L’Église, les intellectuels et la société face au tango au début du XXe siècle.

56Analyser et comprendre les débats qui ont agité la société française concernant le tango en 1914, principalement en raison des interventions de l’Église et des intellectuels, n’est pas chose aisée alors que nous vivons aujourd’hui dans une société largement sécularisée et dont les mœurs sont très différentes par rapport à celles du début du XXe siècle.
Il faut donc tenter de faire abstraction des caractéristiques de la société actuelle et aborder cette question en prenant en compte les paramètres de l’époque dont certains semblent surannés ou dépassés de nos jours.

Cette tâche déjà difficile est rendue encore plus compliquée par la nature des sources écrites, difficiles à étudier, car la maîtrise du style des auteurs doublée d’une immense culture leur confèrent parfois une ironie subtile, une moquerie déguisée. Ainsi, des textes dont on pourrait penser, a priori, qu’ils défendent le tango, s’avèrent être en réalité de terribles attaques sarcastiques, fines et subtiles, à l’exemple de Beaumarchais qui se faisait applaudir par les personnes-mêmes dont il se moquait.

Par ailleurs, dans les débats qui ont opposé les intellectuels, il était assez fréquent qu’un auteur ou un journaliste cite un passage d’un texte. Mais ce dernier sorti de son contexte ou isolé de façon abusive dénaturait la pensée globale de celui qui l’avait rédigé. Enfin, des erreurs se retrouvent dans certaines sources et aboutissent à un processus cumulatif d’inexactitudes (principalement en raison de certaines sources américaines qui ont une vision très particulière de l’histoire du Vieux Continent notamment en ce qui concerne l’histoire de la papauté et sa chronologie).

De très nombreux écrits (livres, articles, commentaires) mettent en exergue, à titre principal, le combat de l’Église contre le tango et décrivent de façon factuelle la position des prélats. Au-delà du côté intéressant et juste de ces écrits, leur analyse est incomplète en ce sens qu’elles n’expliquent par le fondement de ces prises de position. Il est donc nécessaire de s’interroger sur la base doctrinale et de la mettre en perspective avec ce que l’on a appelé les nouvelles danses dont le tango faisait partie et sur lequel, pour une très large part, se sont cristallisées les attaques.

Au début du XXe siècle, la société française apparaît marquée par des débats qui ont été virulents et qui ont parfois bouleversé la société dans ses composantes majeures, voire l’ont divisée. L’affaire Dreyfus (1894 – 1906), la montée du nationalisme, la séparation de l’Église et de l’État (1905), les tensions internationales, etc., ont eu des conséquences majeures sur la société avant le terrible bouleversement engendré par la Première Guerre mondiale.

L’Église avait un rôle très important. Que l’on choisisse pour la définir la structure hiérarchique ou la communauté de fidèles, son poids dans la société était bien réel et participait à sa structuration, d’abord parce qu’elle était en prise directe ou indirecte avec la vie politique, ensuite parce que son rôle de direction des consciences était très puissant.
À titre d’exemple, le Concordat de 1801 signé entre Napoléon et le pape Pie VII permettait au gouvernement de nommer les évêques et constituait ainsi un moyen de contrôle du clergé, jusqu’à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican en 1904 qui allait aboutir, sous l’impulsion d’Aristide Briand, à la célèbre loi sur la séparation de l’Église et de l’État. Le régime concordataire a duré plus de cent ans (de nos jours, c’est encore le Président de la République française qui nomme l’archevêque de Strasbourg et l’évêque de Metz étant donné que le régime concordataire existe toujours en Alsace-Moselle).
Quant au pape il était et reste le centre de l’autorité doctrinale. Évêque de Rome, il est le chef spirituel de l’Église universelle. La constitution Pastor aeternus (1870) de Pie IX détermine l’infaillibilité pontificale.

La France n’était pas un état confessionnel comme l’Angleterre qui n’a autorisé le rétablissement de la hiérarchie catholique qu’en 1850. L’unité religieuse n’était donc pas en France un élément fondamental de l’unité de l’état dans lequel la population devait avoir la religion du prince. Néanmoins, elle était bien présente. La politique du duc de Broglie menée pendant trois ans à partir de 1873 sous la présidence de Mac-Mahon et qui prend fin avec la victoire des républicains en 1876, en dit long sur ses intentions clairement affirmées : « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l’esclave de la loi, avec l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de la libération de notre territoire, et le rétablissement de l’ordre moral de notre pays ». Cela impliquait une reconquête religieuse de la société passant par une éducation religieuse, principal moyen pour effacer les éléments négatifs engendrés, d’une part, par la philosophie des Lumières et, d’autre part, par le positivisme d’Auguste Comte pour lequel l’analyse et la connaissance des faits vérifiés peuvent seuls expliquer le monde, d’où le rejet comme phénomène explicatif de toute approche métaphysique et religieuse.

Cette présence forte de l’Église au sein de la société a été parfaitement analysée par René Rémond dans son livre Religion et société en Europe dans lequel il parle de « religiosité ».

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Dans la vie de tous les jours, l’expression « esprit de clocher » est significative de la prégnance que pouvait avoir la religion à cette époque-là. C’est autour de l’église le plus souvent située sur la place du village que les maisons étaient regroupées avec en face d’elle, ou juste à côté, la mairie.

Un exemple typique à Fontevraud où église et mairie se côtoient alors que l’abbaye est à quelques dizaines de mètres.

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L’expression remettre l’église au milieu du village est aussi symptomatique de cette histoire.

Par ailleurs, la société française était à cette époque essentiellement rurale (5 703 000 exploitations agricoles), inégalitaire (les femmes n’avaient pas le droit de vote), la radio n’existait pas, le téléphone était installé dans seulement 0,54 % des foyers.

C’est dans ce contexte sociétal que le tango apparaît et se développe et qu’il va donner lieu à de multiples débats et réactions d’hostilité.

On a souvent parlé de fureur du tango en 1914 comme si le tango avait embrasé la société tout entière. Cette vision ne résiste pas à l’analyse historique. S’il est vrai en effet que le tango est à son point d’incandescence en 1913 – 1914, et qu’il envahit la société cette année-là, on a assisté dans les faits à une montée en puissance à partir de 1907, date à laquelle la Garde républicaine enregistre un tango et où une grande ville française (Nice) organise grâce à Camille de Rhynal une compétition de tango qui sera très vite suivi l’année suivante d’une compétition importante à Paris organisée par la même personne. En 1914, a eu lieu le premier Championnat du Monde de Tango au Nouveau Cirque.

En avril 1912, L’Écho de Lavaur (journal hebdomadaire, littéraire, commerciale, agricole et d’annonces paraissant le samedi) mentionne le tango au détour d’une page dans un petit article bucolique intitulé Les fleurs mélomanes. On perçoit que l’auteur ne l’apprécie pas : « Les fleurs montrent leurs préférences musicales en s’épanouissant à l’audition de certaines mélodies. Ceci a été découvert par un savant de Munich. Les boutons de roses souvent en entendant les vieux airs de Lulli [Lully]. Les pétunias apprécient les fanfares de Lohengrin [allusion à la fanfare royale de l’opéra de Wagner]. Les violettes timides remuent doucement la tête aux délicates mélodies des compositeurs modernes [Ravel, Debussy ?]. Et les lys, indignés, se renfoncent lorsqu’on leur joue un de ses impudiques tangos qui font fureur à notre époque… ».

En 1912, Gino Severini, peintre italien appartenant au mouvement futuriste entreprend de peindre le tango. Sonia Delaunay qui dansait le tango fait des tableaux sur le Bal Bullier, haut lieu où l’on dansait le tango, etc.

Tango argentin, Gino Severini, 1912

Tango argentin, Gino Severini, 1912

Au niveau international il en est de même. Le New York Times parle du tango dès le mois d’août 1911.

