Pie X et le tango : du rififi à Rome

Jean Carrère

Le 19 octobre 2015, dans la note 2 de l’article intitulé L’Église, les intellectuels et la société face au tango au début du XXe siècle, j’écrivais : « Une démonstration de tango devant le pape en février 1914 est une question débattue encore aujourd’hui : fait avéré pour les uns, légende pour les autres. Volontairement, cette question n’est pas abordée ici car elle fera l’objet d’un article spécifique sur ce blog ».

Le présent article concerne donc cette question.

Cette dernière est particulièrement complexe, beaucoup plus qu’il n’y paraît mais captivante.
Elle fait intervenir des personnes célèbres et des journaux réputés.
Des écrits publiés avec un décalage dans le temps de quelques jours ont été facteurs d’incohérence et de confusion. Mais surtout un enchevêtrement de données incontestables prises isolément, mais parfois opportunément disposées, a fait perdre toute cohérence rationnelle à l’ensemble.

Aussi, dans un souci méthodologique, il convient après avoir rappelé brièvement le contexte, d’examiner l’origine d’une éventuelle démonstration de tango devant le pape, son auteur, la crédibilité de cette thèse, et ses motivations.

(Pour faciliter la compréhension de certains points, j’ai préféré donner quelques précisions qui figurent entres crochets et non pas renvoyer à des notes qui auraient gêné la lecture des articles.
Pour agrémenter les articles de presse, j’ai inséré des illustrations qui n’étaient pas dans l’édition originale).

*

En 1914, le tango qui faisait partie des nouvelles danses connaît un développement et un succès retentissant dans plusieurs pays européens dont la France et l’Italie. À cet engouement, correspond une vive opposition émanant de certains dirigeants politiques, d’une partie de la société, parfois du corps médical, mais surtout de l’Église (voir l’article précité pour le détail).

En France, la condamnation des évêques était véhémente et virulente et notamment celle du cardinal Amette. Le tango considéré comme une danse lascive et offensante pour la morale était combattu par les prélats.

C’est dans ce contexte qu’une nouvelle apparaît selon laquelle le pape Pie X aurait assisté à une démonstration de tango afin de se faire une idée précise sur cette danse tant décriée. En d’autres termes, il aurait été demandé au pape d’exercer un rôle de contrôle ayant valeur dogmatique.

Rarement danse et religion auront été mêlées à ce point.

L’origine de cette thèse.

Elle est à rechercher dans un article de presse qui mentionne ce fait pour la première fois, et plus précisément dans un article de Jean Carrère (voir note 1) paru dans le célèbre journal Le Temps dont il était le correspondant à Rome (voir note 2). Cet article a été écrit le 25 janvier 1914 et publié dans l’édition du 28 janvier dans la rubrique « Au jour le jour ».

Le voici in extenso :

La « furlana », danse du pape.

(De notre correspondant particulier)

Rome, 25 janvier.

« Est-ce que par hasard, à Paris, vous parlez d’autres choses que de danse ? Ici, pas ! Et l’infortuné « brillant causeur » qui dans un thé, dans un dîner, dans un flirt, voudrait faire papillonner la causerie sur autre chose que le tango, la maxixe brésilienne, le pas de deux, le pas de quatre, le pas de l’ours ou du canard [qui faisaient partie des danses modernes] se verrait incontinent regarder de haut en bas par son nombreux ou restreint auditoire… Il courrait tous les risques d’être abandonné à lui-même avant la consommation du festin.
Et ne croyez pas que cette occasion de la danse soit exclusive aux hôtels cosmopolites, aux salons mondains et aux milieux frivoles. On en parle partout, même autour du Quirinal, même autour du Vatican. L’autre matin, comme j’allais à la Consulta [Carrère signifie qu’il est allé au Palazzo della Consulta situé place du Quirinal qui abritait à cette époque le ministère des Affaires étrangères] demander quelques renseignements sur la question d’Albanie [une des questions les plus épineuses dans les relations internationales à l’époque], un des plus intelligents collaborateurs du marquis San-Giulano [Ministre des Affaires étrangères du Royaume d’Italie à cette époque] m’accueillit par ces mots :
— Est-il vrai que le mandement de Mgr Amette ait terrassé le tango à Paris ?
— Absolument vrai, dis-je [c’est faux car s’il est vrai que Mgr Amette a publiquement condamné le tango, notamment par voie de presse, cette danse a prospéré].
Et nous fûmes entraînés ci-avant par les commentaires de cet événement parisien et mondial que nous oubliâmes de parler d’Essad Pacha ou du fantomatique prince de Wied [il fait allusion à la lutte pour la prise du pouvoir en Albanie. Guillaume de Wied devient roi d’Albanie le 21 février 1914, pour quelques mois. La photo ci-après le montre tel qu’il s’est présenté au pays].

Guillaume de Wied

Sophie de Wied

À la cour, il y a deux parties : ceux qui sont pour et ceux qui sont contre les pas exotiques. Et la reine Hélène elle-même ne dédaigne pas d’écouter d’une oreille également bienveillante les arguments fournis par les deux camps [la question du tango était présente dans plusieurs monarchies européennes].
Enfin dans l’entourage du Saint-Siège on parle de la danse plus encore que du prochain consistoire, qui est du reste renvoyé au printemps [il aura lieu le 26 mai 1914].

Le « Juro » des nouveaux cardinaux lors du consistoire de mai 1914.

Et le pape ?
Eh bien, le pape lui-même le grave et souriant pape Pie X, savez-vous ce qu’il faisait ces jours derniers, pendant que les reporters d’Europe et surtout d’Amérique annonçaient sa maladie par les fils spéciaux du monde entier [une bronchite aux complications très graves qui entraîneront sa mort quelques mois plus tard] ? Il se faisait expliquer et décomposer le pas du tango par deux des représentants les plus illustres de l’antique patricien romain !

Tel est le dernier bruit répandu dans tous les salons de Rome. L’histoire vaut qu’on la détaille car elle montre Pie X sous un aspect sympathique et familièrement charmant. Cela nous repose un peu de la question romaine et du « Pacte Gentiloni ».
Vous savez que le cardinal vicaire [il s’agit du cardinal Basilio Pompili, Vicaire général de Rome de 1913 à 1931 et par conséquent représentant le pape], tout comme son collègue de Paris, a interdit le tango dans Rome. Or, dans l’entourage même du pape, quelques gentilshommes de la cour pontificale firent observer que le tango, tel qu’on le danse dans les salons, n’est pas plus immoral et l’est même moins que la polka, la mazurka, et surtout la valse, depuis longtemps tolérées partout. On fit valoir autour du pape, et même au pape en personne, la thèse qu’invoquait naguère Mademoiselle Ève Lavallière, à savoir que les difficultés et la tension qu’imposent les danses nouvelles, telles que la maxixe et surtout le tango, préoccupent à tel point les danseurs, que les pauvres couples, accablés du souci de ne rater aucune de leurs évolutions, ne sauraient penser à rien autre chose qu’aux divers mouvements de leurs pieds [c’est exact, elle le disait et le Mercure de France le rappelait en novembre 1914]. Dans le boston, la valse, la polka, au contraire, les couples mollement enlacés, entraînés par une musique facile, ont tout loisir de rêver et même de se communiquer leurs rêves.

Ève Lavallière

Pie X fut très frappé par cette plaidoirie, et voulant se renseigner directement, il reçut en audience tout à fait privée deux jeunes gens appartenant à la plus vieille aristocratie pontificale [Carrère sait sans doute que des cardinaux étaient issus de cette famille], le prince A. M…. [Jean Carrère assez curieusement n’écrit que les initiales mais il s’agit du prince Antici Mattei] et sa cousine. Et les deux jeunes gens, émus et surpris, murmurant à voix basse les notes mélancoliques de la populaire musique argentine, esquissèrent devant le Saint-Père attentif les va-et-vient compliqués de la danse à la mode — ou qui, du moins, était encore à la mode hier.

