Angel D’Agostino ou l’architecte de l’équilibre

Angel D’Agostino est né à Buenos Aires en 1900, ville qu’il ne quittera jamais pour jouer ailleurs pour des raisons qu’il a toujours voulu garder pour lui.

Il s’intéresse très vite au piano, instrument de musique qui était d’ailleurs dans la maison en permanence dans laquelle venaient régulièrement jouer des musiciens et compositeurs comme Bevilacqua qui jouait parfois des morceaux de sa composition en avant-première.

Il intègre le conservatoire d’autant plus facilement qu’il est issu d’une famille de musiciens et qu’il n’a rencontré aucun obstacle pour faire des études musicales contrairement à son futur grand ami Juan D’Arienzo qui devait affronter l’opposition de son père. Afin de pouvoir se consacrer entièrement à la musique, il abandonne même ses études.

Il était doué pour la musique dès sa plus tendre enfance car il forme un trio à l’âge de seulement 11 ans avec deux copains : Juan D’Arienzo et Ernesto Bianchi avec lesquels il donne un concert dans un petit théâtre situé près du jardin zoologique. Ils ne seront d’ailleurs pas payés et décideront de mettre le feu à l’établissement mais l’incendie est très vite maîtrisé. En tout cas, cette anecdote montre bien qu’il a du caractère qui se manifestera bien des années plus tard dans un tout autre domaine (voir note 1 ).

Il poursuit sa formation musicale en jouant en duo avec un violoncelliste, notamment au théâtre Apollo. Adolescent, il gagne de l’argent grâce à la musique en jouant dans des soirées organisées par l’aristocratie où il exécute peu de tangos mais plutôt des rythmes variés et notamment le ragtime qu’il appréciait particulièrement. C’est l’époque où il commence à côtoyer des grands noms de la musique et de la danse comme Libertad Lamarque et Casimiro Aín.

À 19 ans, il forme un orchestre qui joue à la fois du tango et du jazz au Palais de Glace comme l’ont fait certains de ses contemporains mais surtout, à l’image de plusieurs musiciens de l’époque comme Juan D’Arienzo et Rodolfo Biagi, il accompagne les films muets en jouant du piano ce qui consolide son expérience musicale.

C’est en 1934 qu’il forme son premier orchestre de tango dont fait partie Troilo (bandonéon), Hugo Baralis (violon) et le chanteur Alberto Echagüe. Il commence à composer un certain nombre de tangos dont certains resteront très célèbres et parmi les plus beaux du répertoire alors que Cadicamo écrit les paroles ( voir note 2 ).

L’année 1940 est capitale dans la carrière d’Angel D’Agostino car une très importante et fructueuse collaboration avec le chanteur Angel Vargas ( qui était surnommé le « Rossignol de Buenos Aires ») qu’il connaissait depuis plusieurs années, va réellement se concrétiser.

D’Agostino et Vargas

Ils vont se produire de très nombreuses fois à la radio El Mundo et enregistrer de nombreux tangos pour RCA Victor restés très célèbres comme Tres Esquinas, Mano Blanca, Caricias, etc. Les enregistrements de D’Agostino commencent en 1940 et se terminent en 1963.

Mano Blanca par Vargas

Dans cette vidéo très rare et historique, on peut voir Angel Vargas et D’Agostino, bien entendu au piano, interpréter Tres Esquinas dont les paroles sont de Cadicamo :

Angel Vargas quitte l’orchestre en 1943 et se succéderont alors plusieurs chanteurs, certes de qualité, mais qui n’atteindront pas l’excellence du chanteur emblématique dont ils avaient pris la suite (voir note 3 ).

Bien que cela soit très rare, il arrive qu’une maison de disques commette une erreur sur la pochette d’un album concernant un artiste. C’est ce qui est arrivé à un disque de D’Agostino sur lequel le tango Cascabelito est par erreur attribuée à Angel Vargas alors que c’est Ricardo Ruiz qui l’interprétait en 1953. C’est d’ailleurs le seul et unique morceau enregistré par D’Agostino avec ce chanteur (voir note 4).

Cascabelito par Ricardo Ruiz

Angel Vargas a en réalité bien enregistré ce tango mais en 1955 et 1956 mais sous la direction de Lacava et D’Amario, jamais avec D’Agostino.

Une autre erreur concerne le magnifique tango Café Dominguez attribué au duo D’Agostino/Vargas. Or ce n’est pas ce dernier qui chante mais Julian Centeya qui a une voix bien plus grave que celle de Vargas.

Café Dominguez par Centeya

Il meurt à Buenos Aires en 1991.

LE STYLE D’ANGEL D’AGOSTINO

Le style d’Angel D’Agostino repose tout au long de sa carrière sur deux traits constants, à savoir une ligne mélodique claire et nette réhaussée par un rythme bien marqué et régulier pour faciliter la danse. Or il se trouve que d’autres musiciens se caractérisent aussi par ces deux éléments ; en guise d’exemple ou peut citer Lucio Demare, Hector Varela, etc. Mais chez D’Agostino, il y a une autre caractéristique que l’on retrouve uniquement chez lui et qui donne à son style une couleur très spécifique et particulière : c’est le rapport équilibré parfait entre la mélodie et le rythme qui transforme les tangos en autant d’oeuvres expressives et subtiles dans son oeuvre instrumentale mais surtout dans son oeuvre vocale avec Angel Vargas à la diction parfaite ( voir note 5 ).

La mélodie souvent colorée de nostalgie et le rythme qui dialoguent en permanence sont toujours simples, sans extravagance ou arrangements inutiles qui viendraient perturber le discours musical qui s’avère en permanence fluide du début à la fin du morceau permettant une danse et une marche régulière.