L’Église se prononce contre le tango principalement en 1914 par les évêques dont l’autorité ecclésiale leur permettait d’intervenir sur toute question dans le double but de déterminer si tel ou tel domaine était conforme à la voie du salut de l’Église, à sa juste doctrine, et de préserver son unité.

Ce rôle fondamental remonte à plusieurs siècles et se retrouve au niveau étymologique. Déjà à Athènes, on appelait épiscopos les personnes chargées de la surveillance de la Cité (en grec ancien, épiscopos signifie surveillant). On retrouve ce mot tant dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau Testament.

Plus tard, Ignace d’Antioche dans ses Épîtres, met l’accent sur la nécessité pour les chrétiens de croire à l’enseignement des prêtres qui eux-mêmes doivent respecter celui des évêques. Cet impératif devient absolu avec Cyprien de Carthage, évêque en 249, selon qui « l’évêque vit dans l’Église et l’Église dans l’évêque, et, si quelqu’un n’est pas avec l’évêque, il n’est pas dans l’Église ».

Le Concile de Latran rappelle que les évêques doivent pointer les hérésies, sources de division, et donc les condamner. C’est pour éviter les poursuites et répressions arbitraires que l’Inquisition (du latin enquête, recherche) a été constituée par le pape Grégoire IX puis confiée aux Dominicains en 1232 (voir note 1).

Véritable juridiction, elle avait pour rôle de combattre les hérésies considérées comme une offense à Dieu et une faute contre la société chrétienne dans la mesure où elles rompaient l’unité doctrinale. De nos jours, l’Inquisition n’existe évidemment plus. Il existe en revanche une Congrégation pour la doctrine de la foi dont l’ancêtre lointain était la Sacrée Congrégation de l’inquisition romaine et universelle (1542). Au terme d’une évolution et de plusieurs réformes importantes au cours des siècles jusque sous les pontificats de Pie X et Paul VI, lui a été substituée la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1965. Le pape Jean-Paul II a précisé sa fonction : « La tâche propre de la Congrégation pour la doctrine de la foi est de promouvoir et de protéger la doctrine et les mœurs conformes à la foi dans tout le monde catholique : tout ce qui, de quelque manière, concerne ce domaine relève donc de sa compétence ». Ce point est important et explique en grande partie la raison pour laquelle les évêques en appelleront au pape en 1914 sur la question du tango, chargé de dénoncer l’erreur et ainsi préserver l’unité de l’Église. Ainsi, les fondements doctrinaux même s’ils ont évolué restent très prégnants au début du XXe siècle (voir note 2).

Une différence importante avec la période antérieure concerne la dichotomie entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Le pouvoir politique est devenu indépendant et l’on imaginerait pas un pape reprenant la phrase de Boniface VIII dite à Albert de Habsbourg qui, bien que prétendant à l’Empire s’était vu opposer la phrase «c’est moi qui suis César » . De même un écrivain aussi célèbre soit-il ne pourrait plus écrire comme le faisait Dante « César doit observer envers Pierre le respect qu’un fils premier-né doit à son père ». Dans le domaine de l’art, Giuseppe Verdi dans son opéra Don Carlo fait dire à Philippe II à la fin du redoutable duo avec le Grand Inquisiteur : « Dunque il trono piegar dovrà sempre all’altare ! » (« Le trône devra donc toujours céder devant l’autel !« ) ; (voir note 3).

Comme on peut le constater, c’est dans le cadre de cette longue tradition de prises de position sur les questions de société que l’Église intervient pour combattre le tango. Cette intervention sur toute question est toujours actuelle sans même parler de L‘Osservatore Romano, journal fondé en 1861 qui publie les communiqués officiels et les textes du pape qui, en janvier 1914, publie une circulaire à destination des curés de paroisse contre le tango jugé « inconvenant et gravement offensant pour la pudeur ». Compte tenu de la quantité d’informations qu’il détient sur le monde entier grâce à son implantation et ses relais multiples qu’envierait tout état, le Vatican a fait l’objet de multiples actions d’espionnage surtout sous le pontificat de Jean-Paul II.

Il convient d’examiner la forme prise par ce combat, son ampleur et, bien entendu, son argumentation car on l’oublie beaucoup trop souvent, la position de l’Église sur le tango était étayée.

S’agissant de l’ampleur, on assiste à une prise de position unanime, massive et absolue des évêques contre le tango ce qui infirme la vision réductrice d’une lutte isolée du Cardinal Amette avec l’aide des évêques des très grandes villes françaises qui apparaît en janvier 1914 dans le cadre d’un article paru dans Le Petit Journal (« Nous condamnons la danse, d’importation étrangère, connue sous le nom de Tango, qui est de sa nature lascive et offensante pour la morale. Les personnes chrétiennes ne doivent, en conscience, y prendre part. Les confesseurs devront agir en conséquence dans l’administration du sacrement de pénitence »). Ainsi, dans toutes les régions, les évêques dans l’immense majorité des villes ont pris position contre le tango (Paris, Lyon, Arras, Dijon, Poitiers, Sens, Verdun, Cambrai, Châlon-sur-Marne, Bar-le-Duc, Quimper, Auxerre, etc., cette liste est loin d’être limitative ; en fait on pourrait citer toutes les villes). Afin d’éviter tout risque de contagion, il apparaît que les évêques se sont prononcés contre le tango même dans les villes où il était inconnu comme le rappelle le Mercure de France du 16 novembre 1914 quand il écrit : « Mgr Amette fulmine contre le tango, et voici que tous les évêques de France répètent le geste du cardinal et interdisent le pas argentin, même dans les diocèses où cette danse gracieuse et compliquée est inconnue ».
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Pour avoir interdit le tango, le Cardinal Amette est assigné en justice par un professeur de tango, Spilson, au motif que la prohibition rendue publique porte atteinte à toute une profession et qu’elle lui a fait perdre de nombreux élèves. Il demande une somme conséquente de dommages-intérêts.

Le fait que les villes grandes ou moyennes aient pris position n’est pas surprenant dans la mesure où le tango était une danse citadine. Il est étrange que les détracteurs du tango de l’époque dont l’argumentation reposait sur une sorte de corruption de l’esprit contraire à la nature humaine n’aient pas fait un rapprochement avec les idées de Jean-Jacques Rousseau concernant les villes exprimées dans Émile (« Les Hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilière mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent »).

En revanche, le Cardinal Amette semble avoir combattu seul un point, à savoir les nouvelles tenues modernes pour les femmes, c’est-à-dire les robes trop fendues qu’il a vilipendées dès le lendemain de sa prise de position sur le tango. Dès 1911, le tango avait fait évoluer la mode, notamment sous l’impulsion de Paul Poiret qui inventait la jupe-culotte et révolutionnait les coupes des robes. En 1913, la célèbre maison Lucile crée des robes consacrées au tango et leur donne des noms évocateurs comme la robe Yo te quiero, fendue jusqu’au-dessus du genou. Par ailleurs, les robes moulantes qui laissaient deviner les formes étaient jugées comme attentatoires à la pudeur, d’où ce terme qui revient souvent dans les écrits, alors que la façon de danser pouvait être sobre.

Dès lors, la carte du tango publié en 1914 par un journal américain reprenant un article d’un journal français est imparfaite car elle omet de citer un nombre considérable de villes françaises concernées par la prohibition.

