Le Mercure musical et le tango sous la signature de Louis Laloy

4Le Mercure musical dont le titre complet était Mercure musical, bulletin français de la S.I.M. (Société Internationale de Musique) a été publié du 15 mai 1905 au 10 juillet 1914 (voir note 1).

C’était une revue consacrée à la musique classique, à l’opéra et à la danse dont la richesse de ses articles était louée par tous.

Elle a été fondée par Louis Laloy (1874 – 1944), esprit brillant, à la culture immense, principalement en ce qui concerne ce que l’on appelle les « humanités » fondées sur le latin et le grec (voir note 2).

Il était musicologue, écrivain (La musique retrouvée 1902 – 1927, le Miroir de la Chine qui reçoit le prix de l’Académie française en 1941, etc.), critique musical, traducteur de plusieurs livres écrits en chinois, sinologue et librettiste (on lui doit le livret de Padmâvati de Roussel).

Il a enseigné l’histoire de la musique à la Sorbonne à partir de 1906 et a été professeur au Conservatoire.

Il parlait huit langues : le français, l’anglais, l’italien, le chinois, le russe, l’allemand, le latin et le grec.

Il devient secrétaire général de l’Opéra de Paris en 1913, poste qu’il a occupé jusqu’en 1940.
Fin connaisseur de Ravel, Stravinsky, Dukas, Satie, il était surtout le spécialiste de Claude Debussy dont il a été le premier biographe et avec lequel il a entretenu une abondante correspondance. Ce compositeur lui a dédié la première Image de la seconde série (et non la deuxième image comme le disent certaines sources) intitulée Les cloches à travers les feuilles (mélancolie diffuse) qu’il a composée dans le village de Louis Laloy dont il entendait les cloches de l’église (voir note 3).

En 1913 – 1914, le tango fait fureur en Europe et principalement en France. Que ce soit pour louer cette danse ou pour la décrier, de très nombreuses personnes ont pris part à cette question. Les évêques et cardinaux français l’ont combattu ardemment et l’ont condamné, comme par exemple le cardinal-archevêque de Paris Léon-Adolphe Amette ou l’évêque de Poitiers, Mgr Humbrecht (voir note 4).

C’est dans ce contexte de riches débats et prises de position que le Mercure musical, sous la signature de son fondateur Louis Laloy, a publié un article particulièrement riche sur le tango.

Riche car pour un article qui n’est pas très long, on y trouve une analyse particulièrement fine faisant appel à l’histoire, et notamment l’histoire musicale et de la danse, au solfège, au latin, à la religion, à l’analyse des danses de démonstrations et leur vacuité, à l’analyse du tango y compris dans sa dimension symbolique, au style d’une danse, à la façon de s’habiller en rapport avec la danse, à la notion de marche dans le tango, le tout avec un style écrit fin et subtil (notamment le passage « les bonnes dames dont nous étions les hôtes faisaient, de quart d’heure en quart d’heure, des rondes policières, afin d’empêcher que les couples [de danseurs], projetés par la rotation, ne désertassent le milieu des salons pour rester appliqués aux murs » [!]).

Dans le cadre de sa réflexion sur le tango interdit par les prélats, c’est à notre connaissance un des très rares articles, sinon le seul, à s’interroger sur la méthode suivie par l’Eglise pour fonder cette interdiction.

Par ailleurs, il montre les conséquences de celle-ci dont un des effets pervers est d’autoriser les autres danses et de les renforcer alors que la logique voudrait qu’elles soient elles aussi interdites.

Cet article fait suite à un article publié dans la même revue le 1er novembre 1913 mais qui était plus léger. Il concernait un article Un tango chez Lucile qui relatait un défilé de mode dans cette maison renommée située rue de Penthièvre à Paris (voir note 5). On y apprend que « le grand succès alla surtout au tango dansé sur la petite scène aménagée avec tous les éclairages savants d’un grand théâtre, dans un cadre digne des Contes des Mille et une Nuits, et où défilèrent, portés par des mannequins d’une rare beauté, tout ce que l’imagination peut concevoir de somptueux et de bon goût ».

Marius Versepuy, le 8 septembre 1912 dans la même revue, rapporte un propos du compositeur Emmanuel Chabrier faisant une très brève référence au tango : « le tango… est la seule à 2 temps ».