Le pape, regardant avec stupéfaction les deux infortunés jeunes princes dont le front se plissait, dont les lèvres étaient pincées, et dont tous les gestes attestaient l’application la plus rigoureusement tendue :
— C’est cela le tango ? Demanda Pie X.
— Oui, Sainteté, fût-il répondu.
— Eh bien, mais chers enfants, vous ne devez pas beaucoup vous amuser !
Et Pie X manifesta la plus railleuse commisération pour ses infortunés gens du monde, qui, s’ils étaient contraints de danser le tango par pénitence, trouveraient qu’on les traite avec trop de cruauté. Il leva donc, comme vous savez, l’interdiction contre le tango, exigeant toutefois qu’on en changeât le nom, qui est, dans cette affaire, la seule chose inconvenante [cette phrase de Jean Carrère est étrange car il fait dire au pape des propos que lui a tenus Enrico Pichetti dans son Académie de danse ; voir note 3].
Mais avant de congédier les deux jeunes princes, encore tout troublés de l’ironie pontificale, le pape leur dit avec sa narquoise bienveillance :
— Je comprends que vous aimiez la danse. C’est de votre âge. Ce goût a été et sera de tous les temps. Dansez donc, puisque cela vous divertit. Mais au lieu d’adopter ces ridicules contorsions barbares de Nègres ou d’Indiens, pourquoi ne pas choisir cette ravissante danse de Venise, que j’ai souvent regardée danser dans ma jeunesse, et qui est si élégante, si claire, si vraiment de notre race : la furlana ? [Il ne faut pas oublier que Pie X était né en Vénétie et qu’avant de devenir pape il avait été prêtre à Trévise et ensuite Patriarche de Venise].
— La furlana ? Firent, surpris, les deux jeunes adeptes du tango [même s’ils ne la dansaient pas, il est très curieux qu’ils n’aient eu aucune notion de ce qu’elle pouvait être].
— Comment ? Vous ne connaissez pas la furlana ?
Et le pape, tout guilleret, faisait déjà le geste de se lever, comme s’il se disposait à révéler lui-même les harmonieuses évolutions de cette coquette danse. Mais il se ravisa vite, soit rappelé au souvenir de son auguste mission, soit retenu par un peu de rhumatisme. Et faisant demander un de ces bons serviteurs vénitiens, il le chargea d’indiquer aux deux jeunes patriciens les mouvements généraux de la furlana. Le prince M… et sa cousine, entraînés par un long exercice dans les divers thés-dansants, ne furent pas longs à s’instruire, et quand ils eurent reçu leur congé, ils s’en allèrent, émerveillés, raconter dans les salons romains comment le pape venait de lancer une danse nouvelle. Et incontinent, ils initièrent tous leurs amis au secret de la furlana » [donc ils initient leurs amis concernant une danse qu’ils viennent tout juste de découvrir…] ».

Cet article aurait pu passer inaperçu et pourtant c’est l’inverse qui va se produire. Il va, au contraire, avoir une portée considérable dans toute l’Europe et même outre-Atlantique, principalement en Argentine et aux États-Unis.
D’abord, certains journaux italiens très célèbres reprennent l’information comme le Corriere della Sera dans son numéro du 28 janvier 1914.

Malgré cet article particulièrement documenté et étayé écrit par Jean Carrère, des doutes apparaissent très vite.

À titre d’exemple, le Corriere della Sera du 30 janvier écrit un article intitulé Il Papa e la furlana : una protesta. La Nonciature pontificale fait savoir que les allégations qui se sont propagées dans la presse tant en France qu’en Italie, sont complètement infondées et ajoute : « Certains journaux selon lesquels une démonstration de tango aurait été faite devant le pape, la Nonciature pontificale déclare que ces propos offensent Sa Sainteté et sont totalement infondés ».

Le 30 janvier dans le journal italien Il Messagero, le prince Antici Mattei dément catégoriquement avoir participé à une quelconque démonstration de danse devant le pape.

Dans son édition du 1er février, L’Illustrazione Italiana tout en insistant sur l’originalité du fait présenté, invite à prendre du recul. La mention « Sara poi vero ? — Per lo meno, è ben trovata ! » [« La chose est-elle vraie ? Pour le moins, c’est bien trouvé »] peut s’analyser comme une invitation à la prudence. Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est cette mention qui se retrouve parfois dans la presse française (mais pas obligatoirement dans la presse régionale).

 

Pie X

Face à ces accusations, Jean Carrère se défend personnellement dans un article du 2 février 1914 paru dans le journal Le Temps le 5 février. Il écrit :

Le triomphe de la « furlana ».
(Dépêche de notre correspondant particulier)

« Je m’excuse d’abord auprès des lecteurs s’il m’advient de parler un peu de moi dans cet article : mais j’y suis contraint par l’actualité même. On m’attribue, en effet, dans la plupart des journaux italiens et dans beaucoup de journaux étrangers, le parrainage et parfois même la paternité de cette danse nouvelle qui fait déjà fureur à Rome, et qui bientôt fera le tour du monde entier : « la furlana ».
En vérité, la « furlana » n’avait besoin ni de père, ni de parrain, vu qu’elle existe depuis des siècles ; et nous venons de retrouver à la bibliothèque Victor-Emmanuel de Rome des estampes du XVIe siècle, montrant des patriciens de Venise, vêtus des costumes pesants et cravatés des fraises du temps d’Henri IV, qui dansaient la « furlana » au Palais des Doges. Ce n’est donc pas la première fois que cette danse est à la mode dans la société aristocratique. Mais en réalité, un divertissement tombé en désuétude est comme mort, et le réveiller, c’est le créer de nouveau. Le tango était, lui aussi, bien ancien quand, il y a trois ans, on s’avisa de l’introduire en Europe. Or il y a dix jours personne ne parlait de la « furlana ». Aujourd’hui, tout le monde en parle. À qui doit-on cette nouveauté, ou si l’on veut, ce renouvellement ? À une chronique du Temps disent les uns ? Hélas ! Non. J’en serais vraiment trop fier. On le doit incontestablement au pape lui-même. Voilà qui est hors de doute.
On a beaucoup épilogué en effet sur le récit que j’ai donné dans Le Temps d’il y a huit ou dix jours, au sujet de la fameuse entrevue de Pie X et d’un prince romain. Les uns ont dit que j’avais rapporté fidèlement la vérité, d’autres que je m’étais trompé sur plusieurs points de détail. Que puis-je répondre ? Je n’étais pas sur les lieux évidemment. Et je n’ai pu répéter que ce que j’avais entendu raconter dans les salons de Rome, à travers des versions différentes et comparées. Au surplus je n’ai pas été le seul à noter et à répandre les faits eux-mêmes. Mon ami le prince de Carini, correspondant du Matin, a signalé exactement la même anecdote par dépêche, quelques jours avant moi.
L’Italie, de Rome, également. Et puis, après la publication de mon article, qu’on reproduit tous les journaux de Rome, un grand nombre de mes confrères, tels que La Tribuna, Il Messagero, La Vita, etc., se sont livrés à des enquêtes personnelles et ont confirmé mon récit [c’est faux].
Mais qu’importe ? La question n’est pas là. Que le prince A.M… ait fait connaître le tango au pape lui-même ou à son secrétaire [le cardinal Merry del Val] ; qu’il ait dansé avec sa sœur ou sa cousine, ce sont là des détails amusants et pittoresques, bien dignes d’alimenter les causeries des thés de cinq heures, mais qui sont, dans l’espèce, d’une importance toute secondaire.
Deux points seuls sont intéressants et méritent de passer à l’Histoire :
Oui ou non, le pape, après s’être moqué du tango, a-t-il fait l’éloge de la « furlana », cette jolie danse vénitienne qu’il avait vue souvent dans le pays de son enfance auquel il reste attaché de toutes ses fibres ?
Sur ces deux points, il n’y a aucune espèce de doute. On s’est occupé du tango au Vatican ; on a vanté la « furlana » au Vatican. Voilà l’essentiel. Tout le reste n’est que bavardage et chronique ! C’est donc bien du pape lui-même qu’est partie l’apologie, et par conséquent la première impulsion de la danse nouvelle.
En quoi a consisté en cette affaire mon humble rôle ? À faire tous mes efforts pour répandre la pensée du pape, et pour lancer le plus loin et le plus vite possible la jolie danse recommandée par lui.
Le dimanche 24 janvier, par un beau soleil romain, je me promenais en voiture à la Villa Borghèse. Je rencontre mon ami Carini, qui était à cheval. Nous nous arrêtons et nous nous mettons à bavarder, comme de coutume. Carini qui est très mondain, me confirme de la façon la plus catégorique les renseignements que de son côté il a recueillis sur la conversation du pape avec le prince A.M…. Soudain, j’entrevois le parti immense qu’on peut tirer de la délicieuse bonhomie papale [sur ce point, Jean Carrère se trompe car la conversation à laquelle il fait allusion est celle que le pape aurait eue avec la mère du prince au sujet de l’enseignement du tango que ses enfants suivaient chez Pichetti].
—Carini, lui dis-je, j’ai une idée : voulez-vous que nous travaillions, l’un et l’autre, à la propagation de la « furlana », la danse du pays ?
— Oh ! Très volontiers, me dit-il.
— Eh bien, partons ; vous avec Le Matin, moi avec Le Temps, nous arriverons peut-être à faire connaître la « furlana » en France. Il ne tient qu’à nous deux, dès maintenant, de la propager à Rome. Parlons tout de suite à tous nos amis et nous ferons une bonne action.
Pacte conclu. Le même dimanche, l’après-midi, j’écris la chronique parue dans Le Temps. On sait le reste. Nous avons réussi au-delà de notre espoir, car la presse romaine, informée comme nous de la pensée pontificale, nous a soutenus avec le plus bel entrain.