Carte du tango en 1914 :

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Dans une société où les moyens de communication étaient faibles par rapport à ceux que nous connaissons aujourd’hui, c’est essentiellement par l’écrit que les évêques sont intervenus, relayés par les prêtres, dans le cadre des paroisses. Ce rôle est trop souvent négligé par les sources. Les mandements des évêques (écrit d’un évêque à l’attention des fidèles de son diocèse, par lequel il leur transmet des instructions religieuses). Il doit être lu par les prêtres à la messe du dimanche et les articles parus dans la presse reprenant leurs propos ont constitué un moyen très puissant pour ce combat ecclésial (certains documents mentionnent « Cette note sera lue en chaire dans toutes les paroisses du diocèse »). Le magistère moral qui les entourait n’aurait sans doute pas eu ce poids déterminant sans le relais des prêtres (considéré par Pierre de Bérulle comme « plus excellent, plus sublime que tout autre »), dans le cadre de leur prédication et même du catéchisme, c’est-à-dire où l’oralité était prépondérante et pouvait plus facilement toucher le plus grand nombre de personnes, sachant qu’à cette époque, l’illettrisme était important.

Quelquefois, on assiste à un schéma inversé, l’évêque dans une communication montrant le bon exemple suivi par les prêtres. Ainsi en Bretagne, l’évêque de Quimper pouvait affirmer : « Le dimanche à la grand’messe, devant un auditoire immense, car, à ce moment, Rumengol [allusion au bourg de Rumengo près de Quimper où un pèlerinage avait lieu et dont la fontaine était considérée comme miraculeuse] revoit la foule des grandes années, puissante et claire, célèbre les grandeurs de Marie, chef-d’oeuvre du Créateur, devenue en quelque sorte membre de la famille de la Sainte Trinité : fille du Père, épouse du Saint Esprit, mère du Fils. Après avoir mis la confiance illimitée que nous devons placer en sa maternelle protection, il prévient la jeunesse contre tous ceux qui peine cette tendre mère, contre l’amour effréné des plaisirs, notamment contre les danses, tombeau de la candeur et de l’innocence ».

Un point est pratiquement tout le temps passé sous silence et pourtant il explique en partie la lutte de l’Église contre les danses (je l’ai entendu une seule fois dans le cadre d’une émission sur les bals diffusée par France Culture). Il s’agit du jour où les bals se tenaient, principalement le dimanche, considéré comme le Jour du Seigneur. Cela heurtait les consciences encore un peu plus. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase de l’évêque de Quimper : « Il faut aussi nous confesser et venir communier ici même, dans ce sanctuaire qu’elle aime [Sainte Anne], et enfin garder dans leur intégrité nos mœurs chrétiennes et bretonnes, bannissant danses et spectacles et sanctifiant le dimanche ».

Dans le cadre des prêches, il n’était pas rare aussi que les prêtres indiquent pour quel parti il fallait voter. Ainsi dans La Semaine Religieuse, on peut lire sous la plume de l’évêque de Quimper, Adolphe, « Nous recommandons à leurs prières les élections sénatoriales qui doivent avoir lieu le 9 janvier. Des catholiques éprouvés, d’un patriotisme ardent, s’offrent au suffrage de nos délégués. L’union de tous ceux qui veulent pour la France une situation sûre en Europe, un ordre social bien établi, une liberté religieuse conforme à la justice, doit se faire sur leurs noms. Nous avons confiance que les électeurs comprendront ce devoir. La conscience les y oblige autant que le sentiment de l’intérêt national. »

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À titre d’exemples, le 10 janvier 1914, La Semaine religieuse du diocèse de Dijon publie un mandement de l’évêque de Dijon qui condamne le tango défini comme une « mode empruntée aux vachers de Buenos Aires » et poursuit par « nous nous élevons contre cette danse, au nom de la dignité humaine, de la morale et de la religion. Ces abus sont réprouvés déjà par la bonne société des divers pays [allusion à l’Angleterre et aux États-Unis]. Nous avons la ferme assurance qu’ils ne seront pas acceptés par les familles sérieuses de la Côte-d’Or ».
La Semaine religieuse du diocèse d’Arras publie un mandement de l’évêque d’Arras condamnant le tango comme un « divertissement dangereux, interdit aux fidèles ».
L’archevêque de Sens, interdit  le tango à ses fidèles.
Pour renforcer la portée de ces interdictions, la position de l’évêque figurait dans la partie officielle des écrits et non dans la partie plus informelle des simples communications.

Parmi tous les écrits consultés, La Semaine Religieuse du diocèse de Quimper et de Léon du vendredi 9 janvier 1920 offre un exemple particulièrement intéressant et significatif des idées développées. Il montre aussi que la lutte contre le tango avait repris dès la fin du premier conflit mondial.

1 (2)2 (2)3 (2)3 (2) - Copie4Cette crainte du tango était si forte, que dans le même document, l’évêque de Quimper et de Léon, concluait ainsi sa communication : « Nous aimons à penser que ces graves circonstances détourneront les âmes de l’entraînement aux modes indécentes, et aux plaisirs de toutes sortes qui, depuis la fin de la guerre, scandalise le pays, et qui suffiraient à écarter de lui la bénédiction divine ».

Cette interdiction du tango avait un double fondement, l’un moral, l’autre religieux.

Moral en ce sens que la proximité des corps dans les nouvelles danses mais principalement dans le tango, apparaissait contraire à la bonne tenue en société et à la morale en général surtout dans une société où la mixité n’était pas ancrée comme elle l’est de nos jours (il suffit de regarder la façade des écoles actuelles avec l’inscription « école de garçons » ou « école des filles » pour rappeler que ce passé n’est pas si lointain).

Religieux, car précisément en raison de cet aspect moral, le tango renvoyait par sa nature à la luxure qui est l’un des sept péchés capitaux de la religion catholique. Cet aspect a été renforcé par son côté lent et lascif dont parle le Cardinal Amette et qu’il juge offensant pour la morale, et une façon de danser où les balancements langoureux étaient beaucoup plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui. À cet égard, les photos et dessins de l’époque montrant le corps de la femme très en arrière n’étaient pas des poses exagérées pour les besoins de l’image, mais correspondaient à la réalité. Ce côté lent et langoureux a surpris plus d’un argentin surtout quand les musiciens venus de Buenos Aires ont constaté que les Parisiens ignoraient tout ou presque du tango criollo beaucoup plus vif et énergique.

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Albert Guillaume 1913

Albert Guillaume 1913

Le combat des évêques contre le tango a bien évidemment déclenché une quantité impressionnante de ripostes sur deux terrains : l’un étroitement corrélé à l’anticléricalisme pur et simple, l’autre axé sur la danse et plus particulièrement le tango.

Toujours est-il que ces passes d’armes étaient particulièrement virulentes dans la presse, notamment la presse locale. Ainsi, la Bretagne offre un exemple très intéressant de ces échanges. Terre éminemment religieuse avec la Vendée au début du XXe siècle, les attaques mutuelles par presse interposée ont fait rage allant même jusqu’à se prononcer sur des prises de position d’évêques d’autres régions. Ainsi, une personne écrivant le 3 janvier 1914 dans un journal de Quimper, Le Citoyen (Organe de concentration républicaine, politique, agricole, maritime, commerciale paraissant le samedi comme il le proclame), sous le pseudonyme de Jabadao (une danse bretonne de la région de Quimper) répond aux archevêques de Lyon, Bar-le-Duc, Orléans et de Cambrai qui interdisaient aux familles chrétiennes de prendre part à la pratique du tango considéré comme « un des plus puissants dissolvants de la moralité française », « attentatoire à la vertu et profondément dangereux pour les mœurs ». Le ton est moqueur et dès la première ligne de l’article, la couleur est annoncée : « Les évêques de France sont fort occupés » (il faut donc comprendre que les évêques n’ont rien d’autre à faire).
Sur le fond, un rapprochement est fait entre le tango et une vieille danse auvergnate appelée la dégognade qui avait été interdite elle aussi tant en Auvergne qu’à Paris, allusion ayant pour but de ridiculiser l’interdiction de danser le tango.

