Composer un tango selon E. Discépolo

Vers 1931, la presse française s’intéresse toujours au tango bien qu’il connaisse une période difficile. Plusieurs journaux ont des correspondants dans divers pays qui envoient en France des comptes-rendus de spectacles, des interviews réalisées auprès de figures marquantes.
C’est dans ces conditions que J. Weissmann, alors qu’il se trouvait en Argentine, a eu l’idée d’interroger une sommité du tango, Enrique Discépolo, sur un point très précis, à savoir, comment faire un tango (voir note).
Pour être sûr que l’interview soit fait dans de bonnes conditions, il a été réalisé un matin, avant le déjeuner, car aux dires du journaliste, c’est dans la matinée qu’Enrique Discépolo était dans les meilleures dispositions. En effet, il avait en horreur les concerts radiophoniques souvent diffusés l’après-midi, sachant que toute radiodiffusion le faisait fuir de toute manière.

L’interview a été court, le voici en intégralité :

-Que demander à l’un des maîtres du tango ? sinon de le prier de nous indiquer comment se fait un tango…
-Comment faire un tango ! Oh, c’est très simple : en sifflant me répondit-il vivement et un peu ironique, et il ajoutait : le sifflement est au tango ce que l’eau est au poisson ! Je m’explique : tout tango qui n’est pas sifflé par le peuple est un tango mort d’avance.
On se rend compte du succès d’un tango par la proportion dans laquelle il est sifflé ! Quand je désire faire un tango, je commence par siffler un motif quelconque, une phrase, un motif et je continue tout le jour et quand je le tiens bien, il n’y a plus qu’à l’écrire, à l’imprimer et à l’enregistrer.
Le secret du succès c’est de faire un tango quand le public en a besoin.

-Mais est-ce vraiment difficile de composer un tango ?
-Pas du tout. Pour moi au moins. Il doit y avoir une union très étroite entre les paroles et la musique. Par exemple, dans Yira Yira, il y a autant d’amertume dans les paroles que dans la musique.

-Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le tango ?
C’est tout d’abord trouver le thème et ensuite… trouver la personne qui le chantera comme on le désire et comme on le pense.

-Comment s’exprime le mieux le tango ? Quand on le joue, quand on le chante ou quand on le danse ?
-Un tango a toujours sa faveur si on l’interprète bien. Il faut qu’il soit bien joué et chanté avec émotion et à la danse, sans gesticulations ! (Sin aspaviento) parce que le tango est une danse très sérieuse. Le tango ne permet pas les blagues ni les fantaisies. Le tango est tout amour, tout souvenir, toute chimère.

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Au-delà de la brièveté de cette interview, on peut noter une densité du propos en raison des idées auxquelles il renvoie. L’importance de la mélodie apparaît fondamentale, l’adéquation entre la musique et le texte et, bien qu’il ne le dise pas expressément, l’adéquation entre la musique et la danse. L’idée de la qualité de l’interprétation qui doit traduire les intentions du compositeur est clairement affirmée et si on raisonne a contrario, on constate que sa théorie ne laisse fort judicieusement aucune place à ce qui pourrait dénaturer la composition qui est pensée, voire vécue. Enfin, on retrouve le triptyque du tango : la musique, la poésie et la danse.

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NOTE

Enrique Discépolo (1901 – 1951) est l’une des figures les plus marquantes de l’histoire du tango argentin, auteur de nombreux tangos (Esta noche me emborracho, Cambalache, etc.) et qui a participé à plusieurs films que ce soit en tant qu’acteur, réalisateur ou scénariste.

 

Cambalache par Julio Sosa

Yira Yira par Alberto Castillo

Esta Noche me emborracho par Carlos Gardel

 

 

 

 

 

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