À quel sentiment ai-je obéi en agissant ainsi ? Ceux qui me connaissent bien savent parfaitement qu’il n’est entré dans mon esprit aucune idée de vanité professionnelle. Le plaisir d’écrire un article sensationnel, uniquement pour faire sensation, il y a bien longtemps que j’y ai renoncé. J’avais et j’ai un but plus haut, et, si j’ose m’exprimer ainsi, plus « dynamique » en même temps. La vérité est que j’ai vu tout de suite le moyen de combattre le tango et de rapporter le goût public vers les beaux rythmes de nos antiques races. Oui, je le déclare, je déteste le tango et les autres danses barbares.
J’ai l’horreur de ces déhanchements malsains et de ses musiques troubles introduites chez nous par des races sans rythme et sans harmonie. Je vais très souvent dans les salons et les hôtels de Rome, et chaque fois que j’entends retentir ses airs de nomade et que je vois ces contorsions d’Aztèques ou d’Iroquois, je me sens injurié dans toute mon âme grecque ou latine. Je hais le tango, et tout ces pas d’ours et de canard, non parce qu’ils sont immoraux (car je crois, comme bien d’autres, qu’ils ne sont pas plus dangereux que la valse ou la mazurka) ; mais je les hais parce qu’ils sont laids et tristes ; et que la laideur et la tristesse sont les plus effroyables des immoralités. Voilà pourquoi, dès que j’ai eu la certitude que le pape avait prononcé son fameux conseil sur la danse nouvelle, j’ai sauté avec empressement sur cette occasion inespérée. Je demande pardon au bon pape si dans la joie de mon entreprise j’ai joué de son nom peut-être parfois sur un ton trop léger ; mais j’ai la certitude que sa grande bonhomie m’a déjà absous ; et je sais, par un diplomate de mes amis accrédité auprès du Saint-Siège, que Pie X est ravi du succès de la « furlana ». J’ai été, à distance, l’humble collaborateur de sa pensée intime. Ce qu’il a voulu réaliser pour la moralité publique, mes amis et moi, nous avons voulu le seconder pour la beauté. Une fois de plus, le bien et le beau se trouve d’accord.
Et cette petite page d’Histoire restera tout entière à la gloire latine de notre grand pape vénitien.

Oui, sans doute, quelques prêcheurs de morale étroite, quelques âmes tristes et renfrognées, et surtout quelques tartuffes noirs ou rouges fronceront leurs sourcils hypocrites en apprenant cette anecdote, et voileront leur face bilieuse devant le sourire indulgent de ce bon pape, essayant de réformer la danse, comme il a déjà réformé tant d’autres choses dans la chrétienté [cette affirmation est curieuse car Pie X n’était pas du tout ce que l’on peut appeler un moderniste. Son encyclique Pascendi Dominici gregis se prononçait même contre le modernisme. En revanche, il est curieux que Jean Carrère n’est pas mis en avant le côté plutôt novateur de Pie X en musique car, dans le cadre de la réforme de la liturgie catholique, il avait chargé les moines bénédictins de l’abbaye de Solesmes de préparer une nouvelle édition du chant grégorien pour le Vatican sur la base d’une révision des codes anciens].
Tant pis pour eux ! Ce sont eux qui ont tort ; c’est Pie X qui a raison. Pour ma part, je trouve le geste du pape aussi profondément humain, aussi touchant, que celui de Jésus accueillant les parfums de Madeleine, ou s’asseyant sur la margelle du puits devant lequel la Samaritaine, oubliant de puiser de l’eau, s’abreuve à la parole divine.
Le grand psychologue assis sur le trône de Saint-Pierre sait bien qu’on ne peut pas empêcher la jeunesse de danser. Mais alors, puisque la danse est un divertissement éternel et inévitable, pourquoi ne pas la rendre élégante, harmonieuse et s’épurant par sa propre beauté ?
Au lieu des tortillements qui nous viennent des Peaux-Rouges, des Indiens ou des nègres, pourquoi ne pas rappeler à nos antiques races qu’elles ont dans leurs traditions de jolies danses un peu délaissées qui sont l’expression même du génie de nos peuples, et qui valent mille et mille fois tous les tangos et tous les pas de deux ?
Pourquoi, enfin, ne pas nous rendre à nous-mêmes, dans la danse aussi bien que dans nos croyances, au lieu de laisser nos goûts faussés s’égarer vers de sauvages importations ? Voilà ce qu’a fait le pape, d’un seul mot, d’un seul sourire, et peut-être que par lui toute notre exquise élégance va revenir. Et puisque la danse est à la mode, eh bien, dansons ! Mais dansons sur les délicates et rythmiques mesures que nous avons inventé nous-mêmes ; dansons la « furlana » et les pittoresques divertissements italiens ; dansons la « treille », la farandole, la gavotte, la « danse des gueux » et tous les pas jolis de la claire Provence ; dansons la pavane et le menuet, dansons même, s’il le faut, la gigue. Et si ces danses sont trop vieilles, renouvelons-les selon notre propre génie ; inventons-en, au besoin, de nouvelles ; mais, pour Dieu, restons européens en Europe, restons Latins dans la latinité ! Et rappelons-nous que ce n’est pas à nous d’imiter les autres, mais aux autres de nous imiter.
Et maintenant, que tous les sycophantes du monde blâment, s’ils osent, l’attitude si gracieuse de Pie X : il aura pour lui la reconnaissance de tous les vrais esprits latins — et aussi de tous les vrais chrétiens, selon l’allégresse et la beauté de l’Évangile ».

Guido Antici Mattei. Il ne ressemble en rien au danseur du dessin de l’Illustration !

L’Illustration du 7 février 1914 (montrant à en pleine première page une photo de Paul Déroulède mort quelques jours plus tôt), dans le cadre d’un article de Robert Vaucher (voir note 4) sur une double page comportant deux photos faites par l’auteur, relaie l’article de Jean Carrère, agrémenté cette fois d’un dessin qui va considérablement renforcer les informations alléguées car, sous le dessin on peut lire : « Les renseignements recueillis à Rome par les correspondants du Temps et de L’Illustration concordent pour certifier que deux jeunes gens de l’aristocratie pontificale, frère et sœur, ont bien réellement esquissé devant S. S. Pie X les pas du tango.
L’audience eut lieu dans la pièce ordinaire des audiences privées, le prince étant en habit, sa sœur coiffée d’une mantille, selon l’étiquette ».
L’auteur, peut-être également en proie au doute, fait figurer une légende sous le dessin, celle du journal italien publié quelques jours avant : Se non è vero, è bene trovato.
Néanmoins, il n’est pas interdit de penser que le poids de l’image a été déterminant malgré la prudence affichée par cette mention.