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Un autre exemple significatif concerne l’article d’une personne qui se fait appeler Diogène (choix qui n’est pas anodin, Diogène était réputé pour son art de l’invective et de la parole acide) paru dans le journal Le Citoyen le 31 janvier 1914, intitulé Coups d’Archet, M. le Chanoine Goyen, Professeur de Tango et Fondateur de l’Église dansante ??? L’auteur riposte à l’évêque de Quimper qui a interdit le tango considéré comme une « danse licencieuse ». Le ton est moqueur et ironique (« Goyen qui a des lettres et de l’ingéniosité »…, « qui est un esprit large et libéral »…, « on peut se fier à son goût. Il est parfait. Si tanguer a quelques traits communs avec tango, on peut même affirmer que Goyen s’y connaît en la matière. Sa vie mouvementée, où il a tour à tour penchée de tribord à d’abord, le prédispose à comprendre le tango »…). Cet article est original car tout en combattant l’évêque, il prend appui sur le pape qui aurait assisté à une démonstration de tango. Par ailleurs, il cite des passages de textes religieux (Le Livre des Juges par exemple) pour montrer que la danse n’a rien de contestable.

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La position des intellectuels était plus nuancée en ce sens qu’il n’y avait pas deux blocs monolithiques l’un en faveur du tango, l’autre contre lui. Majoritairement, leur prise de position avait lieu dans la presse écrite qu’elle soit nationale ou locale (voir note 4).

Richepin par Nadar

Richepin par Nadar

Le point culminant, celui qui a eu une portée nationale et même internationale, notamment en Argentine et aux États-Unis, est le discours de Jean Richepin. Il mérite un examen attentif en raison des idées développées et des exploitations erronées qui en ont été faites aboutissant à de véritables contresens.

Le discours de Richepin prononcé dans la séance publique annuelle des cinq académies le 25 octobre 1913 s’inscrivait dans un contexte de vifs débats sur le tango (voir note 5).
Sa portée a été grande dans la mesure où il était prononcé non seulement dans une institution prestigieuse, mais aussi par l’un des intellectuels les plus en vue de l’époque dont la pièce Le Tango sera jouée au Théâtre de l’Athénée quelques semaines plus tard, le 30 décembre 1913. D’ailleurs ce jour-là après la représentation, les spectateurs pouvaient aller danser le tango à l’Olympia car on en jouait ; c’est dire son omniprésence.

Ce discours avait pour but de défendre le tango en le plaçant en perspective avec les grands domaines de l’histoire de l’art, de la philosophie, des mathématiques et des sciences, et d’en dégager les principales caractéristiques d’où, d’après l’auteur, la légitimité d’une présentation aux cinq académies (Académie française, Académie des inscriptions et belles-lettres, Académie des sciences, Académie des sciences morales et politiques, Académie des beaux-arts). Malgré une culture immense et un style peu commun, on ne peut s’empêcher de souligner le caractère très largement artificiel de ce rattachement à des domaines aussi variés.

le tango sous la coupole E. Muller 1913Le Tango sous la Coupole
E.Müller, 1913

Plus intéressant est la seconde partie du discours qui étudie le tango plus particulièrement en mettant l’accent sur trois points : son origine étrangère, son origine populaire et son caractère inconvenant. Ce dernier n’apparaît pas marqué pour Richepin dans la mesure où le tango, par nature, n’a rien de vulgaire ou d’inconvenant étant donné que cela dépend exclusivement de la façon de se comporter des danseurs, élément qui n’était jamais pris en compte par l’Église pour qui le tango, dans tout les cas de figure, était une abomination.

L’origine étrangère est très vite abordée en rappelant le rôle de Paris qui a su s’approprier d’autres danses comme la mazurka et le boston pour parler des plus célèbres sans que cela ne pose problème.

L’origine populaire qui n’est pas niée par l’auteur est très largement relativisée par l’évolution qui a suivi, transformant le tango en danse raffinée. Ce passage qui défend le tango est paradoxalement celui qui a eu des effets pervers, car c’est lui qui a surtout été propagé et retenu par d’autres auteurs notamment en Argentine. Il a heurté plus d’un argentin en raison des expressions et des mots choisis jugés offensants et non-fondés.

Plus grave a été l’idée selon laquelle le tango a été francisé, le faisant passer de danse de vulgaire à une danse raffinée grâce au génie français, les Argentins étant incapables de le faire. Leopoldo Lugones est indigné et ce de façon d’autant plus forte qu’il était dans le public quand Richepin a prononcé son discours. Très vite, il envoie son compte rendu à La Nación à Buenos Aires.

Certaines sources ont extirpé le passage où il critique sévèrement les expressions et mots utilisés par Richepin et où il s’offusque du rôle de la France et plus particulièrement de Paris. Malheureusement, pour avoir isolé un passage et s’être focalisé dessus, ces sources ont abouti à un contresens important car, en réalité, Leopoldo Lugones bien qu’il fût argentin combattait le tango. C’était même un des principaux pourfendeurs de cette danse qu’il considérait comme infâme qu’elle soit pratiquée en Argentine ou en France, et pour lui, le raffinement de Paris qui aurait donné au tango un visage nouveau ne lui enlevait pas son côté détestable.

Sa pensée concerne cette période car par la suite Leopoldo Lugones a évolué sur son appréciation au point de complètement changer d’avis sur le tango à la fin de sa vie.

Comme le rapporte le Mercure de France le 16 février 1914 dans un article intitulé La France jugée à l’étranger, Leopoldo Lugones juge sévèrement le discours de Richepin. Il commence par décrire le cadre : « L’amphithéâtre ressemblait ce jour là un baril de harengs »… S’agissant du tango, il souligne l’audace de Richepin à parler du tango : « Nul n’ignore le caractère obscène de cette danse, quoique l’exotisme octroie volontiers un sauf-conduit à l’indécence, autorisant des poses et des mouvements où le corps de la plus honnête femme affiche l’infamie. Il importait donc d’entendre quelle prodigalité d’esprit aller commettre le célèbre académicien pour introduire cette esthétique de bordel sous la Coupole où Zola ne fut jamais admis pour cause de pudicité. […]. C’est qu’il est des thèmes impossibles à traiter à cause de leur bassesse : le tango en est un ». Tout en reconnaissant à Richepin un talent oratoire et un très beau style, il se réjouit de la faible portée de son discours et d’ajouter : « en somme, un fiasco dont je me réjouis pour nous et pour le poète, car rien de plus périlleux en la matière qu’un succès de Richepin, qui eût mis son estampille de supériorité au triomphe insolent de cette indécence ; tandis qu’en échouant il prouva une fois de plus que le talent, malgré son propre maître et seigneur, est incompatible avec les sots, les dégénérés et les parvenus qui composent la clientèle dansante de cette macaquerie dernier cri ».

 

Leopoldo Lugones

Leopoldo Lugones

Enrique Rodriguez Larreta (1875 – 1961) alors qu’il était ambassadeur d’Argentine en France entre 1910 et 1916 interdit le tango à l’ambassade car cette danse le répugne. Il le définit comme un juguete barbaro.

Environ un an plus tard, un autre académicien aborde le tango de façon très brève et ne partage pas du tout les idées de Richepin. Dans le Discours sur les prix de vertu 1914, Maurice Donnay, directeur de l’Académie française, en séance publique le 17 décembre 1914, affirme : « oui, l’année du tango, du luxe effréné, de l’extravagant dans les modes et dans les arts, des spectacles grossiers, des revues tout nues, pis que toutes nues, aux neuf- dixièmes nues, l’année d’un procès scandaleux qui se termine par un acquittement cynique [le procès Caillaux], toutes ces choses font croire à notre décadence, cette année-là, il y a dans notre pays de la vertu. La corruption n’est que superficielle : corruption d’une caste de politiciens, de parvenus et de cosmopolites, mais qui n’atteint pas les couches profondes de la nation ».

