Adolfo Carabelli

Adolfo Carabelli est né en Argentine, à San Fernando en 1893.

Très jeune, il entreprend des études musicales classiques d’une part, en apprenant le solfège, le contrepoint et l’harmonie, et d’autre part, en étudiant le piano. Son exceptionnelle aptitude concernant cet instrument conduisit ses professeurs, conscients qu’ils seront vite confrontés à leurs propres limites face à un élève aussi brillant, à l’encourager à partir pour l’Europe, et plus particulièrement en Italie, pour travailler avec les grands maîtres en la matière. Suivant leurs conseils, il quitte l’Argentine pour rejoindre Bologne, ville dans laquelle il étudie la musique, notamment avec Ferrucio Busoni, le compositeur du Doktor Faust, spécialiste du contrepoint.

Un an plus tard, il obtiendra un diplôme important dans le domaine de la composition.

Alors qu’il se dirigeait vers une carrière de pianiste classique qui s’annonçait sous les meilleurs augures, la Première Guerre mondiale le conduit à quitter l’Europe pour rejoindre son pays.

En 1917, il intègre le Trio Argentina qui joue de la musique classique.

Quelque temps après, il fait une rencontre déterminante, à savoir celle du pianiste Lipoff, très féru de jazz, qui lui fait découvrir ce genre musical auquel il va très rapidement s’intéresser pour finalement créer ce qui sera son premier orchestre : le RiverJazz Band.

À la demande d’une radio, il va diriger un orchestre de jazz jusqu’en 1925 et faire ses premiers enregistrements.

En 1926, la société Victor le nomme directeur artistique du label avec la tâche de former un orchestre dual jouant à la fois du jazz et du tango. À cette fin, il fait appel à de grands musiciens. Toutefois, il garde son orchestre avec lequel il joue surtout du jazz.

À partir de 1931, il fait une place de plus en plus grande au tango et constitue une équipe de musiciens confirmés tels que Scorticati, Ciriaco Ortiz, Petrucelli, Vardaro et des chanteurs célèbres comme Charlo, M. Simone, Lafuente et surtout Gómez tout en jouant d’autres musiques (foxtrot, paso doble, rumba), ce qui n’était pas une originalité à l’époque, de célèbres noms du tango faisaient la même chose comme par exemple Francisco Canaro.

Foxtrot Japonesita (1927)

L’essor de la carrière de Carabelli va être étroitement lié à un événement circonstanciel. Quand le tango a acquis ses lettres de noblesse alors que les moyens techniques de captation sonore se développaient, la société Victor a très vite compris les perspectives de développement du marché du disque de tango. Mais elle se heurtait à un problème : celui de la connaissance de la théorie musicale des musiciens et leur qualité interprétative (voir à ce sujet l’article consacré à Julio De Caro). L’idée lui est alors venue de créer un orchestre maison ayant pour unique fonction d’enregistrer un répertoire choisi par elle, ce qui excluait toute exécution en public (voir note 1).

Elle fait alors appel à Carabelli pour choisir les musiciens qui formeront cet orchestre qui aura pour nom Orquesta Típica Victor. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, ce n’est pas Carabelli qui assurera tout de suite la direction de cette formation musicale (voir au sujet de l’historique de la direction de cet orchestre, l’article consacré à l’Orquesta Típica Victor).

En 1926, Carabelli qui est devenu le directeur de l’orchestre va s’impliquer de plus en plus et assurer l’écriture des arrangements à tel point qu’aux yeux du public, il y aura un phénomène d’identification entre l’Orquesta Típica Victor et Carabelli, sans compter qu’il a travaillé pendant neuf ans avec cet orchestre, renforçant ainsi son empreinte.

Parallèlement, il dirige un autre orchestre, surtout consacré au jazz.

Il compose aussi des musiques de films comme Ambición (1939) de Adelqui Millar (le metteur en scène du film Las Luces de Buenos Aires), Pájaros sin nido (1940), etc.


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À partir de 1935, ses enregistrements se font de plus en plus rares et il grave son dernier disque en 1940 soit l’année où la société Victor le licencie, triste aboutissement des années précédentes où Carabelli a sombré dans une grave dépression en raison de problèmes sentimentaux qu’il n’a pas surmontés.

Dès lors, il s’isolera, gardant uniquement une activité de professeur.

Il meurt en 1947 dans la ville où il était né, à l’âge de 53 ans.

LE STYLE D’ADOLFO CARABELLI

Carabelli a peu enregistré avec son orchestre. Parfois son nom n’apparaît même pas sur les disques de Mercedes Simone ou D’Alberto Gómez alors que c’est son orchestre qui les accompagnait. Néanmoins, les enregistrements qu’il a laissés permettent de dégager les traits marquants de son style.

Son style est de facture classique où prédomine la mélodie, toujours très belle, avec un rythme régulier où le violon est souvent mis en valeur d’autant plus lorsque joue Vardaro. On retrouve essentiellement la couleur des tangos traditionnels des années 1920 – 1930, proche de ceux de Canaro et Lomuto pour ne citer qu’eux.

