Roberto Firpo ou le musicien aux deux orchestres.

100Roberto Firpo est né en Argentine, à Las Flores en 1884.

Il s’intéresse à la musique et commence par étudier le violon qu’il délaisse assez vite pour se consacrer à l’étude du piano. Il exerce un certain nombre de métiers afin de pouvoir s’acheter cet instrument ce qu’il parvient à faire à 15 ans. Cet achat marque le jour le plus heureux de sa vie selon ses propres dires.

Grâce à son ami Bachicha dont il avait fait connaissance dans un cadre professionnel, il suit les cours d’Alfredo Bevilacqua, un professeur émérite.

En 1907, il commence à composer et cessera cette activité en 1959 après avoir écrit des chefs-d’oeuvres (voir note 1).

Il fait aussi ses débuts avec un trio composé de Francisco Postiglione au violon et Juan Carlos Bazán à la clarinette.

En 1913, l’Armenonville organise un concours dans le but de choisir son orchestre attitré (voir note 1 de l’article consacré à Bachicha sur l’origine de l’Armenonville). Bien que le niveau soit élevé car Juan Maglio « Pacho » et Genaro font partie des concurrents, Firpo gagne le concours. Furieux, un musicien d’un orchestre qui était en lice le poignarde ce qui le contraint à une hospitalisation.

Il forme un trio avec Rocatagliatta, Arolas et lui au piano. Très vite, il y adjoint un second bandonéon, une flûte et une contrebasse. Cette formation est importante car elle constitue le premier orchestre à compter un piano dans ses rangs.

Il joue beaucoup et notamment ses premières compositions. Max Glucksman lui propose alors de commencer à enregistrer.

Alors qu’il se trouvait dans un café de Montevideo, La Giralda, un groupe d’étudiants enthousiastes dont un s’appelait Matos Rodriguez arrive avec la partition d’une marche. Ce dernier est perrsuadé qu’elle a le potentiel d’un tango. Il demande alors à Firpo de la transformer en tango pour le soir même (voir note 2). Il utilise deux de ses anciennes compositions de 1906 (La gaucha manuela et Curda completa) et ajoute une troisième partie à cette marche pour en faire un tango. Il le joue en soirée alors que Bachicha fait partie de l’orchestre et c’est un triomphe indescriptible. Ainsi est née La Cumparsita de façon très originale car composée en un éclair à partir d’un air anonyme mêlé à deux morceaux qui n’avaient pas eu de succès.
Ce tango tombe presque dans l’oubli jusqu’au jour où Enrique Maroni et Pascual Contursi écrivent des paroles sur la musique.
En 1916, Firpo l’enregistre ainsi que le duo Gardel-Razzano. Le succès est phénoménal et ne se démentira plus par la suite.

C’est ce tango qui en règle générale marque la fin d’une milonga (mais ce n’est pas une obligation).

Cet immense engouement pour La Cumparsita ne s’est pas traduit par un gain financier pour Firpo. Certains indiquent qu’il avait oublié de l’enregistrer à la SADAIC (Société Argentine d’Auteurs et Compositeurs de Musique). Cette affirmation n’est pas exacte car cette institution n’existait pas à cette époque ; elle sera fondée seulement en 1936 après le long travail de Francisco Canaro qui en sera l’un des présidents. Mais surtout, quand bien même elle aurait été créée à cette époque, il n’aurait pas pu l’enregistrer car il n’avait pas signé l’oeuvre tout simplement ; son erreur est là ( voir note 3).

Café La Giralda

Café La Giralda

De retour en Argentine, Firpo joue dans divers lieux et cabarets célèbres comme le Palais de Glace et l’Abbaye et poursuit ses enregistrements qui connaissent un très grand succès (voir la note 1 de article sur Bachicha concernant le Palais de Glace).

En 1917, il forme avec Francisco Canaro le Gran Orquesta de Ases pour animer les fêtes du Carnaval et compose en 1922 la musique du film La Muchacha del arrabal.

Ces triomphes sont de plus en plus importants entre 1920 et 1929.