Voici le texte de l’article (à l’exception de la description des 47 pas de la furlana) :

«S. S. Pie X vient de prouver une fois de plus que le pontificat n’a pas tué en lui le cardinal Sarto, le bon patriarche de Venise, adoré par tout le peuple du pays des lagunes.
Si le pape est sévère, intransigeant en matière religieuse, il est par contre d’une bonté exquise. Il aime à oublier de temps à autre les soucis de sa charge et à se rappeler les heures où, libre, il allait en gondole à travers sa chère Venise, se mêlant à la vie de ses fidèles. On se rappelle qu’en partant pour le conclave qui l’élut il avait pris un billet de chemin de fer Venise–Rome aller et retour. Il ne devait plus revoir son diocèse. Il n’a pour s’en consoler que la joie qu’il éprouve à revivre, avec la petite cour vénitienne qui l’entoure à Rome, les souvenirs d’antan. Et ils lui ont inspiré — du moins on le raconte, à Rome, dans les milieux les plus dignes de foi — une initiative bien digne de son indulgente bienveillance.

Comme nous sommes en Carnaval, il est naturel que, dans la Ville Éternelle, on ne parle que de danses. Cette année-ci, toutefois, le sujet était plus délicat. En effet, le cardinal vicaire de Rome, tout comme le cardinal archevêque de Paris [Mgr Amette], venait d’interdire la danse du jour, le tango, précédant en cela le ministre de la Guerre qui avait, dit-on, une ordonnance toute prête le défendant aux officiers du royaume.
Or, parmi la noblesse pontificale, il y a de nombreux jeunes gens fort attachés à la danse nouvelle. L’interdiction leur parut fort pénible. Ne plus « tanguer », à la veille des grands bals mondains de février, c’était une grande déception. Aussi quelques-uns d’entre eux, dont plusieurs officiers de la garde noble, appartenant aux plus antique patriciat romain, résolurent d’en parler au cardinal Merry del Val [Le cardinal Merry del Val — Rafael Merry del Val y Zulueta Wilcox — était un des principaux proches du pape Pie X particulièrement opposé au modernisme et considéré comme très austère ; il est absolument impossible qu’il se soit intéressé à la danse si ce n’est pour la combattre énergiquement].
Le secrétaire d’État écouta leurs doléances, et le prince O…, s’emparant d’une chaise qui était à sa portée, dansa ainsi quelques figures du tango. C’était d’ailleurs le tango romain, revu et corrigé par le professeur Pichetti, qui est devenu une danse de salon très innocente, mais fort ennuyeuse. Le cardinal fut d’avis qu’il n’y avait là rien de contraire à la morale et l’interdiction contre le tango fut levée en fait, à la seule condition que son nom fût changé.
Le cardinal Merry del Val raconta ce fait à Pie X, et, le lendemain, comme le pontife recevait, en audience privée le prince A.M…. et sa sœur, qui sont très répandus dans les salons romains, il leur parla incidemment du tango. Les deux jeunes gens firent alors connaître au pape que les difficultés du tango sont grandes, qu’elles obligent le danseur à une sérieuse préoccupation, à une véritable tension d’esprit s’il ne veut rater aucune évolution. Joignant l’acte à la parole, ils auraient esquissé devant Pie X, qui sans doute les y avait invités, un ou deux pas de tango romain.
Le pape donna libre cours à son humour vénitien et railla ces pauvres esclaves de la mode s’évertuant à danser une danse si peu amusante.
Et, comme les jeunes patriciens allaient se retirer, émus d’avoir ainsi, sans préméditation, risqué devant Pie X un pas que l’on ne pouvait guère penser voir jamais au Vatican, le pape leur dit avec bonté :
« Je comprends fort bien que vous aimiez la danse ; nous sommes au temps du carnaval et c’est de votre âge. Dansez puisque cela vous divertit. Mais pourquoi adopter ces ridicules contorsions barbares de Nègres ou d’Indiens ? Pourquoi ne pas choisir plutôt la jolie danse de Venise, qui est si bien la caractéristique de nos peuples latins par son élégance et sa grâce : la furlana ? ».
Le prince et la princesse A.M…. se regardèrent surpris ; bien que fervents disciples de Terpsichore, il n’avait jamais entendu ce nom-là.
Bientôt, un serviteur vénitien montra aux deux adeptes du tango les harmonieuses évolutions de cette jolie danse. Les jeunes gens quittèrent le Vatican enchantés, racontant à qui voulait l’entendre que le pape venait de recommander une danse nouvelle. C’était pour la furlana le succès assuré.

La furlana, qui vient ainsi de conquérir les salons, est bien une des plus coquettes danses italiennes. Son nom provient d’une déformation du mot « friulana », danse du Frioul, où elle était la danse préférée des gondoliers.
« La furlana, dit Pompeo Molmenti, dans son ouvrage sur Venise dans la vie privée, est une musique ballabile, en 6-8 de temps, semblable à la tarentelle, mais moins régulière. Les jours de fête (dès 1750), on la dansait dans les campi, les campielio et le long des fondamente. Les danseuses, admirés pour leur agilité et la mollesse gracieuse de leurs mouvements, se paraient la tête de fleurs, portaient un corsage de brocart sans manche, une robe garnie de paillettes d’argent et une chemisette de toile surfine. Les danses préférées étaient la monfrina, vive et gaie, et la furlana, accompagnée du roulement des tambours et du chant cadencé des femmes du peuple qui effleuraient la terre avec une grâce agile, et tantôt tournaient rapidement sur les talons en faisant gonfler leurs robes, tantôt accompagnaient le chant en repliant avec abandon leur flanc et leur tête.
«… Pendant le carnaval de Venise, raconte encore M. Molmenti, on dansait la furlana dans les boutiques appelées malvasie, à cause du malvoisie qu’on y débitait. Le soir, des lanternes entrelacées de fleurs étaient suspendues à la porte de quelques maisons où l’on donnait de joyeux festins. Au son d’une épinette et d’un violon, on dansait la furlana avec certains petits pas figurés et des gestes pleins de grâce et d’élégance ».
C’est surtout vers 1800 que la furlana eut son heure de célébrité. Déjà alors on en eut une adaptation à l’usage de la bonne société. Elle fit bientôt son entrée triomphale dans les grands salons et dans les fêtes des palais des doges, et devint enfin la danse nationale du pays dont Pie X était le patriarche.
Né dans les quartiers populaires, la furlana fut donc adoptée par l’aristocratie, au moment où la pavane, la gavotte et le menuet, qui avaient régné en maître pendant le treizième siècle, commençaient à lasser et où l’on désirait autre chose. La danse nouvelle gagna bien vite toutes les sympathies.
En sera-t-il autrement aujourd’hui après les conseils de Pie X ? Je ne le crois pas. Il est du reste facile d’admirer actuellement la furlana qui est dansée dans les Maschere de Mascagni, au deuxième acte et à la fin du premier acte de La Gioconda de Ponchielli.
Le chevalier Pichetti, directeur de l’Académie de danse de Rome, qui connaît toutes les danses italiennes, a bien voulu me montrer les pas classiques de la furlana pour société, qu’il vient de lancer sur la musique vénitienne de l’époque. Il y a des pas de menuet, des pas sautés dans le genre de la tarentelle, des pas de danse espagnole et d’autres qui ressemblent fort à la maxixe brésilienne. Le tout est d’un effet charmant. Rome ne parle plus aujourd’hui que de furlana et, mercredi prochain, aura lieu à l’académie Pichetti le premier « thé-furlana » qui réunira toute la Rome mondaine.
Voici exactement quels sont les pas de la fameuse danse qui va sans doute donner ici le coup de grâce au tango : […].
Vous voilà renseignés… ! Aucun doute que les Parisiennes ne goûtent fort, à leur tour, l’originalité de la danse qui vient d’être lancée sous un si auguste patronage et dont mon cher confrère, M. Jean Carrère, a, dans le Temps, donné le premier une description qui la rendit immédiatement célèbre ».