Voici le texte intégral de l’article de Louis Laloy du 1er février 1914 :

« Est-ce une oraison funèbre qu’il convient de prononcer, ou une apologie ? On sait que l’autorité ecclésiastique vient de sévir. S. E. le cardinal Amette, archevêque de Paris, n’a pas craint de transcrire, pour le couvrir d’opprobre, ce nom frivole. « Nous condamnons la danse, d’importation étrangère, connue sous le nom de Tango, qui est de sa nature lascive et offensante pour la morale. Les personnes chrétiennes ne doivent, en conscience, y prendre part. Les confesseurs devront agir en conséquence dans l’administration du sacrement de pénitence ». Ainsi conclut un mandement sévère qui va jeter le trouble et le remords en bien des consciences.

Le refus de l’absolution est un châtiment grave, puisqu’il écarte de la table de communion. Comment d’autre part renoncer à tant de réunions dont le tango, comme jadis le bridge, est l’occasion ou le prétexte ? Comment refuser une danse que la mode favorise ? Les ministres des autres cultes se sont montrés plus réservés. M. le grand-rabbin J.-H. Dreyfus déclare fort sagement qu’il ne peut formuler aucune appréciation sur le tango, parce qu’il l’ignore, M. le pasteur Roberty rappelle que les églises protestantes ne donnent à leurs fidèles que des principes, laissant à chacun la responsabilité des applications. On peut se demander en effet par quelle sorte d’enquête le vénérable archevêque de Paris a pu se faire une opinion sur ce nouveau plaisir du monde ? A-t-il dépêché dans les salons des émissaires chargés de vérifier les écarts, de compter les croisements, de mesurer les pressions ? S’est-il rapporté aux aveux du confessionnal, qui souvent invoquent, afin d’atténuer la faute, la complicité de l’heure et du lieu ? A-t-il consulté simplement l’étymologie qui n’a pu manquer de scandaliser son âme chrétienne et latiniste, puisqu’on lit dans l’Evangile : Noli me tangere ? Mais surtout la condamnation spéciale d’une danse a pour conséquence logique l’autorisation des autres. Les charmes diaboliques du tango étant évités, on n’aura rien à craindre ni de la matchiche brésilienne, ni du cake-walk, ni du one-step, ni de la très-moutarde, tout au moins jusqu’au jour où un mandement supplémentaire en aura dénoncé les dangers. Il y aura des danses mises à l’index. Les autres seront permises : la valse, le boston, la polka, le quadrille feront la joie des mères chrétiennes. Or,la doctrine des pères de l’Eglise n’a jamais varié ; toutes les danses qui mêlent les deux sexes sont réprouvées. Il n’est pas un curé de village qui, montant en chaire au jour de la fête patronale, ne se soit cru obligé en conscience de rappeler cette interdiction à la jeunesse présente. Il n’est pas un confesseur qui n’ait mis une pénitente en garde contre l’attrait du bal et ne lui ait recommandé la modération, sinon l’abstention. Sans doute sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, l’Eglise n’avait sauvegardé son autorité qu’en la rendant conciliante. Un sage compromis durait en vertu d’une tacite entente. C’est une grande imprudence que d’y vouloir toucher. Depuis la dénonciation du concordat, l’Eglise de France paraît préoccupée d’affirmer son prestige à tout propos ; elle multiplie les prescriptions, les condamnations, les anathèmes. Son zèle indiscret donnerait quelque inquiétude sur son avenir, si par ailleurs on ne la savait éternelle, et découragerait ses amis les plus dévoués, s’ils ne devinaient, même en ces apparentes erreurs, le dessein secret de la Providence. Reste à savoir ce qui a valu au tango ce renom d’immoralité. L’importation ou l’invention en est récente : ce n’est guère que depuis un an que le monde l’a adopté ; il y a fait fureur. Les autres danses qu’on a préconisées en ces derniers temps sont demeurées des danses de théâtre, ou tout au moins de fantaisie ; les salons ne les admettent que par exception, et comme des curiosités de l’instant ; elles se dépassent et se supplantent l’une l’autre ; sitôt qu’on les a vues, leur destin est accompli. Le tango demeure. Il est en nos salles la danse dominante, celle dont on ne se lasse jamais, comme fut la valse au siècle dernier, le menuet sous Louis XV, la courante sous Louis XIV. L’origine du tango est incertaine, et les érudits de l’avenir en disputeront sans fin, comme ceux d’aujourd’hui pour la courante, le menuet, la valse, et toutes les danses qui se sont répandues. L’art léger des pas cadencés ne laisse guère de documents écrits ; il ne se montre que par l’exemple et ne se transmet que par la tradition. Il a ses maîtres dont quelques-uns peuvent rivaliser, pour le génie créateur, avec ceux de la poésie, de la musique et des arts plastiques. Mais leur nom ne reste pas attaché à la figure qu’ils inventèrent, parce que chacun est libre de la copier, puis de l’enseigner à son tour. C’est pourquoi nous savons vaguement que telle ou telle danse s’inspire d’une coutume populaire, mais nous ignorons comment on a tiré, de ce trépignement incertain, une forme accomplie de grâce et d’élégance ; une danse est une œuvre d’art ; elle ne devient résistante et durable que du jour où elle a obtenu l’unité du style, et le style, j’ai quelque honte de le répéter, mais la citation est neuve au moins sur ce sujet, c’est l’homme même. C’est pourquoi je ne passerai pas les mers pour montrer, en quelque sombre bouge de Buenos-Aires, les trémoussements bottés, éperonnés, pommadés et huileux qu’on voudrait nous présenter comme modèles. Ce n’est pas à nous qu’ils peuvent servir de modèles ; nous n’y aurions jamais trouvé qu’un