En 1930, ses gains financiers sont tels qu’il décide de se retirer définitivement du monde du tango. Il achète une exploitation agricole dans laquelle il investit énormément d’argent. Malheureusement, très vite une inondation dévastatrice crée des dommages irréparables. Il tente d’avoir des gains financiers en consacrant l’argent qu’il lui restait dans des placements boursiers mais ceux-ci s’avèrent catastrophiques. Il est ruiné. Cet état de fait explique son retour dans le monde musical dont sa composition Honda Tristeza en dit long sur ses états d’âme. Il renoue avec le succès et reprend le chemin des cabarets et studios d’enregistrement.

En 1933, il fait partie du film Tango dans lequel il joue une de ses compositions, El amanecer :


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En 1936, il fonde son cuarteto tout en gardant l’orquesta típica. Cette formation joue pour la première fois en public au Cine-Teatro Monumental sachant qu’elle avait joué quelques temps auparavant à Radio Belgrano (voir note 4). Il se produit dans plusieurs villes argentines et à Montevideo avec un grand succès et donnera le nom Montevideo à l’une de ses compositions marquant ainsi son attachement à cette ville.

Il quitte la scène en 1959.

Sa discographie est particulièrement imposante puisqu’il a laissé environ 3000 titres enregistrés que ce soit avec son orquesta típica ou son cuarteto.

Il meurt en 1969. Un musée lui est consacré à Salto.

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LE STYLE DE ROBERTO FIRPO

101Les catégories permettent souvent de clarifier les choses mais elles ont aussi l’inconvénient d’être parfois trop réductrices et ne donnent pas toujours une image totalement exacte de la réalité. C’est aussi vrai en musique et plus particulièrement pour Roberto Firpo. S’il est vrai qu’il faisait partie de la Guardia Vieja, il n’en demeure pas moins qu’il faut se garder de le considérer comme un représentant normatif du tango traditionnel car il a apporté des éléments modernes qui ont tempéré les caractéristiques du tango ancien tel qu’il était joué dans les années 1920.

Le style de Firpo se caractérise par :

– La primauté du rythme sur la mélodie.
– L’introduction d’éléments musicaux nouveaux dans ce genre musical.
– Une expression musicale différente selon que l’on est en présence de son orquesta típica ou de son cuarteto.

Ce qui surprend beaucoup chez Firpo c’est l’importance du rythme à une époque où la mélodie parfois lente et langoureuse avait tendance à prédominer notamment dans les années 1930. Le traitement rythmique sans aller jusqu’à faire passer la mélodie au second plan, est constamment présent, marqué et limpide ce qui permet une danse aisée.

Dans la majorité des cas, c’est l’orchestre tout entier qui marque le rythme. En ce sens, l’orchestre de Firpo est avant tout dédié à la danse même si de grands chanteurs ont collaboré avec lui comme Teofilo Ibañez, Ignacio Corsini, Roberto Díaz, Príncipe Azul, etc. (voir note 5).

Ces apports musicaux ne sont pas négligeables et à cet égard, il est un des tout premiers orchestres à avoir fait évoluer le tango. Parmi ces nouveautés, il y a tout d’abord l’introduction du piano dans l’orquesta típica dont il cristallise la structure : deux bandonéons, deux violons, un piano et contrebasse.

En matière de composition, il écrit de façon originale comme dans son tango El amanecer aux effets sonores impressionnistes totalement nouveaux pour l’époque (en l’occurrence les violons imitant le chant des oiseaux au lever du jour avec parfois l’utilisation simultanée de pizzicati).

El amanecer

El amanecer

Sa composition Fuegos artificiales a deux particularités : Les effets sonores des fusées lumineuses sont clairement mises en avant et particulièrement audibles (ce qui pour l’époque devait être considéré comme un effet spécial), et sur deux mesures une allusion directe est faite au tango Canaro en Paris sous forme d’un thème identique (il est difficile de déterminer la raison pour laquelle Firpo fait ce « clin d’oeil » à cet autre morceau qu’il n’avait pas composé ; peut-être un signe amical à Canaro ? En règle générale ce genre de réminiscence se rencontre au sein de l’oeuvre d’un même compositeur).

