Tango, le couple, le bal et la scène

Ce livre a été écrit par Christophe Apprill et publié aux Editions Autrement ( Collection Mutations ) en 2008.

J’ai lu ce livre très intéressant quand il est paru mais je reproduis ci-après les notes de lecture de Michel Raynaud que je remercie chaleureusement pour avoir accepté de nous  faire partager son travail de synthèse :

Forme musicale : tangos « stables » avec temps fort sur les temps 1 et 3.

Adiós Noniño est l’exemple du tango instable, avec ses multiples silences et un temps fort évanescent.

Gardel et Piazzolla sont absents des programmations des DJ dans les bals, alors que ce sont les plus cités par les personnes qui ne sont pas dans la mouvance tango.

Tangos stables à danser ( années 40), instables à écouter. Guerre de tranchées des représentations.

Lors du renouveau de la danse, ( années 80 en France), il a fallu traiter le problème de choix. Les danses de couples avaient périclité, du fait de la montée de l’individualisme dans la société. La musique était devenue prégnante, radio, disques, mp3, etc., même pour le tango. On écoutait Piazzolla ! Ceux qui écoutaient étaient surtout des intellos !

En 1998, au Cabaret Sauvage, Juan Cedrón, propose un candombé et un tango de Piazzolla, dans sa programmation musicale dans un bal ! Toute l’ambiguïté du musicien qui se trouve en bal et joue en concert.

Les musiciens cherchent à être écoutés et non dansés.

Il y a dévalorisation de l’acte danse jugé inférieur à l’écoute statique sur le mode concert.

Olivier Manoury, pense qu’il faut plus de contrastes dans la musique du bal. Ce n’est pas comme le concert où les spectateurs sont prêts à écouter les silences ! Il éprouve du déplaisir lorsque les danseurs ne dansent pas au rythme de la musique. Il trouve que c’est fatiguant de jouer pour le bal, car il faut jouer longtemps.

L’entendement musical des danseurs : l’inlassable fréquentation d’un petit nombre d’oeuvres.

Les danseuses écoutent, soit la mélodie, soit le rythme, soit le danseur !

Les musiciens cherchent un rythme « purifié », dans lequel on ne s’intéresse qu’aux sons. Chez les danseurs, les sons servent de support.

Gustavo Gancedo : « dans un concert à Paris, seulement 5% de danseurs dans l’assistance ».

Les danseurs vouent un culte léger et insouciant aux musiciens, car ils peuvent les remplacer par des CD.

D’où l’apparition du DJ, depuis les années 90.

Les grands classiques :

La Cumparsita, Gerardo Matos Rodríguez, Pascual Contursi, Enrique Maroni, 1916.

El Entrerriano, Rosendo Mendizabal,1897.

El Choclo, Angel Villoldo, 1903.

A la Gran Muñeca, Miguel Osès Jesus Ventura, 1920.

Quejas de Bandonéon, Juan de Dios Filiberto.

Milongueando en el cuarenta, Armando Pontier, 1941.

De mi arrabal, Roberto Firpo, 1937.

Pena mulata, Sebastian Piana, Homero Manzi 1936.

Plus de la moitié des débutants sont seuls ( célibataires, veufs,…). Les femmes représentent 53% de l’échantillon, mais elles le vivent mal à l’inverse des hommes qui arrivent seuls pour la première fois au cours. Elles sont inquiètes de la possibilité de trouver un partenaire allant jusqu’à déléguer au professeur le soin d’en trouver un !

Dilemme d’être seul et vouloir pratiquer une danse de couple.

Le premier enlacement ne va pas de soi.

La marche en couple est l’exercice qui durera pendant toute la pratique de cette danse, comme la barre pour les danseurs classiques.

Ce sont les hommes qui sont les plus grands demandeurs de figures complexes, afin de briller dans le bal.

La position physique du tango exige une posture spécifique, proche du dooplé africain ( jambes parallèles, pieds posés à plat sur le sol, fesses en arrière, pubis dans une position spécifique).

Cela induit la nécessité d’une connaissance de son corps et du corps du partenaire. Les tensions profondes et les zones du corps peu habituées à ces sollicitations. Cela induit des tensions notamment des régions scapulaires (épaules, omoplates).

Une asymétrie apparaît dans les douleurs endurées et acceptées. Les femmes se plaignent en aparté des hommes qui leur font mal aux bras, au dos, etc.

Ces plaintes sont rarement verbalisées aux partenaires, notamment, par peur de n’être plus invitées.