Le 14 février 1914, le journal Le Temps publie un article de Jean Carrère intitulé La grande première de la « furlana ».

Voici de larges extraits de cet article :

Notre correspondant de Rome télégraphie :

« Mercredi soir à l’hôtel Excelsior [précision importante car Carrère ne fait pas allusion au bal donné par Pichetti le 2 février. Il s’agit ici d’une autre manifestation] le prince Carini, correspondant du Matin, le conte Lovatelli, rédacteur à La Tribuna, et Madame Jean Carrère, du Temps, offrait au monde romain une soirée dansante où la furlana devait être exécutée alternativement par deux couples représentant deux écoles : le professeur et Madame Pichetti, de l’Académie de danse de Rome, et le professeur Duque et Madame Gaby [sa femme], venus exprès du Dancing-Palace de Paris pour apprendre la furlana à Rome [l’information qu’il donne est exacte quand on la croise avec des journaux français qui détaillent le retour de Duque et Gaby]. Cette soirée improvisée avait suscité un grand intérêt chez les nombreux amis des hôtes qui recevaient, et 780 personnes appartenant au monde diplomatique, à l’aristocratie noire et blanche, à la colonie étrangère, au monde des lettres, des arts et de la politique avait répondu aux invitations actives lancées seulement lundi et mardi. Le directeur de l’académie de France, le peintre Albert Besnard [directeur de la Villa Médicis], disait qu’il n’avait vu une réunion pareille de blanches épaules, de costumes clairs et de diamants resplendissants. Devant cet aéropage étincelant mais difficile, la furlana a obtenu un triomphe sans restriction.
Le couple Pichetti a dansé le premier la danse nouvelle sur la musique du maestro Caccialupi, avec un style classique traditionnel, conforme au génie vénitien, mais réduit pour le cadre du salon qui bannissait les gestes trop vifs et les sautillements. Grand succès, acclamations, bis. La répétition de la danse soulève de nombreux applaudissements. Madame Carrère fait remettre à Madame Pichetti un bouquet noué par un ruban aux couleurs italiennes.

C’est le tour des parisiens, Monsieur Duque et Madame Gaby, très acclamés, qui dansent la furlana nouvelle qu’ils travaillent depuis cinq jours, selon celle réglée par le professeur Pichetti, mais moins traditionnelle, plus glissante, plus berceuse, se rapprochant du style de la maxixe [Duque était le créateur de la maxixe brésilienne ; en 1913, il l’avait dansée avec Arlette Dorgère au Dancing Palace de Luna-Park]. Succès immense ; le public demande un bis et on offre à Madame Gaby un bouquet enrubanné aux couleurs françaises. Puis on réclame une danse de caractère comme l’idéal-boston, création de Monsieur Pichetti, et la maxixe brésilienne, création de Monsieur Duque, qui sont frénétiquement applaudies. Ensuite, sur la demande des ambassadrices de Russie et d’Angleterre, arrivés un peu après l’heure, on recommence les deux furlanas, qui sont bissées, trissées, jusqu’à épuisement cette fois des danseurs.
Pendant leur repos les danses générales commencent et toute la jeunesse aristocratique romaine tournoie dans les vastes salons. Quelques dames très élégantes ont tenu à danser avec Monsieur Duque, et la première a été la très blonde princesse del Drago. De nombreux gentilshommes ont dansé avec Madame Gaby Duque. Parmi les spectateurs on a remarqué quelques professeurs de danse venus de Paris pour apprendre la furlana, notamment Monsieur Willemot. Détail curieux : pendant qu’on dansait une furlana, passent dans le hall le prince de Wied allant à la gare, accompagné du prince di Scalea. Tous deux s’arrêtent un moment pour jouir du spectacle imprévu.
Le Bal où alternaient les danses de caractère, a duré très avant dans la nuit. Y assistaient, du monde diplomatique près le Vatican, l’ambassadeur de Russie et Madame Dimitri Nelidow, le ministre de Belgique et Mademoiselle d’Erp, le ministre de Bavière, le ministre du Chili. L’ambassadeur d’Espagne près le Vatican, indisposé, avait envoyé son fils et tous ses attachés d’ambassade. Du monde diplomatique accrédité au Quirinal, Madame et Mademoiselle Barrère, l’ambassadeur d’Angleterre et lady Renuel Rodt, l’ambassadeur d’Autriche von Merey, l’ambassadeur d’Espagne Ramon Pina y Millet, les ministres de Belgique, de Suisse, de Bavière, de Suède, du Chili, de Monaco, de Chine, du Japon, de la République Argentine, de Cuba, etc. Parmi les nombreux secrétaires attachés d’ambassade, nous citerons Monsieur Morris, ambassadeur extraordinaire des États-Unis […]. Du monde romain, le prince et la princesse Antici Mattei, le prince Guido Antici Mattei […], tous les pensionnaires de la Villa Médicis, en tête leur célèbre maître Albert Besnard et Madame Besnard., enfin tous les collègues du journalisme international. C’est en somme l’élite du monde de Rome, noir et blanc, qui a consacré le triomphe de la furlana. Pour finir, un mot que le comte Joseph Primolia écrit sur un éventail : « Le temps fait passer la danse, la danse fait passer le temps ».

Le 20 février 1914, le journal La Croix consacre un article à ce sujet intitulé Pour en finir avec une indigne comédie, la souplesse morale de M. Jean Carrère.
L’article est signé B. Sienne mais il s’agit d’un pseudonyme. En fait, c’est Mgr Vanneufville qui écrit. Il signait souvent ainsi ses dépêches romaines.

Voici son texte :

« Je vous avoue, m’écrit un ami, dont l’avis fait autorité pour moi, que j’ai regretté de vous voir traiter uniquement par l’ironie, les racontars romains sur le tango… et le reste. J’aurais préféré la note indignée… ».
Mon correspondant a peut-être raison. L’indignation, toutefois, ne traduirait pas exactement l’impression qu’on a pu observer à Rome. Elle implique encore une sorte d’estime : ces interventions burlesques ont provoqué ici un tel mépris que ce sentiment n’a plus laissé de place à l’indignation elle-même.
Mais devant les proportions scandaleuses qu’a prise la campagne de Monsieur Carrère et de ses émules, il convient, aujourd’hui, de ne pas s’en tenir à des railleries justicières.

Mettons à nu l’hypocrisie de cette prétendue croisade.
Monsieur Jean Carrère plaidant la bonne foi, a tenté d’excuser « le ton peut-être trop léger » sur lequel il « a joué du nom du Pape ». Le but qu’il visait était si élevé, et, comme il dit, si « dynamique » ! Que voulait-il, en somme, sinon « combattre le tango » et rapporter le goût public vers les beaux rythmes de nos antiques races ?
Monsieur Jean Carrère s’est donc proposé d’achever la ruine du tango, et il se flatte d’avoir, en effet, collaboré à la pensée intime du pape.
Qu’en est-il en réalité ?
Lorsque Le Temps publia l’insolent récit, le tango était bel et bien, à Rome comme à Paris, éliminé de la bonne société [c’est totalement faux car le tango était présent dans la société et particulièrement dans la noblesse et l’aristocratie tant française qu’italienne]. On raconte qu’au lendemain de la lettre ou le cardinal vicaire stigmatisa la danse inconvenante, le professeur Pichetti invita ses clientes à danser le tango. Personne ne bougea. « Alors le danzón » ? Proposa le maître de danse. C’était encore le tango, mais débaptisé. Le pitoyable subterfuge eut un succès de surprise. Mais tout le monde compris que, même avec la connivence de la presse mondaine, ce mensonge grossier ne pouvait se répéter.
Il importait de répandre l’idée qu’il y avait tango et tango, que l’autorité ecclésiastique avait condamné un certain tango grossier importé des bouges argentins, mais qu’elle ne frappait pas du même ostracisme le tango revu, corrigé, policé et parfumé en des Académies florissantes comme l’académie Pichetti. Cette théorie s’ébaucha d’abord sournoisement… [en 1935, Pichetti expliquera tout ceci notamment son enseignement d’un tango épuré].