Au niveau du jeu instrumental, il n’hésite pas à donner des effets originaux pour souligner l’expression du tango canyengue par le jeu frappé des archets et des mains sur les cordes des violons (bien plus tard, Astor Piazzolla utilisera ce moyen étendu à d’autres instruments comme le bandonéon, la contrebasse, etc.).

Il introduit aussi le cor français dans certains morceaux comme La murra ce qui est une nouveauté majeure.

Son oeuvre est très majoritairement instrumentale. Au-delà de ce choix musical privilégiant la musique orchestrale, il y a aussi une explication, à savoir que la rapidité de certains de ses tangos ou valses aurait rendu difficile une expression vocale conjointe.

Le Cuarteto

Le Cuarteto

L’originalité stylistique de Firpo repose aussi sur la dualité de son expression musicale selon la formation qu’il dirige.
En effet, son cuarteto avait pour but musical de jouer avec les caractéristiques sonores du XXe siècle naissant (voir note 6).

Son style n’est donc pas monolithique en raison de la coexistence de ces deux formations musicales à la couleur sonore nettement différenciée. Il n’est pas interdit de penser qu’il privilégiait la formation musicale réduite qui correspondait le plus à ses aspirations musicales et dans laquelle il se sentait le plus à l’aise pour s’exprimer.

Exemples du jeu de l’orquesta típica :

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Mandria

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A media luz

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Plumitas

C’est la raison pour laquelle il est très important de connaître les interprétations de ses deux orchestres si on veut apprécier ce musicien à sa juste valeur (qui est très grande). La connaissance exclusive de la musique de son orquesta típica explique les appréciations totalement erronées selon lesquelles la musique de Firpo serait trop sage, tranquille, voire mièvre. S’il est vrai que son orquesta típica s’inscrit dans la couleur du tango de la Guardia Vieja et présente une forte analogie avec la musique de Canaro ou Lomuto par exemple, la musique de son cuarteto oppose un très sérieux démenti au jugement trop vite formulé sur le caractère soi-disant unicolore et rébarbatif de sa musique.
La majeure partie de sa musique est tout le contraire à tel point que des danseurs considérés comme modernes ne s’y trompent pas et choisissent Firpo pour certaines de leurs démonstrations les plus vives et dynamiques comme Mariano Chicho Frumboli et Juana Sepulveda qui dansent ici sur El choclo :


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Le dynamisme de son cuarteto n’a rien à envier à la verve de Juan D’Arienzo si ce n’est qu’il n’utilise pas la syncope mais garde une structure rythmique régulière et pleine d’énergie de bout en bout, sans compter que les contre-chants et arpèges sont largement utilisés pour enrichir la ligne mélodique.

Exemples du jeu du cuarteto :

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Alma de Bohemio

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Felicia

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El lloron

Que ce soit pour Firpo ou pour tout autre musicien, il est nécessaire de connaître toute sa carrière sous peine de se méprendre ou d’avoir une idée fausse sur sa musique, surtout si la focalisation se fait sur la partie la plus connue de l’oeuvre. Or, les périodes considérées comme moins emblématiques sont souvent très précieuses soit musicalement (elles sont souvent annonciatrices des oeuvres de la maturité par exemple) soit intellectuellement. S’agissant de ce dernier point, la musique de Juan D’Arienzo n’aurait pas été ce qu’elle était sans sa réflexion profonde sur la nécessité d’un retour aux origines du tango (analyse) par un support musical remis au goût du jour (la mesure à 2/4) mais modernisé (la syncope) dont vous trouverez les explications détaillées dans les articles consacrés D’Arienzo et Biagi.

Voici quelques éléments qui permettent de faciliter la détermination de la formation de Firpo qui joue. Ils concernent des aspects musicaux et les dates d’enregistrement.