Certaines revues ont pris position contre le tango alors que la danse n’était pas leur domaine de prédilection. À cet égard, le 1er mars 1914, un article d’Albert Surier dans la revue La Culture Physique (Organe de la Régénération Physique et Morale de la Race comme il est écrit en sous-titre) s’attaque au tango à l’occasion du Championnat du monde de tango organisé à Paris en 1914 et conclut : « Le tango est une moutarde Argentine au poivre de Cayenne, préparé dans les lupanars argentins. Beaucoup iront au championnat du monde de tango avec l’espoir de retendre de vieux ressorts fatigués. Ils en sortiront l’œil en feu et la langue sèche. Gageons que la France n’y gagnera pas un soldat de plus ».

Dans certains cas, la Médecine est intervenue ponctuellement sur la question du tango comme ce fut le cas en 1913 quand l’Académie de Médecine a conseillé d’utiliser le tango en alternance avec les bains de mer pour soigner les enfants présentant des déficiences mentales.

Même si l’armée ne s’est pas mêlée de cette question, on peut toutefois noter que l’École Polytechnique, en 1920, interdit le tango. Un bulletin religieux du pays bigouden datant de 1920 relate cette interdiction :

« Un bon exemple.

Ce bon exemple vient d’être donné au sujet des danses, par un des groupes appartenant à l’élite intellectuelle de la jeunesse française.
La tradition des bals à l’École Polytechnique est renouée, mais on n’y dansera que les vieilles danses françaises et non pas les danses exotiques. Les élèves catholiques de l’École avaient demandé que l’on fît dans le bal deux parties,– l’une pour les catholiques, avec l’exclusion des fox-trot, tango, etc., l’autre, qui eût tout admis. Le conseil de l’Association a estimé que, non seulement il fallait faire droit aux revendications des élèves catholiques, mais qu’il convenait de partager entièrement leurs points de vue et d’exclure du programme « toutes les danses déplacées dans des réunions mondaines, ou futurs ingénieurs, chef d’industrie invitent leurs fiancées ou les jeunes filles qui le deviendront ».

Les réactions contre le tango ont été plus nuancées dans la société. Suscitant indifférence ou engouement, une distinction est très vite apparue sur cette question selon la façon de le danser, déplaçant ainsi l’analyse du plan moral ou intellectuel, au plan de l’esthétique et de la danse pure.

En 1914, le tango élégant repose sur une façon de danser esthétique englobant la position, la tenue et l’élégance des pas et mouvements, mais aussi sur les lieux où on le danse, certains établissements étant plus riches que d’autres en matière de décor, etc., Phénomène que l’on retrouvait aussi en Argentine où les grands musiciens faisaient tout pour jouer dans les cabarets prestigieux.

Assez vite, une césure s’est produite entre le tango respectable et de bonne tenue et le tango jugé vulgaire et sans raffinement (qui dépasse le cadre strict d’une trop grande sensualité apparente et débordante).

Cette année-là, Xavier Sager s’empare du sujet et le dessine pour des cartes postales (voir note 6).

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Dans un premier dessin, il montre le tango dans toute sa beauté et respectabilité, dans l’autre il montre le tango inesthétique.

Un examen attentif s’impose car les détails sont très importants :

Dans le premier dessin :

L’étreinte est classique, académique, élégante. On devine un tango lent caractéristique du tango de cette époque (on remarque que les vêtements laissent juste percevoir un mouvement ou balancement de faible ampleur, la ceinture en tissu de la femme ne vole pas).
La danseuse est coiffée d’un chapeau comportant une aigrette de taille normale (presque toutes les femmes en portaient en dansant).
Les genoux ne font que s’effleurer.
Ce détail est très important car nombre de critiques de l’époque portaient sur les jambes de l’homme qui allaient beaucoup trop loin et étaient en contact trop étroit avec celles de la femme.

Seule marque d’originalité : les bracelets de la femme, marque d’émancipation par rapport à la génération précédente.
La femme esquisse un léger sourire.
Un accessoire est au sol.

Dans le second dessin :

Il montre un tango sans tenue et même sans retenue et met en exergue la sensualité qu’il pouvait engendrer, jugée scandaleuse pour l’époque. On est proche de la pensée pleine d’humour de Sem selon qui le tango est « une danse du ventre à deux ».

Il apparaît démesuré, exubérant et rompt avec le classicisme et l’académisme qui prévalaient.
Au frac et à la ceinture de la femme qui volent, on perçoit un mouvement nécessairement rapide, voire très rapide.
L’abrazo est subversif (main droite de l’homme sur les fesses de la femme, bras tordus ou complètement lâchés).
La tête et le buste de la femme partent en arrière.
La femme semble pâmée.
L’aigrette est démesurée.
La femme n’a plus de coiffe et a une fleur entre les dents. Elle ne sourit plus, c’est l’homme qui esquisse un léger sourire.
Mais surtout le contact des jambes et des cuisses est très prononcé induisant des corps imbriqués. Pour renforcer cet élément, le dessinateur s’emploie à décrire un couple en marche croisée qui n’était pourtant pratiquement pas adoptée à cette époque-là ce qui confère à ce dessein une originalité qui ne correspondait pas vraiment à la réalité.

Gérard d’Houville consacre un article au tango argentin paru dans Le Figaro du 6 avril 1913 qui a une importance considérable.

D’abord il figurait à la une du journal peut-être fait unique à l’époque (de nos jours, quel journal d’importance nationale consacrerait une première page au tango ?).

Sur le fond, c’est probablement la première fois qu’un article qui concerne le tango est écrit dans une optique littéraire, poétique, parfois exaltée, alors que les articles de l’époque étaient plutôt écrits dans une optique technique, pédagogique, ou combative (interdictions fondées sur des thèses médicales par exemple).

C’est aussi l’un des tout premiers articles à parler du vrai tango, allusion au tango dansé par les Argentins (les « Français de Paris ne feraient que le mimer »).

On y retrouve aussi l’idée de lenteur qui caractérisait cette danse à cette époque. Lenteur à l’opposé de la durée estimée pour l’apprendre (un an !) dans la mesure où il n’était pas considéré comme devant nécessairement durer comme toutes les danses fondées sur une mode.

La vision de ce Gérard d’Houville était en réalité une vision féminine du tango. En effet cet auteur était une femme, à savoir Marie de Heredia (1875-1963).

Marie de Heredia par Nadar

Marie de Heredia par Nadar

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Les défenseurs et les détracteurs du tango utilisent très souvent un vocabulaire religieux ou qui évoque la colère divine (dévots, fidèles, temples, caractère sacerdotal, pénitentes, anathème, culte, foudre, enfer, danse diabolique, etc.) qui rappelle Molière quand il fait dire à Sganarelle dans Don Juan : « Comment Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ».

Après ces luttes et débats qui ont duré plusieurs années, quel bilan peut-on établir ? Manifestement, le tango s’est largement imposé dans la société. On le dansait partout et dans des endroits beaucoup plus nombreux que ceux mentionnés par Robert Hénard dans son Une Enquête sur le tango (publiée les 3 et 10 janvier 1914 dans la revue La Renaissance Politique, Littéraire et Artistique). Des Champs-Élysées à Montmartre, en passant par Montparnasse et la Porte Maillot, le tango s’est imposé partout dans Paris. Les cours ont fleuri dans toute la ville assurés par des professeurs plus ou moins compétents comme le souligne l’enquête précitée.

« Maladie foudroyante et dangereuse » selon Alfred Capus (1857 – 1922) qui écrit beaucoup sur les mœurs dans des journaux et revues comme Le Figaro et l’Illustration, le tango acquiert ses lettres de noblesse. Il apparaît même dans des lieux où on ne l’imaginerait pas. Ainsi il fait une brève apparition à l’Opéra-Comique dans Le Mariage de Télémaque.