La répartition des rôles : L’homme guide, la femme suit. Pour l’homme la droiture, virtuosité nonchalante, domination. La femme élégante, tantôt offerte, tantôt rebelle, avec une énergie qui symbolise son savoir-faire. L’homme avec une silhouette de gravité, excellence dans la création, conception, réalisation. La femme dans une corporéité désirante, avec ses jambes, ses fesses offertes au regards. Femmes soumises au désir masculin : «  fais moi danser ! ». Dans la présentation des danseurs, les danseuses sont souvent oubliées. Les femmes sont censées être à l’écoute de leur partenaires, mais quelque fois dans un souci de bien faire pour le couple, elles prennent en main la relation et l’exécution. Se laisser aller dans le mouvement de l’autre n’est pas facile, d’autant qu’aujourd’hui la libération des mœurs donne à la femme un rôle équivalent à celui de l’homme dans la société civile.

Les débutants abordent la danse sans se poser la question de la relation hétérosexuelle en jeu dans la danse et sur les rôles réciproques attendus.

Autre aspect important : l’homme avance, la femme recule ! Premier aspect, elles sont confrontées à des douleurs lombaires, liées à l’obligation de placer le bassin d’une certaine façon. C’est nécessaire pour laisser de la place pour placer les jambes .Culturellement, elles sont particulièrement sensibles à cette partie du corps. Aujourd’hui, les danseuses de spectacles ont porté la technique à un très haut niveau de perfection, ce qui augmente les exigences. Il faut accentuer la cambrure des fesses, et de plus les détendre ! Même celles qui ont déjà une pratique corporelle ont le même comportement. Par contre, les hommes sont beaucoup plus lents dans leurs capacités à identifier le fonctionnement des parties du corps en jeu dans la danse ( bassin, pubis, muscles des fesses, hanches).

Depuis un certain temps, existent des stages spécifiques pour danseuse, alors que la mixité était la règle dans les cours de danse de couple. En deux décennies, les femmes ont atteint un haut niveau de technicité. La domination grossière de l’homme n’est plus de mise.

Les représentations du corps, construites socialement, doivent déconstruire puis reconstruire. Découverte de l’autre d’abord, puis, rapidement nécessité de découverte de soi.

Danser ouvert ou fermé. L’abrazo serré  est une des formes. Gustavo Naveira, précise que lorsqu’il a commencé à danser, on pouvait passer d’un abrazo ouvert à un abrazo fermé dans la même danse. Il n’y a pas de style plus authentique. Simplement une adaptation à l’espace disponible pour évoluer.

Les danseurs estiment que c’est comme çà que cela se danse à Buenos Aires. Ils ne veulent pas dire qu’ils veulent danser «  pecho a pecho » ( poitrine contre poitrine ). Les danseuses, disent que les danseurs leur demande de se serrer contre eux. Du coup, ce sont elles qui bombent le torse, en se serrant contre eux. Cela va à l’encontre de la tradition selon laquelle c’est l’homme qui définit la distance au début de chaque tango.

Ceux qui dansent ouvert, nouvelle génération recherche de nouveauté de création, chorégraphique, recherche de nouveautés rythmiques, posturales. Fondée sur la liberté de mouvements et expressivité appartenance au monde de la danse. Permet aux hommes de déployer savoir-faire, technicité, aux femmes de développer leur potentiel, souplesse,dissociation, extrême conscience de la motricité.

La qualité de l’étreinte est vécue de l’intérieur comme une façon de s’engager dans la danse. La posture des danses de couple est ancienne et connue de tout le monde, même des non pratiquants, des jeunes,etc.

Le tango est qualifié par l’improvisation, rupture profonde avec les danses précédentes. Concerne le rythme et la nature des déplacements, il est possible de s’immobiliser. Dans la salida, pas de base des années 8O, le danseur joint au temps 5 pendant que la danseuse croise. Les danseuses doivent apprendre le croisé, afin de l’oublier et le faire systématiquement. Les danseurs partagent un vocabulaire nécessaire pour leur improvisation. Comme les musiciens , constituant un groupe qui partage la mémoire collective d’un répertoire.

Deux formes d’improvisations. Soit assemblage de séquences apprises, selon les mêmes cadences rythmiques, voire dans le même ordre. Soit, le danseur est relayé par les capacités d’écoute de la danseuse qui inspirent et nourrissent ses propositions. C’est valable pour certains très très bons maestros en démonstration.

