Ricardo Malerba ou le tango avec style imposé

11Ricardo Malerba est né en Argentine en 1905.

Il s’intéresse à la musique et fonde un orchestre avec ses trois frères (Alfredo au piano, Carlos au violon et lui au bandonéon), formation qui joue dans des salles de cinéma muet comme il était courant à l’époque. Cet orchestre a duré peu de temps.

Comme le firent certains musiciens dans le premier tiers du XXe siècle, il voyage en Europe de 1927 à 1930 avec l’orchestre de Cátulo Castillo que ses trois frères et lui avaient intégré. Dans cette formation figurait le bandonéoniste Miguel Caló et le chanteur Roberto Maida (un des chanteurs préférés de Francisco Canaro).

En 1929 l’orchestre joue dans le cadre de l’Exposition de Séville (voir note 1). L’Espagne a d’ailleurs souvent accueilli de grands musiciens de tango argentin comme Lucio Demare.

À la fin de la tournée, les trois frères restent en Europe mais quelques temps après, la mort tragique de Carlos a pour conséquence d’obliger Alfredo à retourner à Buenos Aires alors que Ricardo intègre l’orchestre de Juan Bautista Deambroggio « Bachicha » qui joue en France.

Un an plus tard, il retourne à son tour en Argentine et il fonde un orchestre avec Nicolás Vaccaro dans lequel chante Francisco Fiorentino.

Alfredo accompagne Libertad Lamarque qu’il épousera par la suite. Grâce à cette dernière, Ricardo obtient un contrat à Radio Belgrano. Il y jouera pendant 20 ans.

En 1952, il fait une tournée au Brésil, pays qui attira aussi plusieurs musiciens comme Héctor Varela.

Ricardo Malerba a composé un certain nombre de morceaux dont La Piba de los jazmines, Embrujamiento, Una vez en la vida, Mariana, etc.

Son orchestre apparaît dans plusieurs films dont La vida de Carlos Gardel avec Hugo del Carril.

Il meurt en 1974.

LE STYLE DE RICARDO MALERBA

77Le style de Ricardo Malerba se caractérise par la beauté très prégnante des mélodies qui reposent sur un rythme entraînant et bien marqué permettant de danser.

La part des tangos vocaux est écrasante ainsi qu’il ressort de ses enregistrements. Il a peu enregistré mais sur 135 titres, on compte 104 morceaux chantés dont la majorité est le fait d’Orlando Medina, les autres étant chantés pour la plupart par Antonio Maida.

Mi taza de cafè

Par rapport aux autres musiciens, Ricardo Malerba a une particularité que l’on rencontre rarement. Il s’agit de la ressemblance stylistique avec un autre musicien, en l’occurrence Juan D’Arienzo, qui a une explication très précise.

En effet, quand Malerba a été engagé par Radio Belgrano en 1938, une clause contractuelle précisait qu’il devait jouer dans un style proche de celui de Juan D’Arienzo que l’on a surnommé par la suite El Rey del Compás (voir note 2).

Cette exigence ne tenait ni d’une velléité ni d’un caprice mais reposait bien au contraire sur une fine analyse du nouveau paysage musical qui se dessinait dans le tango argentin et les dirigeants de la radio avaient très bien compris l’intérêt commercial qui en découlerait.

L’année 1938 est très importante car elle voit l’ancrage d’un nouveau style musical dans le tango argentin opéré trois ans auparavant avec les innovations de Juan D’Arienzo grâce à son pianiste de l’époque, Rodolfo Biagi, qui avait instauré un nouveau rythme avec le retour à la mesure à 2/4 et l’utilisation importante de la syncope (voir les articles sur Juan D’Arienzo et Rodolfo Biagi concernant ces nouveautés). Les danseurs avaient immédiatement adoré cette nouvelle façon de jouer qui reposait sur une nouvelle dynamique.

Malerba va donc jouer en se rapprochant de la structure rythmique de D’Arienzo et le fait est comme le montre l’exemple qui suit que l’analogie musicale est perceptible même s’il ne l’égale pas.

Embrujamiento

Embrujamiento

Au niveau instrumental, on retrouve aussi certains éléments communs, notamment les parties de piano bien exposées qui s’insèrent souvent entre les phrases musicales et les passages de violons qui survolent l’ensemble. Concernant ce dernier point, Malerba est même allé jusqu’à garder le très léger décalage du violon quand il survole le reste de l’orchestre avec ce jeu « flottant » au vibrato très caractéristique chez D’Arienzo. Le tango suivant est symptomatique de ce trait de ressemblance :

La Piba de los jazmines

La Piba de los jazmines

Il est aussi intéressant de comparer ces deux versions de Remembranza jouées par Malerba et D’Arienzo :

Remembranza par Malerba

Remembranza par D’Arienzo

Toutefois les ressemblances s’arrêtent là.
Malerba a donné en effet une place beaucoup plus importante à la voix que ne le faisait D’Arienzo et la ligne mélodique est davantage mise en valeur alors que chez D’Arienzo le rythme primait avant toute chose (mais contrairement à une idée reçue, cela ne signifie pas que la voix est absente dans sa musique). Le rythme est aussi moins syncopé chez Malerba.

Par ailleurs, Malerba n’a pas atteint le sommet stylistique et les arrangements époustouflants de D’Arienzo.

Cela lui aurait été probablement difficile car les deux musiciens avaient une formation et une culture musicale bien différentes.
D’Arienzo avait en effet suivi un enseignement théorique important et jouait bien du violon. Malerba n’avait pas ses connaissances et était plus limité dans le jeu instrumental. C’est une des explications de la moindre richesse de sa musique, du rythme certes bien réel mais qui n’avait pas la verve instantanément entraînante construite par D’Arienzo.

N’ayant pas eu un enseignement poussé concernant le bandonéon et n’ayant pas atteint par son travail personnel un niveau de jeu exceptionnel ce que réussira plus tard un autodidacte comme Piazzolla, il avait un jeu instrumental plus restreint. À cet égard, Malerba n’avait pas énormément impressionné le public au bandonéon lors de son séjour en Espagne durant les premières années de sa carrière. Mais la présence de Miguel Caló explique peut-être la faible impression laissée par son homologue dont il n’est pas interdit de penser qu’il lui a fait de l’ombre compte tenu que Miguel Caló à l’époque était un instrumentiste exceptionnel.

A un moment, Ricardo Malerba était quelque peu tombé dans l’oubli, situation injuste car sa musique est très belle.
Heureusement, une firme de disques a souhaité faire connaître des orchestres oubliés dont le sien faisait partie et il est ainsi revenu au goût du jour.

Aujourd’hui, Malerba est régulièrement programmé dans les milongas et enchante toujours les danseurs qu’ils soient amateurs ou professionnels comme Natalia Hills et Gabriel Missé :

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NOTES

1) Contrairement à ce que l’on peut lire parfois, Séville n’a pas accueilli d’Exposition universelle en 1929. C’est Barcelone qui l’a organisée. En revanche, la même année, Séville organisait l’Exposition Ibéro-Américaine qui explique en partie le caractère architectural de cette cité, mélange de plusieurs styles (rennaissance, arabo-andalous, baroque et gothique).

La Plaza d’España a été construite pour cet événement, tout comme la Plaza de América.

Plaza de España

2) Ricardo Malerba a composé un morceau intitulé Esto es pura compás qui sera le titre donné à un disque d’Enrique Rodriguez.

DISCOGRAPHIE

La collection Reliquias de EMI comporte deux disques consacrés en partie à Malerba :

Et les disques de collection :

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