Un Bal d’Étudiants

bulllierEn 1908, la librairie H. Champion (5, Quai Malaquais Paris 6e), publie un livre de trente-trois pages intitulé Un Bal d’Étudiants consacré au célèbre Bal Bullier.

Le nom de l’auteur n’apparaît pas. On sait juste qu’il s’agit d’un ancien contrôleur du droit des pauvres (voir note 1).

Cet auteur anonyme écrit ce livre en raison de deux faits où le hasard a joué un rôle certain. D’abord, il trouve un livre dédié au Père Bullier qui l’intéresse particulièrement, à savoir, Les Étudiants et les Femmes du Quartier Latin (1860), écrit par un étudiant anonyme et publié par Marpon. Ce livre décrit les habitués de La Closerie des Lilas et mentionne que le Père Bullier voulait écrire ses Mémoires, mais qu’il ne le fit jamais.

Ce livre le captive beaucoup plus que les Mémoires, celles-ci bien réelles, de Mademoiselle Rigolboche (qui avait lancé le cancan) dont les pages ne l’intéressaient que très moyennement, elles aussi publiées en 1860 (voir note 2).

Ensuite, l’auteur se promène un jour dans Paris et lit une information selon laquelle un lieu est à vendre, vente confiée à l’Étude de Maître Prudhomme, notaire. La valeur croissante des terrains conjuguée à la forte concurrence des nouveaux lieux festifs de Montmartre et de ceux de la rive droite qui apparaissent plus modernes, sans même parler de l’évolution des mœurs, ont conduit à une désaffection de la clientèle.

En 1840, il y avait deux grands bals :

1) La Grande Chaumière tenue par Lahire (d’où le nom donné à la rue actuelle).
2) La Chartreuse, ancêtre du Bullier, tenu par Carnaud qui était tout à la fois chef d’orchestre, premier violon, restaurateur, cafetier, compositeur et littérateur ! Cet établissement ferme en 1847 et c’est lui qui est à vendre.

Finalement, la vente n’aura jamais lieu car François Bullier décide d’acheter le terrain, et donc l’établissement. Il va en faire l’un des principaux lieux de Paris consacrés à la danse, et même une référence. De nombreux artistes, les peintres surtout, immortaliseront ce lieu (cf. Le Tango à Paris entre 1920 et 1955).

C’est cette histoire que l’auteur anonyme raconte dans Un Bal d’Étudiants.

François Bullier n’était pas un inconnu dans le monde du divertissement. Il travaillait à La Chaumière (il était préposé aux quinquets, c’est-à-dire en charge d’allumer et d’éteindre les lampes à huile), mais surtout, il était le propriétaire du Bal du Prado qui occupait l’ancien Théâtre de la Cité-Variétés, non loin du Palais de Justice. Ce bal très prisé, parfois ouvert jusqu’à six heures, avait un orchestre de trente musiciens et, selon le règlement intérieur, «on déposera Armes, Cannes et Parapluies au Vestiaire ».

Il appelle sa nouvelle acquisition  La Closerie des Lilas  dont l’absence de réels aménagements permet de danser uniquement d’avril à octobre, à la belle saison. Les autres mois, on danse au Bal du Prado. Il fait planter des milliers de lilas.
Bullier a une idée de génie : il fixe un prix d’entrée modique, moins cher que le prix pratiqué par ses concurrents directs. Le succès est immédiat, d’autant plus que les danses ne sont plus taxées.
À la destruction du Bal du Prado, en 1868 pour construire le Tribunal de commerce, la clientèle, tout naturellement, rejoint la Closerie des Lilas.

L’orchestre, chose rare, est placé au centre de la salle.

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Bullier avant les travaux (ce dessin ne fait pas partie du livre)

Bullier meurt en 1869. Son neveu lui succède et il engage des travaux considérables qui rendent l’espace immense.

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Photo figurant dans le livre en page 2

Au début, le lieu ouvrait dès neuf heures compte tenu que les gens se promenaient dans le jardin et que plusieurs activités pouvaient les distraire. Outre la danse en effet, les dames affectionnaient les balançoires ; les hommes le billard, le jeu de quilles et le jeu de boules.

En 1859, les horaires changent pour la danse. Le bal ouvre uniquement le soir, les dimanches, lundis et jeudis.
Cette année-là, la Closerie des Lilas devient Bullier.
Desblins est chef d’orchestre et premier violon.

