturelle et normale de leur voix (voir note 3).

Ce profil plutôt rare du chanteur argentin explique certainement un fait qui s’est déroulé lors de son séjour à Paris quand il chantait à El Garron et qui a dû beaucoup le marqué. À la fin d’une de ses prestations, une personne du public est venue le voir et lui a dit « vous êtes un excellent chanteur de tango. Ne changez jamais votre façon de chanter. Le tango nécessite d’être dit et non pas hurlé« . Cette personne c’était Titta Ruffo, l’un des plus grands chanteurs lyriques du monde à cette époque qui chantait notamment au Colón de Buenos Aires en 1902 (voir note 4). Recevoir un tel compliment de celui que le chef d’orchestre Tullio Serafin considérait comme l’un des trois miracles qu’il avait connus (les deux autres étant Rosa Ponselle et Enrico Caruso) en dit long sur la qualité du chant de Carlos Dante et la place privilégiée qu’il occupe dans ce genre musical, le plaçant probablement juste après Carlos Gardel.

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NOTES

1) Bien des années plus tard, dans les années 1990 – 2000, trois célèbres artistes lyriques – Carreras, Domingo, Pavarotti – chanteront ensemble dans des concerts gigantesques rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, organisés lors des Coupes du Monde de football, par exemple celles qui ont eu lieu en Italie en 1990 (Thermes de Caracalla) aux États-Unis (concert à Los Angeles en 1994), en France (concerts à Paris sur le Champ-de-Mars en 1998 devant 93 000 personnes), etc.

Après une première partie sérieuse où ils chantaient chacun leur tour, la seconde partie et les bis étaient consacrés à la réunion sur scène des trois artistes dans une ambiance festive où à la bonne humeur se mêlaient à des facéties et plaisanteries qu’ils ne peuvent pas se permettre de faire en temps normal :

2) Pour un artiste et surtout pour un chanteur, arrêter sa carrière peut s’avérer particulièrement difficile psychologiquement, même s’il est vrai que certains le vivent très bien.

Dans Les Contes Hoffmann de Jacques Offenbach, un passage du livret est éloquent à ce sujet quand le Docteur Miracle montre de façon cruelle à Antonia tout ce qu’elle perdra si elle renonce à chanter :

« N’as-tu pas entendu dans un rêve orgueilleux,
Ainsi qu’une forêt par le vent balancée,
Ce doux frémissement de la foule pressée
Qui murmure ton nom et qui te suit des yeux!
Et le soir, aux clarté confuses de la scène,
Quand ta voix dans les coeurs émeut les passions,
De ce peuple amoureux qui te salue en reine,
N’entends-tu pas déjà les acclamations ? »

En 1983, lors de l’émission Le Grand Echiquier consacré à Plácido Domingo, Jacques Chancel lui posait la question de savoir jusqu’à quand sa voix pouvait tenir selon lui et il avait répondu en plaisantant en disant  « jusqu’à ce soir » avant d’être plus sérieux et d’expliquer qu’il souhaitait arrêter sa carrière à temps, avant que le public ne se demande « pourquoi ne chante-t-il plus ? Il chantait pourtant très bien« . Ce qui est amusant, c’est que le grand ténor espagnol utilisait pratiquement mot pour mot ce que Carlos Dante disait à ce sujet des années avant lui. Mais la suite a montré que ce qu’un chanteur peut dire ou penser sur sa retraite future alors qu’il est en pleine force et gloire, est difficile à appliquer le moment venu ou qu’il peut changer d’avis.

3) Ce phénomène se retrouve aussi dans le monde de l’opéra et explique que certains chanteurs aux moyens vocaux pourtant exceptionnels vivent quelques années sur leur capital mais sont impuissants à utiliser une technique vocale approfondie, faute de l’avoir apprise et travaillée, et disparaissent très vite car ils ne peuvent plus affronter les exigences que cet art vocal requiert a fortiori s’ils abordent des rôles trop lourds pour leur voix qui usent leur voix prématurément.

4) Titta Ruffo, précisément en 1902 avait indiqué à Carlos Gardel les notions fondamentales du placement de la voix. À 14 ans environ, Carlos Gardel chantait dans les rues en l’imitant.

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DISCOGRAPHIE

La discographie de Carlos Dante est abondante mais en fonction de ce qui précède c’est celle avec Alfredo De Angelis qui est à placer au premier plan qu’il chante en tant que soliste ou en duo.
La Collection Reliquias chez EMI est particulièrement riche.

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Ce disque de El Bandoneón regroupe les principaux duos Dante/Martel enregistrés à Buenos Aires entre 1944 et 1949.
Il est donc très important.

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