spectacle étrange et un peu nauséeux. Mais l’artiste inconnu à qui nous devons le tango a aperçu le parti qu’on pouvait tirer de cette grossièreté presque sauvage, de même que le peintre fait des berges pourries de la Seine un tableau frémissant de coloris, et qu’au regard du poète le torchon même est radieux. Cet artiste est parmi nous, j’en suis persuadé ; qu’il reçoive ici l’hommage d’une admiration d’autant plus vive qu’elle ne sera jamais retenue par la considération de l’homme. Le tango est la danse de notre temps. Il me souvient d’un vers de Vigny, que nos professeurs trouvaient un peu risible : La valse qui bondit en son sphérique empire. Il est certain que le mouvement de la valse est inscrit en un cercle ou une cycloïde non en une sphère. Toutefois l’indication de ce solide peut s’expliquer par l’ampleur des crinolines, surtout si l’on y joint l’action de la force centrifuge. La valse tournoyante est faite pour les crinolines. Le tango frôleur convient aux robes ajustées qui tout en avouant le corps l’auréolent de caresse et de frisson. Le tango où les jambes se cherchent sans se rencontrer jamais fait valoir les jupes drapées et à demi fendues qui ne délivrent que pour retenir. Le tango variable et défini atteste l’émancipation du gout féminin  jusqu’ici assujetti au despotisme de la mode, il n’en reçoit plus que des indications générales, et chaque toilette, fidèle à la ligne du jour, est pour l’assortiment des couleurs, des dessins et des motifs, une composition personnelle. Je ne vais pas entreprendre ici un cours de tango ; j’y réussirais mal, parce qu’en telle matière le précepte n’est rien, nos lecteurs sont trop honnêtes gens pour n’être pas instruits déjà d’un aussi bel usage. Je les avertirai seulement d’une particularité qui leur a échappé peut-être : le tango se danse sur une mesure à quatre temps, comme la polka, et non à trois comme la valse ; il y a de plus, au début de chaque mesure, une note pointée qui prolonge, aux dépens du second, le premier temps, et le départ ainsi retardé se précipite légèrement, comme dans la habanera, mais c’est une habanera lente et dès son début pâmée. Le tango est ce qu’on eût appelé une basse danse : les pas y sont glissés, et les deux pieds jamais ne quittent en même temps le sol. Les basses danses, dont la noble pavane est dérivée, imitaient, avec quelques variations, la démarche naturelle, tantôt en avant, tantôt en arrière, en y ajoutant des flexions du torse qu’on appelait des branles. Le tango ne procède pas autrement. Mais il y a cette différence importante que les deux exécutants, au lieu de se mettre en ligne, s’accolent face à face. Cette disposition elle-même n’est pas nouvelle : dès le XVI e siècle, elle est adoptée pour la volte, qui est l’ancêtre de nos valses. Les auteurs de ce temps, peu suspects de pruderie par ailleurs, s’en montrent néanmoins choqués. On sait que la valse à son apparition passa aussi pour fort indécente. Il est certain qu’un danseur d’éducation imparfaite peut abuser de l’étreinte ; mais un autre comprendra mieux le principe de toute espèce de danse, qui est au contraire d’éviter le contact en coordonnant les mouvements. Il existe un tango crapuleux, à l’usage des restaurants de nuit, qui ne ressemble pas plus à celui de nos salons que la valse chaloupée des apaches à celle qui ravissait nos mères. Pourtant des doctrinaires de la morale maintiendront que le tango trouve son attrait dans le rapprochement des sexes. Il en est ainsi pour toutes les danses de société, et ce n’est pas pour un autre motif que l’Eglise les proscrit, et les tolère, puisque la chasteté universelle serait une vertu funeste. Il existe, en Orient, des danses lascives et même obscènes, parce qu’elles contrefont sans précaution les gestes voulus par la nature. Mais les nôtres n’opèrent que par allusion et par symbole: c’est l’union des attitudes qu’elles célèbrent, non des corps. Aussi l’innocence y prend-elle son plaisir sans nul enseignement profanateur. Sans doute faut-il compter sur la discrétion du danseur ; mais le tennis, le patinage et le bain de mer fournissent des occasions autrement tentatrices, et c’est aux maîtresses de maison à n’inviter que les jeunes gens dont elles puissent répondre. La danse, dédaignée par le génération précédente, revient en honneur aujourd’hui. Il me souvient du temps où dans les bals c’était à qui se dissimulerait dans les encoignures de portes pour se livrer en toute immobilité aux douceurs de la conversation. Les bonnes dames dont nous étions les hôtes faisaient, de quart d’heure en quart d’heure, des rondes policières, afin d’empêcher que les couples, projetés par la rotation, ne désertassent le milieu des salons pour rester appliqués aux murs ; mais leurs pas pesants dont criaient les planchers avertissaient toujours à temps les réfractaires qui se hâtaient de reprendre un semblant de valse, de mazurka, de scottish ou de pas-de-quatre. Les moeurs étaient-elles meilleures pour cela? Le tango est une danse complexe dont pas un de nous n’eût consenti à étudier les figures successives. Aujourd’hui, devenus barbons, nous sentons le charme de cette complexité, la fantaisie qu’on y peut faire valoir, et l’avantage qu’y prend la beauté naturelle. Cette danse est un art, et ceux qui le pratiquent ne pourront dédaigner absolument les autres arts. Si de plus il faut y reconnaître l’image de l’amour, qui ne voit combien l’amour est moins brutal s’il sait attendre, et se complaire aux déclarations propitiatoires ? Quelle est surtout la femme qui ne se réjouirait d’un tel progrès ? »

