Jorge Arduh, le pianiste étincelant

44Jorge Arduh est né en 1924 en Argentine (Las Junturas) pays où ses parents avaient émigré.

Des musiciens de tango argentin, il se distingue par la richesse de sa formation musicale tant sur le plan théorique (l’harmonie notamment) que pratique. À cet égard, il étudie plusieurs instruments. Il commence par la batterie, poursuit par l’accordéon et termine par le piano. C’est à ce dernier qu’il choisira de se consacrer définitivement (on retrouve une certaine analogie avec Astor Piazzolla qui avait beaucoup hésité entre le piano classique et le bandonéon mais il avait choisi de se consacrer au bandonéon ; voir l’article sur Piazzolla pour les explications détaillées).

Dès l’âge de 12 ans, il joue dans de petits orchestres.

À 20 ans, il fait ses véritables débuts avec l’orchestre Los Caballeros de Martín Utrera puis ensuite avec la formation de Lorenzo Barbero (sachant que certaines sources les inversent).

L’année 1949 est fondamentale car il fonde son propre orchestre, un orquesta típica, à la longévité exceptionnelle. Il sera amené à évoluer par la suite notamment vers un groupe musical aux musiciens pléthoriques renouant ainsi avec les formations gigantesques que dirigeaient Francisco Canaro et Astor Piazzolla (s’agissant de ce dernier lors de sa période classique ; c’est probablement d’ailleurs le seul musicien de tango argentin à avoir dirigé une partie de l’orchestre de l’Opéra de Paris).
Ainsi en 1978 lors de la Coupe du monde de football, Arduh est à la tête d’un orchestre qui compte presque trente musiciens.

La carrière de Jorge Arduh se distingue par un nombre incommensurable de tournées dans toute l’Argentine mais aussi aux États-Unis (de 1991 à 1995), en Europe (de 1995 à 1999) et plus particulièrement en Italie, au Portugal et en Espagne. Mais c’est surtout au Japon où il était particulièrement apprécié qu’il a effectué ses principales tournées en 1990, 1992 et 1994, restant à chaque fois deux mois entiers dans ce pays.

Il a participé à de nombreuses émissions de radio dont Ronda de Ases et Glostora Tango Club. Également, il était présent dans de nombreux festivals dont un qu’il affectionnait tout particulièrement pour y avoir joué pendant 26 ans sans discontinuer : le Festival Nacional del Tango de La Falda (celui qui affichait ostensiblement la mention « El Fantasista del Teclado« .

Il donne à 85 ans son dernier concert intitulé Un tango, una vida au Teatro del Libertada San Martín de Córdoba.

Jorge Arduh, sans avoir l’aura des plus célèbres musiciens du genre, se situe néanmoins à une place de choix dans le tango argentin et il fait partie sans conteste des artistes qui ont eu une des carrières les plus longues, auréolée de nombreuses distinctions : Hijo Ilustre de La Municipalidad de Las Junturas en 1989, Ciudado Ilustre de la Ciudad de Córdoba en 1995, Premio SADAIC Nacional « Francisco Canaro » en 1996, Ciudado Notable Argentino décerné par le Congrès national de Buenos Aires, etc.

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LE STYLE DE JORGE ARDUH

56Certaines carrières se distinguent par une évolution stylistique, parfois par la volonté de suivre les modes même quand elles ne présentent aucun intérêt. Celle de Jorge Arduh a au contraire pour caractéristique d’avoir duré selon un style constant et homogène tant sur le plan vocal qu’instrumental, relativement original si on se réfère aux canons esthétiques variés et changeants de la longue période qu’il a traversée.

Cette homogénéité stylistique s’explique par le fait que Jorge Arduh cumulait les fonctions de chef et d’arrangeur ce qui n’est pas commun et ferait même figure d’exception (il a aussi arrangé des boléros façon tango comme Conformidad, Alma vanidosa, Luna lunera, chantés par Javier di Ciriaco, Carlos Soler et Marcelo Santos).

Une de ses principales caractéristiques stylistiques est la prédominance des tangos chantés y compris sous la forme de duos de voix masculines. Cela n’est pas spécialement nouveau, d’autres musiciens avant lui ayant pu accorder une place prépondérante au chanteur. En revanche, son originalité réside dans le choix de la typologie vocale (voir article sur la voix pour les détails). Il choisit volontairement des chanteurs qui d’ailleurs collaboreront souvent avec lui, à la voix très assurée, percutante tant au niveau du timbre que dans l’expression comme Alfredo Belusi ou Oscar Cacho Luna.


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Il a aussi réussi à instaurer une très longue collaboration avec un chanteur – Carlos Soler – qui a chanté trente ans avec son orchestre. Certains interprètes célèbres ont participé ponctuellement à certaines de ses émissions ou concerts ; c’est le cas d’Alberto Castillo, d’Alberto Marino, Floreal Ruiz, etc., (voir note 1).