Inspiración

Mentira

Bien qu’il ait été aussi un musicien de jazz, on ne trouve pas chez lui une réelle volonté d’innover dans la musique de tango comme le fera le jeune D’Arienzo par exemple. Toutefois, Rodriguez Peña sort des schémas classiques dans la mesure où c’est une version chantée qu’il enregistre, ce qui est très rare.

Rodriguez Peña

La part des tangos chantés est très importante dans ses enregistrements et il s’est entouré de grandes chanteuses et chanteurs. C’est avec Alberto Gómez que la beauté de ses interprétations est la plus accomplie (voir note 2).

Alma chanté par Gómez

Pourtant, Carabelli n’a pas connu la notoriété qu’il méritait eu égard à la somptuosité de sa musique. Pendant une longue période, il était même injustement tombé dans l’oubli jusqu’au moment où il a été remis au goût du jour grâce à l’excellente idée d’une maison de disques qui avait décidé de faire connaître des orchestres oubliés (note 3).

De nos jours, les milongas proposent souvent quelques tangos de lui et des danseurs pourtant au style « moderne » dansent volontiers sur ses tangos les plus classiques ainsi que le montrent ces vidéos de Michelle et Murat Erdemsel, et Homer et Cristina Ladas :

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Quels sont les éléments explicatifs d’une notoriété relative et d’un certain oubli à une époque ? Un des éléments de réponse tient sans doute au fait que Carabelli n’était pas clairement identifié comme un musicien de tango à part entière. En d’autres termes, sa qualité de musicien de jazz a peut-être induit une difficulté de considération pour le public préférant les spécialistes aisément classifiables, Carabelli apparaissant musicalement ambivalent. C’est d’ailleurs cette  « double casquette » qui avait conduit la maison Victor à ne pas lui confier immédiatement les rênes de son orchestre (voir note 4).

Par ailleurs, au cours de sa courte carrière, Carabelli a beaucoup travaillé avec l’Orquesta Típica Victor ce qui n’a pas été sans conséquence. Contraint de jouer uniquement en studio avec cet orchestre pour les différents enregistrements, il se produisait en public avec son propre orchestre plus rarement que les autres musiciens et il n’est pas interdit de penser qu’il n’a pas toujours eu un contact réel avec les passionnés du tango comme l’avaient les orchestres qui se produisaient en permanence dans les cabarets, théâtre, etc., et qui étaient donc proches de leur public.

Cette forte et intense collaboration avec l’Orquesta Típica Victor a probablement aussi eu pour effet de l’identifier à cet orchestre mais l’aura de cette formation musicale a peut-être fait de l’ombre à l’individualité qui le dirigeait de façon exceptionnelle.

NOTES

1) La création d’un orchestre propre à une maison de disques ou à une institution (télévision par exemple) était commune à une époque. Ainsi en France, en 1934, avait été créé l’Orchestre national de la Radiodiffusion française devenu aujourd’hui Orchestre national de France. A la différence de l’Orquesta Típica Victor, cet orchestre donnait des concerts.

Plus récemment en Italie, en 1994, a été créé l’Orchestra Sinfonica Nazionale della RAI qui regroupe les quatre orchestre régionaux de la RAI.

Pour le Philharmonia Orchestra : voir article consacré à l’Orquesta Típica Victor.

2) Les chanteuses et chanteurs ayant collaboré avec Carabelli sont : Charlo, Mercedes Simone, Carlos Lafuente, Luis Díaz, Alberto Gómez, Teofilo Ibañez, Alberto Vila, Ernesto Famá, Tita Merello, Dorita Davis et Fernando Díaz.

3) Parfois, c’est une personne qui se prend de passion pour un compositeur oublié ou certaines oeuvres tombées dans l’oubli et qui va les faire connaître au public fruit d’un long travail de recherche comme Riccardo Muti qui a joué des oeuvres de Cherubini qui avaient disparu du répertoire.
Parfois, ce sont des artistes qui entreprennent des travaux de recherche très poussés et qui révolutionnent la façon de jouer dont le plus célèbre est Nikolaus Harnoncourt avec le Concentus Musicus Wien, ce qui n’est pas sans créer des débats passionnés et toujours d’actualité entre musiciens, mélomanes et critiques, les uns pensant être les dépositaires de l’orthodoxie interprétative alors que les autres seraient des hérétiques (et vice versa).

4) Les artistes ayant une sphère d’activité large ou qui s’intéressent à plusieurs domaines sont souvent difficile à classer pour le public. William Sheller en est un exemple en raison de la variété de sa musique (pop, musique symphonique, musique électronique) et des lieux de ses concerts (salles consacrées à la variété mais aussi festival classique et Théâtre des Champs-Elysées).

DISCOGRAPHIE

Ce disque permet de bien connaître Carabelli et ses chanteurs :

Puis :

Et les disques de collection :

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