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   NOTES

 1) Il ne faut pas confondre cette revue qui paraissait à quelques années d’exception près entre 1724 et 1965 avec le Mercure de France d’abord connue sous le nom de Mercure galant. Le Mercure de France était principalement consacré aux arts et affranchi de tout dogmatisme. Léautaud, Gide, Apollinaire y ont notamment contribué.

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Mercure, fils de Jupiter et de la nymphe Maïa, était dans la mythologie romaine le dieu du commerce, des voyages et le héraut des autres dieux. Il était assimilé au dieu grec Hermès dont il avait tous les attributs et légendes.

 2) Faire ses humanités (du latin studia humanitatis) est une expression qui remonte à la Renaissance. Ces études reposaient et ont continué de reposer sur deux fondements : le latin et le grec permettent de mieux connaître le français et forment l’esprit dans la mesure où la lecture, la traduction, la compréhension des grands auteurs classiques aux idées hétérogènes sont autant de connaissances des grandes idées dans des domaines comme la philosophie, la politique dans son acception de res publica (dans son acception d’organisation du pouvoir dans la Cité, notion plus large que son sens de « chose publique »),  l’histoire, la géographie.

C’est donc le socle fondamental de la culture et ce qui donne de la profondeur aux analyses, à la réflexion, aux discours. Dans les discours des hommes politiques par exemple, on remarque très vite ceux qui possèdent ce socle fondamental et ceux qui ne l’ont pas (ces derniers en général détenteur d’un compte Twitter peut-être parce qu’ils ont compris que 140 caractères c’est très largement suffisant pour exprimer le creux de leur analyse ou de leur pensée).

Charles de Gaulle, François Mitterrand, par exemple, avaient cette « épaisseur » intellectuelle au-delà de leurs profondes divergences idéologiques, d’où leur formidable aptitude à contrer leurs adversaires par le Verbe argumenté pouvant être d’autant plus acerbe qu’il était dit calmement et non vociféré.

3) Les Images de Claude Debussy sont constituées de deux cycles pour piano, composés en 1905 et 1907.


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4) La Place du Cardinal Amette dans le 15e arrondissement de Paris et l’école primaire publique du même nom située sur cette place sont en lien direct avec ce cardinal.

Une statue de ce cardinal est présente dans plusieurs lieux de culte : à Notre-Dame de Paris (chapelle Saint-Vincent-de-Paul) où il est inhumé, au Sacré-Coeur, etc.

A sa mort, Raymond Poincaré écrit : « C’est un deuil pour la France ».

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Léon-Adolphe Amette

5) Il semblerait que Workingirls fine lingerie ait nommée une de ses collections 11 Rue de Penthièvre en rapport direct avec l’ancienne maison Lucile présente en 1926 au 11 rue de Penthièvre, fondée par Lady Duff Gordon.

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