En règle générale, le rythme est plus rapide avec le cuarteto qu’avec l’orquesta típica surtout pour les valses pleines de verve et de dynamisme qui demandent beaucoup d’énergie pour les danser. Par ailleurs le rythme est plus souvent marqué par tout l’orchestre quand il s’agit de l’orquesta típica alors que dans le cuarteto on ne retrouve pas ce marquage rythmique collectif. Au contraire, les instruments sont plus individualisés.

La présence de certains instruments comme la flûte, le cor français ou la clarinette permet de conclure à une interprétation de l’orquesta típica.

La masse sonore ou la puissance de jeu est trompeuse. En effet, paradoxalement c’est le cuarteto qui a le plus de relief sonore.

148Dans le doute, les dates d’enregistrement permettent de façon infaillible d’identifier la formation qui joue :

Pour tout enregistrement antérieur à 1936, il s’agit obligatoirement de l’orquesta típica.
Pour les enregistrements postérieurs à 1944, il s’agit obligatoirement du cuarteto.

Les interprétations de Firpo ont une qualité qui s’explique aussi par la renommée de certains de ses musiciens comme Pedro Maffia, Cayetano Puglisi, Elvino Vardaro par exemple.

Aussi, on ne peut être qu’étonné que Firpo ne soit pas plus souvent programmé dans les milongas actuelles.

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NOTES

1) Ces compositions sont de très grande qualité et parmi elles figurent des morceaux très célèbres joués par tous les grands orchestres :

Didi, Fuegos artificiales, Alma de bohemio, De pura cepa, El amanecer, Milonga orillera, El rápido, Sentimiento criollo, El apronte, etc.

2) Parfois les étudiants ont été à l’origine de la composition de morceaux célèbres qui sont restés dans l’histoire. Ainsi Mozart, avait accepté une commande d’étudiants pour leur fête de fin d’année qui a donné lieu à l’écriture d’un célèbre Divertimento toujours joué de nos jours.

3) Ce genre d’erreur ou d’oubli n’est pas l’apanage d’une époque où les règles étaient moins fixées et les arcanes de la législation beaucoup moins importants qu’ils ne le sont actuellement. Il suffit de regarder aujourd’hui le nombre de conflits qui existent dans la musique de variétés sur les droits d’auteur.

Il existe aussi un exemple célèbre avec le Concert des Trois Ténors qui a eu un succès planétaire tant en matière de spectacle que de ventes de disques. Le premier concert a eu lieu en 1990 à Rome, aux Thermes de Caracalla, avec Placido Domingo, Luciano Pavarotti et José Carreras. Pour des raisons juridiques liées au libellé des contrats, ces artistes n’ont pas participé aux gains financiers colossaux engendrés par tous les produits dérivés (disques, DVD, etc.). La raison est à rechercher dans le fait que probablement personne ne s’attendait à un tel succès. Aussi, pour les concerts suivants ( Los Angeles, Paris, etc. ) les contrats ont été scrupuleusement étudiés et ces artistes ont alors largement bénéficié des très importantes retombées financières .

4) Parfois on trouve l’appellation nuevo cuarteto mais l’incidence n’est pas si déterminante. Elle fait référence à la composition du cuarteto et plus précisément au bandonéoniste. A la formation originaire composée de Gregorio Bongioni et Orlando Perri (violons), Juan Cambareri (bandonéon) et Firpo (piano), le remplacement de Cambareri par Juan Carlos Caviello a constitué le nouveau cuarteto.

5) A l’issue d’un concert en 1987, Plácido Domingo a surpris son auditoire en chantant Alma de Bohemio de Firpo en s’accompagnant au piano :


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6) À l’extrême fin de sa carrière, il a même enregistré une douzaine de titres avec son Quinteto de Antes dont le nom évocateur montrait son attachement au son qu’il avait connu dans sa jeunesse.

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DISCOGRAPHIE

Le son est d’époque mais l’intérêt musical et historique concernant la musique des débuts de Firpo mérite une écoute :

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La collection Reliquias permet de connaître l’intégralité de son oeuvre grâce à plusieurs disques dont :

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Pour connaître le cuarteto :

300

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Et les merveilleux disques de collection :

202

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