En le dansant, certaines personnes célèbres lui font une publicité. C’est le cas du grand chanteur lyrique Jean De Reské qui prend des cours de tango et le danse avec la princesse Murat. Cette dernière le danse aussi avec André de Fourquières qui considérait pourtant cette danse comme triste au début avant de se mettre à la danser et qui sera même le président du jury d’un important concours en 1928.

André de Fourquières

André de Fourquières

Cet engouement du tango a provoqué des bouleversements dans de nombreux domaines. En peinture par exemple de nombreux peintres ont traité ce sujet parfois même dans une optique avant-gardiste et futuriste.

En musique, au printemps 1914, Éric Satie dans Sports et Divertissements consacre au tango une des 21 pièces qui composent cette œuvre.
Max Linder fait un film-sketch sur le tango en 1913, C’est le tango qui est la cause de ça, avant de tourner l’année suivante Max professeur de tango.

Poster by Daniel de Losque

La passion pour le tango était si forte que l’on a assisté parfois à des affirmations comiques. Ainsi certains, à l’instar du metteur en scène Max Reinhardt, considéraient que le tango était un dangereux rival pour le théâtre (encore plus que le cinéma) car les gens consacraient leur temps et leur argent au tango et ainsi se détournaient complètement des pièces.

Le tango n’a donc pas été condamné comme l’affirmait péremptoirement un article du Figaro paru le 23 janvier 1914, intitulé Les derniers soirs d’un condamné, dont l’idée centrale était que le tango allait disparaître, non pas en raison du combat mené par l’Église, mais en raison du déclassement social qu’il allait occasionner, jugé plus sérieux aux yeux de l’auteur que le non-respect des ordres des évêques (« Les blagues, la morale, les principes, le tango s’en tirait encore. Mais une consigne partie des grands salons, qui oserait maintenant l’enfreindre? Étant donnée même la rigueur de la discipline mondaine et la sorte de volupté que ses adeptes ressentent à s’y plier, il est probable que le tango sera lâché avec plus de frénésie peut-être qu’on n’avait mis à l’adopter. Un péché, on s’y risquerait, quitte à s’en faire absoudre ensuite. Tandis qu’une danse qui vous déclasse, jamais. Nous assisterons sans doute, là, à une émulation dans le reniement qui promet avec le passé les plus agréables contrastes »).

L’histoire est très importante en matière artistique même dans les domaines de la musique et de la danse. Il est pratiquement impossible de bien connaître et comprendre la musique des grands musiciens de tango argentin sans remonter le temps. Pour Juan D’Arienzo, par exemple, sa modernité repose pour une large part sur un retour à la mesure à 2/4 du tango des origines. L’exemple le plus frappant reste néanmoins celui d’Astor Piazzolla dont il est difficile de comprendre la musique sans une connaissance minimale de celle de Jean-Sébastien Bach, son compositeur favori.

L’histoire est tout aussi fondamentale pour comprendre le monde présent et c’est applicable, bien évidemment, au tango argentin contemporain. Aujourd’hui, le tango suscite souvent des débats sur l’esthétique et la danse notamment en fonction des styles considérés comme académiques, modernes, et les diverses variantes, etc. Cette focalisation sur cet aspect a fait oublier que le tango, de nos jours, est encore contesté sur les plans moral et intellectuel dans certaines parties du monde avec pour fondement des critères exclusivement religieux qui déterminent la structure de la société où la religion prédomine (mais pas la liberté religieuse). Plus qu’un oubli, il faut peut-être parler de cécité. Comme le soulignait Aristote, « Les hommes sont devant les idées simples comme les chauves-souris devant la lumière, ils sont aveugles ».
Il est frappant de constater en effet que par méconnaissance ou aveuglement à voir la réalité objective, trop de personnes ayant une vision européocentrée, considèrent que le tango est une danse internationale, ce qu’il n’est pas. Ce n’est parce que le tango est très implanté dans certains pays qu’il a le côté universel qu’on lui prête. Si on reprenait l’idée de 1914 sur la carte du tango et si on l’extrapolait au niveau planétaire en pointant non pas les villes mais les régions ou pays où le tango est inexistant de nos jours, soit par choix, soit par interdiction, on serait surpris du gros bémol qu’il faudrait mettre sur ce soi-disant côté international de cette danse.

Il y a un siècle, l’interdiction de la pratique du tango argentin n’a pas eu raison de lui. Il n’est pas interdit de penser que, paradoxalement, la condamnation du tango argentin lui a fait de la publicité et à contribuer à son développement ou, en tout état de cause, a conduit des personnes à vouloir le découvrir, ne fût-ce que pour se faire une idée. Est-ce à dire qu’aujourd’hui, sa pérennité est garantie ? Rien n’est moins sûr. À plusieurs reprises, le tango argentin a été menacé alors qu’il était bien établi et avait fini par s’imposer. Ce fut le cas quand la prépondérance écrasante des chanteurs le rendait difficilement dansable et quand le pouvoir politique s’en est pris à lui.

Il n’y a pas si longtemps, certains grands noms du tango comme Pedro Rusconi, aujourd’hui disparu, et Pablo Verón ont alerté sur les risques d’une profonde altération du tango argentin en se fondant sur des critères artistiques (musique inappropriée, dénaturation de la danse, les deux conjuguées aboutissant à un volapük tangotique), pouvant entraîner sa disparition pure et simple. Situation paradoxale où dans le cadre d’une totale liberté, là où le tango est pratiqué et autorisé, la question de son avenir est posé, alors que dans un contexte de durs combats et affrontements il y a environ un siècle, il avait fini par vaincre les embûches qui n’étaient pas simples. Dans ce domaine aussi, rien n’est donc définitivement acquis.

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NOTES

1) Cette Inquisition est largement abordée dans le livre d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose (1980), adapté au cinéma en 1986 par Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery.

2) Une démonstration de tango devant le pape en février 1914 est une question débattue encore aujourd’hui : fait avéré pour les uns, légende pour les autres. Volontairement, cette question n’est pas abordée ici car elle fera l’objet d’un article spécifique sur ce blog.

3 ) Duo entre Philippe II (Paul Plishka) et le Grand Inquisiteur (Jerome Hines), Met, 1980. La noirceur des cordes et leur profondeur expressive dans les graves lors de l’entrée du Grand Inquisiteur inaugurent un duo riche en tensions :


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4) Même si ce terme existait déjà avant l’Affaire Dreyfus, c’est néanmoins à l’occasion celle-ci que cette notion typiquement française répondant à des définitions multiples a été forgée.

Un très bon livre sur le sujet : Le Siècle des Intellectuels (Seuil, 1997) de Michel Winock.

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5) Un livre très intéressant paru en 1961 sur Jean Richepin : The Life and work of Jean Richepin de Howard Sutton.

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Discours de Jean Richepin (texte intégral) :

Messieurs,

Afin de calmer certains étonnements, poussés jusqu’à l’effarement parfois, voire jusqu’à l’indignation, pour répondre à quelques sévères censeurs plus royalistes que le roi et nous rappelant à la gravité sur la simple annonce de la lecture que j’allais avoir l’honneur de vous faire, souffrez que tout d’abord j’affirme combien le sujet de cette lecture, malgré les apparences contraires, non seulement n’a rien de fâcheux où risque de se ravaler votre attention bienveillante, mais se trouve plutôt être un des mieux appropriés qui soient à la solliciter, à la retenir, à lui être une intéressante et riche matière de réflexions en tout genre, et qu’il est digne de vous être soumis sans craindre un emploi futile de vos précieux loisirs, et que chacun de vous est préparé par ses études spéciales à nous y apporter des clartés inestimables, et qu’ainsi, en somme (pourquoi n’aurais-je pas l’audace de dire ma pensée entière ?) le seul auditoire compétent devant lequel on puisse et l’on doive parler comme il convient à propos du Tango, c’est, essentiellement, une séance plénière réunissant les cinq classes de l’Institut.