Partageant le même corpus, les danseurs peuvent danser dans n’importe quelle ville du monde.

Pas besoin de connaître la langue du pays.

Limité a quatre morceaux, l’engagement est sans risque, cela nourrit la circulation du désir dans le bal.

Le premier bal.

C’est une inquiétude extrême. Il y a toujours un danseur amateur des débutantes qui val les faire danser, jouer un rôle de guide, de père, de Pygmalion, et une grand charmeur qui va leur confirmer qu’un jour elles seront les meilleures danseuses.

Les hommes,eux, sont pétrifiés, et il leur faut du temps avant d’inviter.

L’invitation.

En entrant dans la salle de bal, les danseurs ont intériorisé les codes de conduite sociale. L’invitation est une prérogative de l’homme dans les sociétés patriarcales européennes. Il n’y a pas que l’invitation, il y a la façon de s’habiller, le carnet de bal, etc.

La femme Argentine a l’habitude du regard de l’homme, c’est un élément constitutif de sa construction. Ce n’est pas le cas en France. L’invitation au regard n’est pas totalement pratiquée en France. Le niveau technique, mais aussi l’apparence physique,les signes de jeunesse ou de vieillesse jouent un rôle majeur dans la répartition des invitations.

Pas trop grande, pas trop grosse, pas trop petite, pas trop vulgaire, pas trop maquillée, savoir bien danser, etc., la concurrence est rude.

Le reproche sourd aux danseurs est qu’ils n’invitent que les femmes qu’ils connaissent et ne s’aventurent pas vers l’inconnu.

«  J’aime beaucoup quand une femme m’invite, parce que je sais qu’elle a envie de danser avec moi, chose dont je ne suis pas sûr lorsque j’invite ».

La peur de ne pas trouver le désir de l’autre en face de soi est le prix à payer de la prérogative masculine. Se cramponner à l’invitation est une attitude passéiste.

Le partage du principe d’invitation ne changerait rien au processus de danse.

Corps à corps.

La symbolique du couple uni, dans la façon de marcher enlacé. Sur la piste, la fusion est extériorisée de multiples façons. Yeux fermés, sourire léger, mais fermement arrimé aux lèvres. Ces postures fascinent autant les spectateurs que la virtuosité technique.

L’homme et la femme n’ont d’yeux que pour l’autre. Symbolique du couple seul au monde. Comme si la danse seule pouvait créer cet état fusionnel.

Dans les couples constitués, une gestion de la relation dans la danse est nécessaire.

Les pas de danse.

Exemple : le boléo. De nombreuses danseuses l’exécute sans qu’il soit explicitement proposé par le partenaire. Elles anticipent, en espérant satisfaire à l’avance une demande potentielle. Le fait de faire lever la jambe à la danseuse est un plaisir apprécié par les hommes ! La danse entre hommes historiquement au mode de transmission du savoir danser.

Du côté des femmes le déficit de partenaires est l’explication la plus plausible. Elles dansent tout aussi concentrées sur leurs pas que lorsqu’elles dansent avec un danseur.

La construction de soi.

Le plaisir de séduire est rarement évoqué par les danseurs qui parlent du plaisir de la danse !

Un espace de relation. Les danseurs de tango, font partie d’un milieu bien particulier et homogène, classe moyenne, avec un attrait culturel et artistique développé ( danse, peinture , dessin, sculpture, écriture ). Ces points particuliers apparaissent rarement, car la pratique est silencieuse, la relation essentiellement corporelle.

En tango, c’est l’autre, par son poids, son corps, sa mobilité, ses inerties, et ses énergies, qui propose un regard sur soi même.

« Quoique surpris par la corporéité d’un corps féminin lorsque je le prends dans mes bras, je suis désorienté lorsque c’est un homme que j’enlace ».

Apprendre à danser nécessite aussi de partir à la découverte des manières d’entrer en relation avec l’autre.

Le code vestimentaire évolue, mais nécessite toujours des chaussures de ville, à talons hauts pour les danseuses( nécessaire à leur contre-poids). Au bout de quelques mois, les débutants se transforment lentement pour entrer dans le moule !

Danser n’est pas coucher, mais nécessite le même registre d’engagement corporel que dans l’acte sexuel. L’engagement demeure limité dans le temps et l’espace et ne contient aucune promesse, dans une forme paradoxale, avec un engagement corporel intense et un désengagement contractuel.