Les tangos chantés par Angel Vargas représentent la meilleure partie de l’oeuvre d’Angel D’Agostino. La partie vocale est écrasante car elle représente 93% de son oeuvre totale ( et à lui seul Angel Vargas chante 90% des tangos vocaux ).

L’équilibre est parfait entre l’orchestre et la voix qui est considérée comme un instrument de l’orchestre à part entière mais qui ne passe pas au premier plan comme cela pouvait être le cas chez certains musiciens notamment dans les années 1925 -1930. Le chanteur élément de l’orchestre se constate parfois même dans la place qu’il occupe parmi tous les autres musiciens et devant eux comme c’est presque toujours la règle. C’est très visible dans cet exemple dans lequel Vargas interprète A Pan y Agua :

Les tangos chantés sont souvent précédés d’une longue introduction instrumentale parfois très longue comme dans le tango Un Lamento et le chanteur n’intervient que plus tard rejoignant la tradition des estribillistas, à tel point que sur les disques d’origine Angel Vargas est clairement mentionné comme estribillista ( De toute l’oeuvre vocale de D’Agostino, le tango Café Dominguez est le seul à ne pas avoir d’introduction musicale ). Cette osmose était rendue possible par le choix d’Angel D’Agostino d’adapter l’orchestre aux tangos vocaux afin que la danse soit toujours possible grâce à une musique expressive malgré sa simplicité et l’aspect chanté.

Caricias par Vargas

Un Lamento par Vargas

Il était au demeurant un danseur confirmé et connaissait les écueils à éviter pouvant être préjudiciables à la danse.

L’exceptionnelle qualité de ce subtil dialogue entre l’orchestre et la voix a valu au binôme D’Agostino/Vargas le nom de Duo des Anges ( note 6 ).

Dans l’histoire du tango argentin, cet exemple de fusion dans une musique sobre, raffiné, délicate et chargée d’émotion n’a jamais été égalé à ce jour et reste unique.

C’est sans doute la raison pour laquelle de très nombreux couples célèbres dansent encore sur sa musique aujourd’hui comme Geraldine Rojas et Ezequiel Paludi :

NOTES

1) Cadicamo et D’Agostino qui étaient de grands amis, avaient juré de ne jamais se marier. Bien des années plus tard, Cadicamo s’est marié et  D’Agostino ne lui a dès lors plus jamais adressé la parole, sans jamais revenir sur sa décision qui a été immédiate.

2) Parmi ses compositions, on peut citer : Tres Esquinas, Café Dominguez, El Morocho y el Oriental, Mi Viejo Buenos Aires.

3) Outre Angel Vargas, les chanteurs ayant collaboré avec D’Agostino étaient : Tino García, Rubén Cané, Raúl Aldao, Roberto Alvar, Raúl Lavié, Julián Centeya, Ricardo Ruiz.

4) Certaines erreurs s’expliquent parfois par le mode de captation sur le vif et à un changement de distribution qui a lieu au dernier moment. Malheureusement, si la maison de disques se fie uniquement au programme annoncé sans vérifier plus avant, elle reproduit le programme alors que tel ou tel chanteur n’a pas assumé le rôle. C’est principalement vrai dans le domaine de l’opéra. Ainsi en 1979 à la Scala de Milan, Piero Cappuccilli initialement annoncé dans La Bohème étant souffrant, n’a pas chanté le rôle de Marcello ( c’est Saccomani qui l’avait remplacé ). Quelques mois plus tard, l’enregistrement mis sur le marché mentionnait pourtant Cappuccilli ( erreur rectifiée depuis ).

Quelquefois l’erreur est due à deux chanteurs qui chantent le même rôle dans le même spectacle mais à des dates très proches. Si deux enregistrements sont réalisés lors de deux soirées différentes, le risque de mégarde est réel. Ainsi il existait deux enregistrements de Faust au Met dans les années 1950 avec Jussi Björling mais manifestement un de ces deux-là n’était pas chanté par le célèbre ténor suédois ( erreur rectifiée depuis ).

5) La diction est une qualité trop souvent négligée et pourtant elle participe grandement à la qualité de l’interprétation musicale globale et renforce la signification même du texte. Certains artistes lyriques avaient une diction exemplaire comme Georges Thill, Tito Schipa et Alfredo Kraus. La diction exemplaire d’Angel Vargas renforce la beauté des textes écrits notamment par Cadicamo.

6) Le terme ange est souvent utilisé pour qualifier des voix exceptionnelles. Ainsi en 1946, le très célèbre chef d’orchestre Arturo Toscanini entend dans le cadre d’une répétition pour le concert de réouverture de la salle lyrique scaligère en 1946, une jeune soprano pour la première fois et frappé par la qualité de sa voix, il dit qu’elle a la voix d’un ange. C’était Renata Tebaldi. En 1986, elle publiait ses mémoires intitulées Renata Tebaldi, La Voix d’Ange.

Le célèbre rosiériste Georges Delbard a créé une rose orangée qui porte son nom. Renata Tebaldi était venue à Malicorne, dans l’Allier, pour la cérémonie. L’église était fleurie par des centaines de roses.

Quelques années auparavant, en 1968, Georges Delbard avait créé une rose appelée Prince Tango que l’on peut admirer dans les Jardins de Bagatelle. Cette rose est aussi de couleur orange.

DISCOGRAPHIE

Pour très bien connaître l’oeuvre vocale de D’Agostino avec Vargas, il existe chez Tango Argentino quatre disques :

Pour une vision plus limitée de la collaboration entre D’Agostino et Vargas mais néanmoins de grande qualité,
il y a deux disques :

Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Pour l’oeuvre de D’Agostino avec des chanteurs variés :

Et les fabuleux disques de collection RCA Victor au son excellent s’ils sont écoutés sur du matériel d’époque :

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