Dictionnaire Passionné du Tango.

dptÀ l’heure des informations fugitives et simplistes qui reposent sur les moyens de communication modernes, le plus souvent sans réel profondeur et dont l’intérêt est presque nul, la publication d’un livre sur le tango et le travail de réflexion qu’il impose en amont suscite plus que de la curiosité mais un grand intérêt car les livres sur le sujet en langue française ne sont pas si fréquents aujourd’hui (voir note 1).

Le Dictionnaire Passionné du Tango de Gwen-Haël Denigot, Jean-Louis Mingalon, Emmanuelle Honorin, paru le 5 novembre 2015 (Éditions du Seuil) est un livre particulièrement intéressant à un triple niveau.

En premier lieu, le tango est appréhendé dans son triptyque musique/danse/poésie. Ce n’est pas neutre sur la qualité du livre qui offre un spectre particulièrement large sur ce genre artistique. Le texte de la quatrième de couverture qui met en avant l’essence même du tango est très instructive sur la démarche intellectuelle des trois auteurs (voir note 2).

Les très nombreuses entrées de ce dictionnaire offrent ainsi un panorama complet du tango. Au gré des pages, se côtoient des éléments a priori disparates mais qui participent à l’univers du tango, d’où le voisinage fondé de mots comme Canaro, connexion, Ginastera, Pugliese, estribillista, Corsini, styles de danse, Borges, habanera, etc.).

En deuxième lieu, le terme « dictionnaire » pourrait faire craindre que la lecture s’avère difficile car trop aride. Or, il n’en est rien. Le terme « passionné » vient en effet tempérer la rigidité inhérente à la logique d’un dictionnaire. Ainsi, les entrées sont largement expliquées, de façon subjective comme le soulignent les auteurs, ce qui donne au texte un côté vivant au-delà des strictes connaissances (voir note 3).

En troisième lieu, précisément en raison de l’approche très large du tango, le risque d’une difficulté à se retrouver dans cette multitude d’entrées était grand. Malgré le nombre élevé d’éléments étudiés (environ 500), on peut sérier les différents domaines grâce à un index qui est très bien fait et surtout, aux « propositions de classements thématiques » figurant page 748 (histoire/culture du tango, paroliers et poètes, pianistes, etc.) qui permettent d’étudier plus particulièrement (mais toujours dans une optique large et transversale) telle ou telle question.

S’agissant du livre proprement dit – de l’objet -, le papier est agréable, les caractères de bonne proportion et une qualité (à laquelle je suis très attaché) que l’on ne retrouve pas forcément quand les livres présentent une certaine épaisseur, à savoir son maintien aisé en position ouverte permettant ainsi une étude plus facile sans compter que l’on peut avoir plusieurs livres ouverts sur un même bureau.

Comment lire ce livre ? Le terme « déambulation » dont parlent les auteurs en quatrième de couverture est probablement le meilleur moyen de le lire en faisant des sauts d’entrée en entrée ou tout simplement en lisant les renvois indiqués par un astérisque.

Gageons que ce livre aura beaucoup de succès. Un livre est toujours perfectible et les éditions ultérieures permettront de l’améliorer. Pour une prochaine édition, une amélioration est peut-être possible concernant les photos qui sont très intéressantes mais qui gagneraient à avoir la légende au sein même de la page (même si la page 755 située en fin de livre les explique de façon très complète). Également, les photos « double page » dont la lecture peut être altérée (page 191 par exemple) mériterait probablement de figurer sur une page unique et auraient ainsi une meilleure lisibilité et effet.

La bibliographie indiquée est riche et incontestablement elle indique des ouvrages de qualité. Peut-être serait-il judicieux à l’heure d’Internet, de faire figurer une rubrique spécifique concernant les sites Internet sur le tango (Todotango, Tango-Dj. At, Marseille Tango par exemple) qui participent à la diffusion du tango dans son approche musicale et/ou historique.

Détails et remarques infimes compte tenu de la très grande qualité de ce livre qui est incontestablement une réussite et qui ravira les amateurs de tango l’ayant en leur possession ou qui se le verront offrir en cette période de fêtes.

France Musique dans le cadre de l’émission Étonnez-moi Benoît (toujours captivante), s’est intéressée à cet ouvrage en compagnie de deux des auteurs (Emmanuelle Honorin et Jean-Louis Mingalon) qu’il est possible de réécouter (la partie tango commence à 18.10 mais le début de l’émission est très intéressant) en cliquant ici.

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NOTES

1) En octobre 2015 a aussi été publié un essai de Sylvie Beyssade intitulé Irrésistible Tango (avec des photographies de Gil Morice) qui fera l’objet d’un article sur ce blog.

2) Voici une partie du texte de la quatrième de couverture :

« Le tango réside entre un pas et un autre, là où s’entendent les silences et où chantent les muses », disait le danseur Gavito, comme si c’était dans cette pause, cet interstice, que s’exprimaient les émotions qui donnent naissance au pas suivant. Dans cet entre-deux, naît et vit le tango que nous aimons.

Ni guide, ni encyclopédie exhaustive, ce dictionnaire se veut une déambulation subjective dans un univers en perpétuelle mutation. Car si le tango est bien un monde en soi, une musique, une danse, une poésie, il définit aussi une certaine conception de l’existence. Une promenade en liberté qui, si elle parcourt les sentes balisées de l’histoire et des références communes de Buenos Aires à Paris et au-delà, emprunte aussi des chemins de traverse au gré de nos investigations et de notre fantaisie.

Plus de cinq cents entrées font ainsi la part belle aux biographies de personnages (musiciens, chanteurs, danseurs, poètes…), mais aussi aux lieux, aux paroles, aux techniques et aux concepts, et permettent de reconstituer le voyage de cette alchimie métisse née dans le Río de la Plata au tournant du XXe siècle et vécue aujourd’hui autour du monde par des milliers de passionnés ».

3) Cette subjectivité a le mérite de ne pas imposer un point de vue et peut parfois donner lieu à débat ou interrogation, voire à des idées différentes, mais l’intérêt intellectuel demeure et suscite l’approfondissement des connaissances de la part du lecteur.
Ainsi sur la censure, et plus particulièrement concernant le passage sur la démonstration devant le pape considérée comme une légende, il aurait été intéressant de développer ce point (quel est le nom du journaliste invoqué par exemple ?) car l’affirmation manque d’arguments. Ce point est difficile. C’est la raison pour laquelle dans l’article sur l’Église, les intellectuels et la société face au tango au début du XXe siècle, je l’avais écarté temporairement, faute d’avoir de façon certaine une conclusion à proposer (mais il s’agit peut-être d’une légende effectivement).

En tant qu’ancien organisateur indépendant de milongas en plein air (Palais Garnier, Marché Saint-Honoré, Trocadéro, Bastille, Pont de l’Alma, Invalides, Avenue Montaigne, etc.), j’avais des idées différentes sur certains points de celles exposées à l’entrée « Millégale », terme trop réducteur qui ne recouvre pas l’intégralité des milongas de plein air organisées à Paris de 2011 à 2013 et pour la période postérieure.

 

 

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