L’unique point sur quoi l’on concevrait quelque doute, c’est à savoir quelle classe, entre les cinq, est le mieux en posture de se passionner pour un tel sujet et de fournir, aux divers problèmes qu’il suggère, les solutions les plus importantes.

Et sans doute, à première vue, semble-t-il naturel de décider que cette classe privilégiée est l’Académie des Beaux-Arts, de qui relève incontestablement la Danse, y compris le Tango. Et il va de soi que, si l’on s’en tient à la seule technique, la présente lecture réclame, non mon humble voix de profane, mais la voix autorisée d’un confrère appartenant à cette classe qui gouverne les Arts en général, et, donc, la danse en particulier, et, par suite, plus en particulier encore, le Tango. Et voici, du coup, obligé de prendre ma place, l’éminent confrère qui fut naguère directeur des Beaux-Arts, et qui est aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, mon ami Henry Roujon.

Mais lui-même, j’en suis certain, se hâterait de dire que la technique seule ne constitue pas le tout d’un art, et qu’il faut, pour en disserter plus largement et à la fois plus aimablement, penser aussi à ce qui en est l’histoire, savante ou anecdotique, et, plus encore, à ce qui en est la philosophie, l’idéal, l’âme.

Et aussitôt, voyez avec quel empressement accourraient à la rescousse, pour me bouter hors de ma fonction usurpée, les autres classes de l’Institut, ayant tout juste dans leurs attributions intimes la garde et le culte de ses domaines vénérables, où je n’ai point droit de chasse, mais allure de braconnage, notamment l’histoire et la philosophie.

Que de choses exquises, d’ailleurs, et imprévues, nous enseigneraient alors, bien que n’y ayant sans doute jamais songé beaucoup, mais en y appliquant soudain leur érudition aux trésors inépuisables, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et l’Académie des Sciences morales et politiques.

Rien qu’à la faible lumière fournie par mes simples souvenirs d’humaniste, j’entrevois des palais fabuleux nous ouvrant leurs merveilles. J’y contemple, revivante, toute la vie passée de la Danse depuis ses origines sacrées ; depuis les temps où elle était religieuse, inventée et pratiquée par les dieux pour symboliser aux regards des mortels la création du monde, la ronde des astres au firmament ; depuis les jours où la Grèce antique, cette jeunesse de l’humanité, y formulait l’enseignement du Beau et l’eurythmie de l’âme fleurissant par l’eurythmie du corps. Je me rappelle que Zeus, Déméter, Apollon, ont été qualifiés de danseurs par mon grand aïeul Pindare, que la farouche Artémis aussi aimait à danser, et même l’austère Pallas Athéné, et que les premiers chœurs d’hommes et de femmes dansants ont été organisés par mon autre ancêtre, plus grand encore que Pindare, et presque un dieu, le poète musicien et danseur Orphée ! Et j’ai souvenance, pareillement, de mon Cornelius Nepos, félicitant le héros thébain Épaminondas d’avoir excellé dans la danse ; et d’Homère, me montrant chez les Phéaciens, devant Odysseus ravi de joie, les jeunes hommes dansant pendant que chante l’aède Demodokos ; et de Platon, dans ses Lois, exigeant la danse pour couronnement d’une bonne éducation ; et de Socrate vieux, honteux d’ignorer la danse, et, pour essayer d’être un sage complet, s’en faisant donner des leçons par Aspasie ; et de Sophocle, enfin, désigné comme le plus bel éphèbe de son temps et célébrant, par sa danse devant le peuple athénien, la victoire de notre civilisation sur la barbarie, l’immortelle Salamine !

Et que d’autres belles choses dansent encore dans ma mémoire ! Et que d’autres, et d’autres, sans fin, pourraient nous conter, non plus en poète qui les sème à la venvole, mais en savants, avec documents à l’appui, nos confrères de l’Académie des Sciences morales et politiques ! Et d’une façon, ne craignez rien, divertissante ! Car la bonne érudition française, qui en sait tout autant et plus souvent plus que telle ou telle à l’air rogue et important, sait aussi l’art de le dire avec grâce, ce qu’elle sait ; et les fiches entre les doigts deviennent des fleurs qu’on se met au coin des lèvres.

Ainsi vous révélerait-elle des secrets charmants sur le Tango en personne, n’en doutez pas ! Comment n’en aurait-elle pas à vous dire, puisque moi-même j’en ai, moi, pauvre Gautier-sans-savoir de la Science ? Mais oui, sur le Tango connu des Anciens ! Sachez, en effet, qu’au British Museum, on peut voir, venues des hypogées de Thèbes, des danseuses qui le dansent, ayant pour tout vêtement une ceinture en tresse de fils d’or. Et sachez aussi qu’il en est parlé dans Claudien, un Parnassien longtemps avant la lettre, le José-Maria de Heredia du IVe siècle. Et sachez, en outre, que, même avant cette époque, Martial aussi en fait mention dans quelques-unes de ses épigrammes :

Edere lascivos ad Boetica crusmata gestus

Ed Gaditanos ludere docta modos.

Il va jusqu’à nous apprendre qu’alors, comme aujourd’hui, il y avait des professeurs de Tango, envoyés par Cadix, ainsi que les nôtres le sont par la nouvelle Cadix américaine.

Et de Gadibus improbus magister.

Et si, fût-ce en courant et au hasard du souvenir, je puis vous citer, à propos du Tango, de pareils détails, songez, encore une fois, à tout ce que vous dirait un érudit véritable, appartenant à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ou à l’Académie des Sciences morales et politiques !

Sans compter l’exégèse philosophique dont celle-ci aurait le droit, et le devoir, de vous entretenir ! Car il y a une Métaphysique et une Mystique de la danse. Y aurait-il donc aussi une Métaphysique et une Mystique du Tango  Je n’ose me prononcer. Mais pourquoi n’y en aurait-il point ? Il y a bien, et cela indéniablement, daignez y réfléchir, une Mathématique du Tango.

Et voici qui me ramène, repentant et très humble, à celle des cinq classes de l’Institut que j’ai presque faillis oublier, et à laquelle j’en présente toutes mes excuses, et qui est la plus grave des cinq sans aucun doute, et qui par cela même semble bien la plus éloignée du Tango, et qui néanmoins aurait à nous en révéler les plus étranges et les plus troublants arcanes, puisque, par sa Mathématique, le Tango appartient à l’Académie des Sciences. Qui sait si elle ne nous enseignerait pas par a + b que le Tango est la dernière survivance d’une de ces danses sacrées où les prêtres égyptiens et chaldéens figuraient les évolutions de l’Être et en écrivaient pour les yeux des Initiés la formule mathématique ? Qui sait si, dans les opérations compliquées de ses pas, ce mystérieux et lent ballet à deux ne représente pas l’éclosion première des Nombres sortant de l’unité créatrice, et qui a conduit Pythagore à donner au monde pour âme le chiffre, tandis que le ténébreux Héraclite en concluait que l’essence des choses est le rythme de son désespérant πάντα ρέεί, l’éternel écoulement de tout, avec cette aggravation fournie par la grammaire grecque, d’un sujet neutre qui est au pluriel tandis que son verbe est au singulier ? Et qui sait enfin si les danseurs du Tango, bien qu’ils ne connaissent rien de ces choses formidables, n’en éprouvent pas eux-mêmes, cependant, l’obscure et inconsciente obsession, et si ce n’est point de là que leur vient l’air appliqué, réfléchi, absorbé, presque triste, parfois morne, apporté par certains d’entre eux à un plaisir qui paraît ainsi une sorte de délectation morose ?