C’est alors que Monsieur Jean Carrère joua, comme il dit, du nom et de la personne du pape. Mais il en joua tout d’abord pour faire croire que Pie X lui-même avait levé l’interdiction du tango.
« Et Pie X, écrivit-il dans la correspondance qui restera fameuse, Pie X manifesta la plus railleuse commisération pour ces infortunés gens du monde qui, s’ils étaient contraints de danser le tango par pénitence, trouveraient qu’on les traite avec trop de cruauté. Il leva donc, comme vous savez, l’interdiction contre le tango, exigeant, toutefois, qu’on en changea le nom qui est, dans cette affaire, la seule chose inconvenante ».
Le danzón, quoi !
Comme en tout le reste de cette aventure, Monsieur Carrère vibre, avec un accord merveilleux, à l’unisson du professeur Pichetti.
Ne croyez pas que cette réflexion, jetée comme en passant, n’est qu’une simple méprise, — les poètes étant gens distraits ! Nous sommes en face d’un dessein très précis, et d’un plan de campagne nettement arrêté.
Monsieur Raoul Vaucher s’est chargé de documenter par l’image dans L’Illustration, la fable que Monsieur Carrère avait créée. Mais il a accompagné son dessin d’une glose.
Se non e vero… » inscrivait-t-il au-dessous. Et cette formule dubitative pouvait passer pour un commencement de résipiscence. De fait, le texte éditait une version nouvelle, mais on n’y trouvait, pour sauver le tango, une formule toute pareille à celle de Monsieur Carrère.
Cette fois, ce n’était pas devant le pape que le tango avait été dansé, mais devant le cardinal secrétaire d’État . Monsieur Vaucher imagine que « plusieurs officiers de la garde-noble » viennent réclamer auprès du cardinal Merry del Val contre l’interdiction du tango [historiquement il est exact que des officiers ainsi que des aristocrates se plaignaient des interdictions contre le tango mais de là à choisir comme interlocuteur le cardinal Merry del Val pour recevoir leurs doléances !…].
« Le secrétaire d’État écouta leurs doléances, raconte Monsieur Vaucher – dont l’imagination ici, égale presque celle de Monsieur Carrère, — et le prince O…, s’emparant d’une chaise qui était à sa portée, dansa ainsi quelques figures du tango. C’était, d’ailleurs, le tango romain, revu et corrigé par le professeur Pichetti, qui est devenu une danse de salon très innocente, mais fort ennuyeuse. Le cardinal fut d’avis qu’il n’y avait rien de contraire à la morale, et l’interdiction contre le tango fut levée en fait, à la seule condition que son nom fut changé ».
Relevons, en passant, une légende. N’est-ce pas le Gil Blas [célèbre quotidien français qui disposait d’un supplément hebdomadaire illustré dans lequel de tes grands noms ont écrit comme Zola, Maupassant, Tristan Bernard et Jean Richepin] qui trouvait tout naturel que le cardinal Merry del Val s’intéressât à la danse ? Fils d’un ambassadeur, le secrétaire d’État de Pie X n’a pu manquer, croit-on, de pratiquer les plaisirs mondains avant d’embrasser l’état ecclésiastique.

Cardinal Merry del Val

Mais le rédacteur du Gil Blas, lui aussi, joue de malheur en ses suppositions : le cardinal Merry del Val n’avait que seize ans quand il prit la soutane et entra au Séminaire [c’est exact et cela affaiblit ce qu’avançait Carrère].

La « morale » de ces fables se tirait elle-même. Elle se formula insolemment dans les journaux romains dont Monsieur Jean Carrère était devenu le coryphée. Les fervents de Terpsichore avaient désormais à leur disposition deux danses affriolantes : le tango, qui n’était qu’autorisé par le souverain pontife et la furlana, que le pape avait expressément recommandée ! Et l’on comptait bien qu’en toute hypothèse, la furlana «, » la danse du pape » comme on écrivait effrontément, donnerait le branle à toutes les autres.
Car tel est le but prétendument élevé et très « dynamique » que l’on vise.
« Puisque la mode est à la danse », constate Monsieur Jean Carrère, il importe que tout le monde danse. Il n’y a que les « prêcheurs de morale étroite », à croire toujours, avec Saint-François de Sales que les danses ressemblent aux champignons et que les meilleurs ne sont pas sans péril.
Jouant audacieusement de l’autorité du pape, auquel il prête ses propres pensées, Monsieur Jean Carrère a prétendu s’appuyer, pour légitimer la frénésie de la danse, sur le pontife aussi jaloux de rendre à la vie chrétienne sa sainte austérité.
« Et c’est précisément là, me disait ces jours-ci, une personnalité très autorisée, c’est dans cette subtile utilisation de certaines interdictions elles-mêmes que gît peut-être le péril le plus sérieux. Parce qu’une danse a dû être explicitement proscrite, d’aucuns concluent qu’on peut désormais s’adonner en pleine sécurité de conscience à toutes les autres. Les vieux sophismes intéressés recommencent alors leur cantilène : « On ne pense pas à mal… la jeunesse a ses plaisirs qu’on ne peut lui refuser… Il faut bien se plier aux exigences du monde ».
Mais aux approches de Pâques, quand vient le moment de s’agenouiller au saint tribunal , la conscience justement inquiète donne à ses sophismes-là une inéluctable réplique » [ici est soulignée l’importance de la confession et le risque de ne pas recevoir l’absolution comme le suggéraient certains évêques pour ceux qui refuseraient de ne plus danser le tango].

Libre à Monsieur Jean Carrère de distribuer aux disciples de cette « morale étroite » de généreuses épithètes. Qu’il leur crie, dans l’austère tribune du Temps, qu’ils ont « des âmes tristes et renfrognées », qu’ils sont « des tartuffes noirs ou rouges » qu’il ne reconnaît pas en eux de « vrais chrétiens selon l’allégresse et la beauté de l’Évangile ».
Mais nous aurons le droit, à notre tour, de lui demander des explications sur sa méthode inattendue de restaurer les « traditions des jolies danses un peu délaissées qui sont l’expression même du génie de notre temps ».
Il offrait, en effet, jeudi soir, de concert avec Monsieur le prince de Carini — du Matin — et Monsieur le comte V. Lovatelli — de La Tribuna — une grande représentation chorégraphique.
Une foule confuse et fort bigarrée — près de 800 personnes, affirme La Tribuna, — se pressait dans les salons.
Or, d’après La Tribuna, organe officiel de la fête, on vit d’abord le chevalier Pichetti et Madame Pichetti reconstituer exactement l’antique et gracieuse danse vénitienne, la furlana.
Puis le professeur Duke [sic], du Luna Park Dancing Palace, de Paris, et Madame Gaby « ont dansé, à leur tour, la furlana, mais en l’interprétant d’une façon différente et moins classique ».
Enfin, Monsieur Duke et Madame Gaby ont exécuté la fameuse maxixe brésilienne, inventée par eux et qui était complètement inconnue à Rome.
Résumons :
L’œuvre réformatrice de Monsieur Jean Carrère comporte 3 étapes :
1° Faire croire au public que le pape autorise le tango : ce qui est faux.
2° Lancer la furlana avec ses variantes, classiques ou non, au nom de Pie X lui-même, comme si le pape l’avait recommandée, où l’avait seulement nommée : ce qui est faux aussi ;
3° Initier le public romain à la maxixe brésilienne.
J’ignore si, en considérant la maxixe brésilienne, Monsieur Jean Carrère ne s’est pas « senti injurié dans toute son âme gréco-latine ». Il faudrait, pour résoudre la question, savoir si elle lui a paru belle et gaie, puisqu’à son jugement, « la laideur et la tristesse sont la plus effroyable des immoralités ».
Mais s’il lui plaît d’illustrer par des danses, antiques ou non, ses théories spéciales sur la morale, qu’il ait du moins la pudeur de ne plus mêler la personne du pape à son cabotinage ! » [Il fait passer Jean Carrère pour un crâneur comme on dirait maintenant. Je me suis amusé à chercher l’anagramme de Jean Carrère et j’ai trouvé « je crâne rare »].