De la sensualité à la retenue. La circulation ritualisée du désir est organisée de manière à ce que le passage à l’acte soit hors-cadre. Si la réalisation suivait la danse, cela constituerait une déception : Tout ça pour ça !

La construction de soi, par la famille, la culture, le travail, les loisirs. Les identités personnelles sont fortement structurées par la famille.

Nombreux sont les danseurs qui se tangotisent : Envie de voyager à Buenos Aires, voire émigration à l’âge de la retraite. Transformation importante du physique, cheveux, etc. Evolution du prénom, responsable organisation, professeur de danse, etc.

Cela peut prendre l’aspect d’un parcours thérapeutique.

Entre le bal et la scène.

Il y a une importante différence entre les danses de scènes et les danses populaires, jugées de façon dédaigneuse. Leur enseignement est régi de façon différente.

Le spectacle tango argentino ( 1983/84) a joué un rôle marquant dans la résurgence de cette danse tombée en désuétude. Le renouveau a été possible grâce notamment à l’historique des mentalités, ( bals musettes, chansons connues, etc.). Il y avait tout un univers collectif qui a été réactivé.

Les territoires de la danse : le trottoir, la rue, le salon, le bal, la scène.

Le classicisme : la scène, la condition d’artiste, circuit de diffusion : théâtre c’est une crispation identitaire.

Sur scène, le tango change de nature et perd ses qualités sociales.

Dans le bal, le danseur en style milonguero, ne recherche rien de spectaculaire, mais une exhibition contradictoire de l’intimité de la relation, de ce qui est invisible, mais circule dans le couple.

Dans le bal, il peut y avoir une démonstration, on tombe alors dans le tango spectacle de scène.

Une danse mondiale. Du fait de sa circulation mondiale, le tango se professionnalise danseurs, professeurs, DJ, etc.

Caractéristiques peuvent présenter le tango :

L’abrazo, caractéristique des danses européennes telles que la valse, avec trois points de contact, prise de main ( gauche homme), enlacement ( bras droit homme) , bras gauche de la femme sur bras ou dans le dos de l’homme.

Dans l’absolu peu de pas, avec passage au centre pour assurer cohérence du transfert du poids du corps.

L’univers rythmique composé de trois danses tango, valse, milonga. Le bal est le terrain d’expression principal. Mais néanmoins, danseurs et musiciens constituent deux groupes distincts, avec tendances à l’autonomisation plutôt que fusion.

Contexte extrêmement codifié. On ne danse pas n’importe quand, n’importe comment.

Considéré comme danse latine, bien que caractérisé par une posture corporelle propre aux danses enlacées occidentales.

Le milieu du tango. Au début des années 80 , le développement s’est fait à partir de structures associatives, puis les associations ont professionnalisé les bénévoles, les professeurs. Le droit du travail, la promotion commerciale,etc., sont entrés en scène.

Chicho était batteur et comédien,

Pablo Veron était danseur ( claquettes),

Gustavo Naveira a rencontré le tango à l’université ( économie ).

Le bal et la danse pour réhabiliter la ville. Initiatives associatives pour animer l’espace public.

Suite aux émeutes urbaines des années 80, l’artiste fer de lance des politiques urbaines !

Les élus locaux oublient que le bal exige des compétences et un engagement individuel. Ce qui fait que le public reste quelquefois passif face à la musique.

Le nécessaire pèlerinage à Buenos Aires !

Ce voyage procure la légitimité de la passion tango. Le voyage apparaît comme une aventure encadrée dans sa préparation, au départ et à l’arrivée, par un réseau de connaissances et par des attentes en matière de pratique. C’est une quête vers une mythologie,un retour aux sources.

Le tango rythme toute la vie pendant le voyage. Pas de vide ni de question d’emploi du temps, du choix de restaurant,etc.

Achat de chaussures obligatoire, plusieurs paires pour les femmes.

C’est aussi une construction identitaire.

Expérience du cabeceo, ou l’invitation du regard, puis les danseurs se rejoignent sur la piste.

Le tango est il aujourd’hui ce que le passe-temps des ouvriers était il y a peu : une façon de se revaloriser après avoir passé huit heures d’un travail inintéressant ?

En mettant du couple et de l’altérité dans la danse, chose qui avait été dépassée par la danse contemporaine. Le tango : la construction de soi se réalise par une confrontation avec l’altérité dans un face à face renouvelé, sous la surveillance du groupe.

Entrez votre adresse e-mail pour souscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par email.

Rejoignez 271 autres abonnés