Aussi bien ne faut-il pas trop nous attarder sur ces problèmes où vient de nous induire l’association d’idées entre l’Académie des Sciences et le Tango. Suffit qu’on ait laissé entrevoir ici (bien sommairement, d’ailleurs) tout ce que pourrait fournir d’études variées, aux diverses classes de l’Institut, cette pauvre danse que d’aucuns estimaient indigne de votre attention. Le peu de temps qu’il me reste pour vous en parler, je voudrais l’employer à plaider la cause de cette accusée innocente, et je le ferai aussi brièvement que possible.

Les trois grands reproches dont on accable le Tango ont pour causes son origine étrangère, son origine populaire, et son caractère inconvenant.

Inutile de répondre à ce dernier grief, vraiment trop injuste, le caractère inconvenant d’une danse n’étant jamais attribuable qu’aux danseurs. J’ai eu la joie de voir des Tangos dansés par des princesses, et qui étaient des modèles de distinction élégante ; et j’ai vu, d’autre part, jadis, l’insipide polka et l’honnête quadrille des Lanciers dansés de façon, comme disait un de nos illustres prédécesseurs, à faire rougir des singes.

Quant à l’origine étrangère du Tango, il est bizarre qu’on l’incrimine dans ce Paris si hospitalier où tour à tour ont fleuri la contredanse anglaise, la valse allemande, la mazurka polonaise, la polka hongroise, la scottish lithuanienne, la redowa tchèque et le boston américain.

Reste l’origine populaire ! Et ici les détracteurs du Tango ont beau jeu, semble-t-il, et ne se privent pas d’en abuser, se voilant pudiquement la face à l’idée que, pour lui, ce pelé, ce galeux, populaire n’est pas assez dire, et doit se prononcer péjorativement « populacière ». Pensez donc ! Une danse qui a eu pour berceaux les bouges les plus immondes de l’Amérique ! Une danse de bouviers, de palefreniers, de gauchos, de demi-sauvages, de nègres ! Fi ! l’horreur !

– Ah ! soupirent ces farouches moralistes, que l’on nous rendre les jolies et fines danses de nos ancêtres, les danses où s’épanouissaient exquisement la délicatesse et la grâce de l’aristocratie française !

Elles s’épanouissent de même, messieurs les farouches moralistes, dans le Tango, dans ce Tango issu des pires bouges, quand il est dansé comme je vous ai dit tout à l’heure. Et au reste, apprenez ceci, puisque vous l’ignorez, à savoir que ces fameuses danses d’autrefois, ces aristocratiques danses de nos ancêtres, si jolies, si fines, si délicates, si gracieuses, ont toutes commencé aussi par être des danses populaires. Toutes, oui, toutes sont de naissance rustique ; toutes sont d’anciens branles paysans, de vieilles sauteries inventées par des vilains, toutes, jusqu’au suave menuet, d’abord ronde campagnarde poitevine, jusqu’à la hautaine et charmante gavotte, mise à la mode par la reine Marie-Antoinette, et dont les premières cadences furent rythmées aux claquements des gros sabots chaussant les lourds gars de Bretagne.

Car ils ont de tout temps aimé la danse, nos paysans et la bourrée auvergnate et bourbonnaise prouve qu’ils l’aiment encore et aux champs et dans les bals-musettes des faubourgs parisiens, la bourrée, plus compliquée peut-être que le Tango. Et, comme nos paysans, nos gens du monde l’aiment aussi, la danse ; et, s’ils la raffinent, une fois prise au peuple, ainsi qu’il s le font à présent pour le Tango, ils lui laissent quand même ses complications, sa fougue, ses violences, tout en donnant à leurs efforts le tour élégant qui leur convient. Et c’est pourquoi, dans son Orphésographie, le chanoine de Langres Thoinot-Arbeau, maître de la chapelle de Henri III, décrivait de la sorte cet exercice, cette véritable gymnastique de la Danse, en des termes où vous allez voir signalés tous les mouvements que synthétise précisément le Tango, bien qu’il les dissimule sous l’ardeur concentrée de sa secrète et grave mimique.

« Dancer, écrit le bon chanoine, c’est-à-dire saulter, saultelotter, caroler, baler, treper, trepiner, mouvoir et remuer les pieds, mains et corps de certaines cadences, mesures et mouvements consistant en saulz, pliements de corps, divarications, claudications, ingéniculations, élévations, jactations de pieds et aultres contenances. »

Et, pour conclure, qu’importe, en somme, l’origine étrangère et populaire d’une danse ? Et qu’importe, même, son caractère et sa figure ? Nous francisons tout, et la danse que nous aimons danse devient française. Et donc, il ne faut voir, dans l’engouement actuel pour le Tango, que le regain de notre amour tenace pour la danse, et nous en réjouir. Car la France est, comme la Grèce antique, et seule avec elle, un pays où la danse est nécessaire à la vie.

Quand Odysseus arrive dans l’île affreuse où habitent Polyphème et les Cyclopes anthropophages, et quand il demande au vieux Silène quelle est cette terre d’horreur, le père nourricier de Dionysos la définit par une seule épithète ; il l’appelle άχορον χθονα, une terre où l’on ne danse pas.

Eh bien ! la France ne doit jamais devenir cette terre-là ! Elle ne saurait le devenir que sous peine de mort. Bénissons tout ce qui l’en empêche, tout ce qui ranime la vieille tradition par quoi elle ressuscite la Grèce antique, en demeurant une terre où l’on danse, où l’on fait tout en dansant, où l’on sait même mourir en dansant.

N’est-ce pas ainsi que firent les Spartiates aux Thermopyles, eux qui, le matin de leur dernier jour, peignaient leur chevelure, se frottaient d’huile le corps et s’assouplissaient les muscles par une pyrrhique ? Et n’est-ce pas dans le même sentiment que le grand Condé, pour prendre d’assaut l’imprenable Lérida, y fit grimper ses mousquetaires au chant des violons de Lulli ? Et, pareillement n’étaient-ils point du même lignage, les vingt-cinq mille bonnets à poil d’Austerlitz qui enfoncèrent le centre ennemi au fifreli des fifres leur sifflant un rigodon ?

Ah ! certes, ils l’aimaient, la danse, et ils savaient danser, tous ces héros ! Et voilà pourquoi, du temps où j’étais enfant de troupe, on avait raison de nous enseigner la danse conjointement avec l’escrime. Et voilà pourquoi je m’en suis souvenu, tout d’abord, pour oser parler du Tango devant les cinq classes de l’Institut, certain qu’on me pardonnerait cette audace, puisque par le Tango j’entends la danse, et puisque la danse évoque la Pyrrhique, cette Pyrrhique inventée par Pallas Athéné la sage, cette Pyrrhique exaltée que tous les jeunes gens d’Athènes, après la représentation des Perses d’Eschyle, se mirent à danser comme des fous toute la nuit, par les places et les rues, et surtout devant les temples où ils frappaient du poing sur les boucliers suspendus aux portes, et redoublaient de sauts frénétiques en criant éperdument :

« Patrie ! Patrie ! Patrie ! ».

6) Xavier Sager (1881 – 1969) célèbre illustrateur de la vie à Paris au début du XXe siècle. Il dessine 3000 cartes postales indépendamment de ses dessins et caricatures dans Rire. Il a eu un grand succès à l’époque en raison notamment d’un certain érotisme corrélé au patriotisme. Il y a eu cinq grandes séries : les hymnes nationaux, éternelle petite guerre, les drapeaux des alliés, les femmes soldats et l’entente des alliés.

 

 

 

 

 

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