À ce stade, une chose interpelle : c’est le silence de L’Osservatore Romano, pourtant journal officiel d’information du Vatican.
La réaction intervient seulement le 24 février 1914, soit un mois après l’article de Jean Carrère et une fois les fêtes du carnaval terminées, dans le cadre d’un article très virulent et offensif, publié en pleine première page et intitulé Per la pubblica decenza e per la dignitíá della stampa.

Dans cet article, il est dit que le journaliste étranger Jean Carrère a inventé une histoire stupide et indécente qui, sous couvert d’être placée dans un contexte mondain et festif, porte atteinte au pape, à la moralité publique et à la dignité la presse. De façon plus générale, l’article s’en prend vigoureusement aux danses, aux lieux où on les pratique, aux organisateurs de spectacles, aux propriétaires des salles qui organisent des thés dansants.

En réalité, ce qui a motivé la riposte du Vatican ce n’est pas tant les allégations de Jean Carrère que les conséquences du débat qui s’en est suivi principalement en Italie.
En effet, profitant de cet imbroglio et s’engouffrant dans la brèche, une certaine presse très anticléricale s’est saisie de cette question et a porté atteinte à la personne du pape par la voie de deux moyens.
C’est ainsi que El Asino (revue de satire politique créée en 1892 fortement anticléricale) a publié des dessins ridiculisant le pape, des prêtres et des religieuses (par exemple un prêtre et une religieuse dansant ensemble mais surtout le pape lui-même, hilare, et dansant avec entrain avec un homme habillé en smoking dont les traits du dessin montrent qu’il s’agit du comte Ottorino Gentiloni). En outre, un sonnet satirique aux paroles irrévérencieuses se moquant du pape a suscité la colère des plus hautes instances religieuses.
Il ne faut pas oublier qu’en raison du contexte politique italien et plus particulièrement des conséquences de ce que l’on a appelé le Pacte Gentiloni qui avait déterminé un accord électoral entre candidats catholiques et libéraux modérés de Giolitti contre l’extrême gauche socialiste, dont une des composantes de l’accord était la protection de l’école confessionnelle et la défense du sacrement du mariage contre le divorce, la revue satirique avaient deux sujets de combat. C’est la raison pour laquelle elle associe religion et politique.

Cette réaction très tardive a permis un développement de la fausse information. Le mal était fait. Plusieurs mois après, en novembre 1914, le célèbre Mercure de France en parle encore.

Jean Carrère a expliqué sa position auprès du Vatican qui a atténué la virulence de ses attaques sur son éthique journalistique tout en confirmant l’absurdité de ses affirmations. Ce point n’est pas neutre car pour la première fois se dessine une hypothèse selon laquelle Jean Carrère aurait été manipulé pour des intérêts économiques.

La thèse de Jean Carrère prise en l’état sur le fondement de son premier article est fausse, mais il convient de pousser l’analyse plus loin et d’essayer de comprendre ce qui a pu se passer en étudiant plus en détail certains éléments et en exposant d’autres plus en avant.

*

En appeler au pape pour trancher la question de l’autorisation ou de l’interdiction du tango n’était pas absurde en soi. Certes, au regard des problèmes internationaux de l’époque, du contexte politique italien, la question des danses nouvelles dont le tango pouvait apparaître bien secondaire. Mais il ne faut pas oublier que cette question était très largement débattue principalement dans des pays où la religion catholique était extrêmement présente, où les évêques et cardinaux combattaient le tango, combat qui pouvait apparaître à la une des journaux.

Jean Carrère a extrapolé certains éléments dont il avait connaissance de par son entregent, parfois de façon fortuite et on peut penser que faute d’un recul réflexif suffisant il s’est engagé précipitamment dans une voie erronée mais qui ne l’était pas totalement. Il connaissait beaucoup de monde dans la société romaine de par sa fonction et il convient de se pencher sur le rôle de Pichetti, le plus éminent maître de danse à Rome.

Pichetti a écrit un livre en 1935 intitulé Mezzo secolo di danze dans lequel il consacre un passage au sujet qui nous intéresse. Selon lui, en ce qui concerne le tango frappé d’ostracisme, ce qui posait problème était plus le nom que la danse en elle-même. Une de ses élèves lui montre une danse se rapprochant un peu du tango la danzón. Il songe à utiliser ce nom à la place du tango. Pichetti raconte « qu’un matin, deux personnes — Jean Carrère et le comte Vitoldo Lovatelli — qui écrivaient pour ce dernier des chroniques mondaines pour La Tribuna lui demandent s’il y a quelque chose de nouveau dans la danse spécialement après les conflits provoqués par le tango. C’est alors qu’il leur parle du danzón ne suscitant guère leur enthousiasme. Compte tenu qu’il avait confiance en eux, il poursuit la conversation en leur disant qu’un de ses élèves le prince Guido Antici Mattei devait avec sa sœur montrer au cardinal vicaire ce qui était le tango tel que lui, Pichetti, l’enseignait dans son Académie [ce point est très important et il est plus que plausible que la mère du prince ait parlé au pape qui était une des familles les plus influentes de Rome et dont certains membres avaient été cardinaux].

Pichetti et sa femme montrant un pas de la furlana.
Cette photo a été prise par Robert Vaucher et figurait dans son article du 7 février dans l’Illustration

Il lui aurait recommandé de s’appliquer afin de montrer le caractère non dangereux du tango. Pichetti ajoute incidemment que la mère du prince lui aurait confié que quelques jours auparavant elle avait informé le pape que ses enfants avaient appris le tango dans son académie. Le Saint-Père alors avec un sourire de bonté aurait dit qu’il savait que Pichetti enseigne le tango correct. Il aurait fait part de son étonnement à danser ces danses exotiques faites de contorsions et peu élégantes et aurait ajouté qu’à Venise durant sa jeunesse on dansait la furlana une danse pleine de grâce et raffinée.
Pichetti prend cette suggestion pour une véritable invitation à proposer une nouvelle version de cette danse conforme aux attentes de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Fort opportunément, pour relancer la furlana, Pichetti profite des fêtes du carnaval 1914.
Il décide, le 2 février d’organiser dans sa propre Académie un bal au cours duquel une démonstration est faite de la furlana qui rencontre un très vif succès (ainsi s’explique en partie la « concordance » des sources dont parlera L’Illustration quelques jours plus tard. C’est probablement à ce moment que Robert Vaucher a fait les photos montrées plus haut qui illustreront son article).
Seulement, Pichetti s’est heurté à un problème technique d’ordre chorégraphique. La furlana n’était pas une danse de salon. La furlana telle qu’elle était dansée auparavant se dansait un peu à la façon d’un menuet impliquant que le danseur et la danseuse soient séparés par un espace (pour qualifier ceci, on utilisait à Paris le terme « avec courant d’air »). Il fallait donc l’adapter, la modifier, pour tenir compte des goûts des danseurs de ce début du vingtième siècle qui préféraient danser de façon rapprochée (« sans courant d’air » comme on le disait dans la capitale française).

Pichetti et sa femme montrant un pas de la furlana.
Cette photo a été prise par Robert Vaucher et figurait dans son article du 7 février dans l’Illustration

Le même jour, Pichetti en parle au prince Carini, à Carrère et Lovatelli et décide de mettre en avant la recommandation du pape pour la furlana et son jugement favorable pour le tango tel que lui l’enseignait dans son académie. Immédiatement, il enseigne la furlana telle qu’il l’a révisée à sa façon c’est-à-dire en incluant des pas de valse qui devaient être exécutés « sans courant d’air » et il a chargé Angelo Caccialupi de composer une musique pour la furlana.