La part importante du chant ne signifie pas effacement ou rôle secondaire de l’orchestre qui serait cantonné à une simple fonction d’accompagnement. Au contraire, il s’avère constamment présent, dynamique, très structuré, l’accent étant mis sur la mélodie et le lyrisme.

Dans la partie instrumentale, le rôle du piano est fondamental mais avec une prédominance du jeu de la main droite.


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Il est intéressant de noter la façon dont les musiciens faisant du piano l’élément central de leur orchestre présentent des singularités tant en ce qui concerne l’utilisation de cet instrument que son mode expressif.
Ainsi par exemple, Carlos Di Sarli, Rodolfo Biagi et Jorge Arduh, tous les trois pianistes émérites et qui mettent cet instrument en valeur, ne le traitent pas de la même façon et les ressemblances ne sont pas forcément là où on les attendrait. Di Sarli et Arduh privilégient tous les deux la mélodie et pourtant le piano est traité différemment : le premier fait jouer un rôle fondamental à la main gauche (moins axée sur la mélodie mais véritable base de l’orchestre alors que les fioritures sont faites principalement par la main droite, importance des graves, etc. ; voir l’article sur Di Sarli pour le détail), le second privilégie la main droite en ce qui concerne la ligne mélodique. Là où le premier privilégie le piano en matière de liaison des phrases musicales, le second lui fait jouer un rôle central dans tout le discours musical. Par conséquent, alors que de prime abord on pourrait penser que Di Sarli et Arduh partageant la même vision esthétique ont une musique proche, les arrangements et l’orchestration les en éloignent.
Cette façon de faire rappelle Rodolfo Biagi mais quelques nuances tempèrent cette ressemblance. Biagi faisait passer le rythme avant la mélodie. Le marquage rythmique était assuré par le piano et non par les violons ou bandonéons, sous forme de puissants accords intégrés à un univers sonore très syncopé dont il était au demeurant l’initiateur alors qu’il était le pianiste de Juan D’Arienzo (voir les articles sur Rodolfo Biagi Juan D’Arienzo pour le détail). Il existe une certaine analogie avec Biagi dont il ne partageait pourtant pas, a priori la conception musicale.

Chez Arduh le rythme est lui aussi très marqué, composé d’accords puissants mais il n’est pas omnipotent au point de prendre l’ascendant sur la mélodie. Le discours mélodique qui prévaut s’explique en partie par la fluidité et la linéarité mais éloigné des scansions syncopées de Biagi. Rythme omniprésent en adéquation avec une mélodie constante savamment pondérée fait alors plutôt penser, paradoxalement, à Juan D’Arienzo qui n’était pas pianiste mais violoniste.

Inspiración

Inspiración

Desde el alma et Lluvias de tango

Desde el alma et Lluvias de tango

Le cas de Juventud del Cuaranta, tango qu’il a composé et enregistré avec le duo Carlos Soler et Luis Román mérite un examen particulier car il est original sur un point très précis. Il est très rare en effet qu’une phrase musicale mélodieuse touchant à son paroxysme soit stoppée nette par un silence bref mais total puis reprenne avec la même intensité sans créer une impression de rupture mais au contraire en amplifiant le discours musical (voir note 2).

Juventud del cuarenta

Juventud del cuarenta

Arduh était aussi un compositeur (El cometa, Amor y fantasia, etc.). Cela explique sans aucun doute son exigence de respect de la partition quand il orchestrait ou faisait les arrangements de morceaux qui n’étaient pas de lui. Le respect de la mélodie, de l’esprit de l’oeuvre définie par le compositeur comptaient beaucoup pour lui et comme il le soulignait « al autor lo considero como el padre de un tango » ce qui dénote une intégrité intellectuelle (voir note 3).

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NOTES

1) Certains instrumentistes célèbres ont collaboré avec lui mais de façon ponctuelle (le contrebassiste Kicho Diaz, le violoniste Elvino Vardaro notamment) ou plus prolongée (le violoniste Antonio Agri qui a joué deux ans avec lui).

2) Ce procédé n’a pas été créé par Arduh. On le rencontre par exemple dans le dernier mouvement de la 2eme Symphonie de Brahms mais c’est un effet qui est très rarement utilisé dans un passage puissant surtout très proche de la fin de l’oeuvre.

3) Cette exigence de respect de la partition est souvent la marque des grands artistes. Le chef d’orchestre Riccardo Muti en est un des représentants les plus notoires obligeant les chanteurs à respecter à la lettre la partition quitte à revenir sur des pratiques que la tradition avait établies (par exemple le contre-ut de « Di quella pira » de l’opéra Il Trovatore que Verdi n’a jamais écrit mais que la tradition a fini par imposer).

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DISCOGRAPHIE

Pour un artiste qui a eu une si longue carrière, les disques sont peu nombreux et difficiles à trouver.

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