La clientèle est nombreuse avec des personnages pittoresques et originaux, d’autres très célèbres ou promis à un bel avenir :

– Annette dont on apprend qu’elle a le « mollet parfait ».
– Marie Pellegrin qui vient au Bullier pour, dit-elle, « oublier les stupides gommeux du boulevard des Italiens » (voir note 3).
– Marie l’Absinthe qui boit quinze verres par jour du fameux liquide.
– Le poète Bérenger.
– Gambetta.

La foule au Bal Bullier (ce dessin ne fait pas partie du livre)

La foule au Bal Bullier (ce dessin ne fait pas partie du livre)

Le succès est de plus en plus fulgurant mais deux événements majeurs mettent un coup d’arrêt brutal à l’activité florissante.
Le premier, c’est la guerre de 1870. L’établissement sert d’abord de camp à une compagnie de francs-tireurs. Les nombreux blessés dus aux bombardements allemands sont en partie soignés au Bullier qui est transformé en hôpital.

Le second, c’est la Commune.

Le long du Jardin du Luxembourg se trouvait une poudrière qui a été atteinte par un obus manquant de faire sauter le Bal Bullier. Aussi, pour consolider la salle, le propriétaire fait construire la galerie circulaire donnant au bal un nouveau visage.

Ces événements tragiques et sanglants terminés, la vie reprend. Les danseurs et danseuses reviennent et parmi eux, une personne qui fera parler d’elle : La Goulue. Elle sera la vedette du Moulin Rouge avec son french cancan et la première vedette à inaugurer l’Olympia en 1893.
Toulouse Lautrec lui a consacré plusieurs œuvres.

Le cancan à Bullier (cette photo ne fait pas partie du livre)

Le cancan à Bullier (cette photo ne fait pas partie du livre)

En 1883, l’établissement change de propriétaire. Les Frères Moreau conservent les traditions dans leur ensemble. Toutefois, une nouveauté, l’électricité, est accueillie avec enthousiasme et exploitée le plus possible, donnant au Bal Bullier un visage féérique. C’est cette abondance de lumières (globes, guirlandes, etc.) que les peintres et dessinateurs mettront en valeur.

Un buste de Bullier est érigé (voir note 4).

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NOTES

1) Le droit des pauvres était un impôt directement prélevé sur les spectacles en faveur de l’Assistance Publique, institué à la fin du XVIIe siècle. Initialement, il était limité à la Comédie-Française et à l’Opéra. Il fut appliqué de plus en plus largement à différents établissements, notamment les théâtres et les bals (avec des règles particulières pour les guinguettes). Le Régime de Vichy supprime cet impôt mais crée un impôt sur les spectacles, jeux et divertissements, perçu directement par les communes et non plus par les établissements.

2) En cela, il rejoint l’analyse que faisait Tony Fanfan (en réalité Antonio Watripon) sur Mademoiselle Rigolboche, dans Paris qui danse, Études, Types et Mœurs (1861) et plus précisément dans les considérations sur le Bal des Folies Robert : « Rigolboche n’a pas encore atteint l’âge de la femme. […]. C’est une de ces créatures prédestinées à rester filles toute leur vie. On se demande, après cela, ce que peuvent être les Mémoires d’une demoiselle de vingt-trois ans ».

3) Le gommeux est un personnage fantaisiste, ridicule et très féru de mode avec le désir de se faire remarquer qui apparaît dans les romans vers 1840. Son signe caractéristique est sa coiffure comportant une raie au milieu de la tête. La coiffure est très souvent l’élément choisi par ceux qui veulent se faire remarquer et peut donner lieu à des situations cocasses. Ainsi, la coiffure de certains footballeurs contemporains, considérée comme moderne et à la mode, est très exactement celle que l’on voit sur certains personnages représentés en peinture lors de la Renaissance italienne… c’est dire si c’est nouveau et moderne !
L’origine du mot gommeux est controversée. La phrase de Marie Pellegrin cependant conforte assez la pensée d’Edmond de Goncourt qui voyait dans ce terme, le mépris des femmes des cabarets de Paris qui se moquaient des hommes qui mettaient de la gomme dans leur absinthe et qui fréquentaient plutôt les quartiers de la rive droite.

4)

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Le buste de Bullier

 

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