Très vite après, Carrère et Lovatelli suggèrent à Pichetti d’organiser un thé furlana. Pichetti trouve l’idée tellement séduisante qu’il décide pour le mercredi 2 février d’organiser ce thé furlana et les invitent tous les deux comme pour les remercier d’avoir trouvé cette excellente idée [donc antérieurement à la soirée à l’hôtel Excelsior]. Ils se quittent alors et Carrère et Lovatelli aurait serré la main de Pichetti en disant qu’il est le génial maître de danse loué par le pape en personne ».

Pichetti en 1914

Quoiqu’il en soit, Carrère, Lovatelli, Carini et Pichetti ont eu un grand succès dans le lancement de la furlana dans toute l’Europe. Pichetti a continué l’enseignement du tango qui n’a jamais été autorisé.

Les motivations de Jean Carrère ressortent clairement de sa contre-offensive du 5 février à savoir sa volonté de promouvoir des danses conformes à la culture européenne. De facto, le tango en était exclu dans ses deux composantes, musicale et chorégraphique. Le moins que l’on puisse dire est que Jean Carrère a atteint son but et l’on a parlé de la furlana que l’on a très vite appelée la danse du pape.

Le succès de la furlana a été bien réel et incontestable. Il apparaît en effet très clairement que de grands maîtres de danse parisiens ont fait le voyage à Rome pour l’apprendre puis l’ont présentée à Paris.
Ainsi, Duque à Luna Park. Également, il est incontestable que des éditeurs français ont subitement publié des partitions et écrits sur la furlana.
À titre d’exemple, la librairie Hachette et Cie de Paris située 79, boulevard Saint-Germain à Paris achète les droits concernant la furlana et plus précisément l’ouvrage de Pichetti intitulé La Furlana Vénitienne. Célèbre Danse. Théorie du Professeur Enrico Pichetti Directeur de l’Académie de Danse à Rome. Traduite par le Professeur E. Giraudet O. I. Président De L’Académie Internationale des Auteurs, Professeurs et Maîtres de Danse. Musique reconstituée par Angelo Caccialupi.
E. Giraudet connaissait cette danse car il en parle un peu dans un de ses ouvrages antérieur à février 1914, en ces termes : « La Forlane , dont la mesure est vive et gaie, est très usitée parmi les gondoliers de Venise, elle tire son nom des Forlans, habitants du Frioul et est une des trois danses nationales de l’Italie ».

Sur certaines partitions, on peut lire « la furlana, nouvelle danse vénitienne approuvée par Sa Sainteté le pape Pie X et pour cette raison adoptée dans les salons aristocratiques et mondains ».

À titre d’exemple, dès le 6 février 1914, la furlana est présentée pour la première fois aux Parisiens au gala de Magic-City.
Quelques jours plus tard, le 15 février, le professeur Duque directeur artistique du Dancing-Palace, à peine de retour de Rome danse pour la première fois la furlana à Paris avec Mademoiselle Gaby à Luna Park.

La furlana se développe de plus en plus à Paris à tel point que certains esprits considèrent que le tango va être supplanté.

La furlana

Le 14 avril 1914, toujours dans le journal Le Temps on peut lire :

Il en va de même de toutes les gloires : les Anciens l’on dit. Triomphant et respecté encore, le tango se verra-t-il, cet hiver, détrôné et discrédité ? Du moins la faculté des maîtres à danser lui tient quelque rigueur. C’est avec un dédain non caché que le congrès des professeurs de danse, réunis hier pour la première fois chez l’un deux, Monsieur Lefort, a prédit son infortune. […]. On parla du tango : mais ce fut pour l’accabler. La majorité fut d’avis, cependant, que le pas argentin pouvait encore être dansé, à condition qu’il fut purgé de certaines figures jusqu’à présent admises. Ne nous le dissimulons pas : c’est un verdict de culpabilité avec circonstances atténuantes. Mais un verdict de cette nature n’entache-t-il point sa réputation ? Toutefois, on ne détruit que ce qu’on remplace. La furlana serait-elle digne d’être substituée au tango ruiné ? Le congrès le dira demain. N’oublions pas, néanmoins, que le pas vénitien s’est introduit par fraude dans le code de la danse. […].

*

Des éléments rationnels condamnaient la thèse de Jean Carrère.
Le plus important d’entre eux concerne le contexte romain de l’époque. Si l’on remonte aux semaines qui ont précédé l’article de Jean Carrère, on s’aperçoit que le tango était condamné par les plus hautes autorités religieuses de Rome et Venise.
Dès le mois de décembre 1913, le Vatican tentait de lutter contre le développement du tango.

Le 13 janvier 1914, le cardinal Basilio Pompili a envoyé une lettre pastorale dénonçant le tango en termes très clairs et invite les parents à protéger leurs enfants de ce fléau. Il met l’accent sur le caractère indécent de la présence du tango à Rome, le lieu central de la religion catholique.

Quelques jours plus tard, Le Figaro du 16 janvier précise que L’Osservatore Romano doit publier, ce soir, une circulaire aux curés des paroisses du diocèse de Rome « contre — dit la circulaire — la danse inconvenante venue d’outre-mer, laquelle est gravement offensante pour la pudeur et a déjà été condamné par de nombreux évêques et interdite même dans les pays protestants ».
Il ajoute une ligne sur la Belgique à savoir : « Un mandement épiscopal belge interdit aux fidèles le tango et autres danses récentes, ainsi que les toilettes collantes et diaphanes, qui constituent un retour au paganisme ».

Effectivement, le 16 janvier, L’Osservatore Romano condamne le tango en termes très forts qui ne laissent aucune place au doute (perversion des âmes, outrage à la pudeur, offense à Dieu, danger pour les familles, etc.).

Le 21 janvier, il est particulièrement intéressant de noter que le cardinal Cavallari, Patriarche de Venise (le précédent étant celui qui allait devenir Pie X) dénonce vigoureusement le tango et demande aux prêtres de ne pas donner l’absolution à ceux qui le dansent et qui ne promettent pas d’arrêter cette pratique à l’avenir. Pour certains, le cardinal Cavallari aurait été le plus influent auprès du Vatican pour qu’il condamne le tango.

Compte tenu de ce faisceau de condamnations claires et précises par des autorités qui comptaient parmi les plus hautes de la religion catholique, comment imaginer un seul instant que moins de deux semaines après, le pape s’en serait démarqué, annihilant de fait toutes les démarches entreprises par ses cardinaux les plus proches ?

Certains articles mentionnent les intérêts économiques et financiers qui ont bénéficié à Jean Carrère et à d’autres. On peut raisonnablement penser que Jean Carrère n’a pas tiré profit de cette affaire. On peut penser qu’indirectement et sans le chercher, Pichetti a trouvé une occasion constituant une véritable aubaine de développer son académie dans un contexte où le tango était décrié, la furlana prenant opportunément la suite du tango. Alors qu’en 1912 il s’était engagé dans la voie du tango en pratiquant un enseignement d’un tango épuré, en 1914, il trouve en la furlana un moyen de poursuivre son activité en modernisant une danse ancienne enseignée dans son école dans le cadre de nouveaux cours rémunérés.

Le 6 avril 1914, le journal Le Temps faisant fi des critiques concernant l’article écrit par Jean Carrère montre clairement que la furlana est en vogue alors que le tango est condamné.
Dans un article de H. Davray, il est précisé : « La brusque et unanime condamnation du tango et des « danses indécentes » désempara soudain le monde des oisifs qui pratiquent ce genre d’amusement ou se le donnent en spectacle [la condamnation des prélats portait aussi bien sur ceux qui dansaient que ceux qui regardaient danser]. Mais presque aussitôt, Le Temps révéla, dans une correspondance de Rome, qu’une ancienne danse vénitienne s’offrait à remplacer la proscrite. Qu’est-ce que cette « furlana » qui, par son caractère innocent, échappait aux foudres de l’Église, bien mieux, se recommandait de l’approbation du pontife ? […]. Pour les prêtres qui n’ont pas la bonté indulgente du Souverain-Pontife, la furlana est répréhensible à l’égal du tango et de toutes les danses sans exception… Selon l’archevêque de Milan, toute personne qui veut conserver la belle et délicate vertu de la sainte pureté doit s’abstenir de danser. Cependant, la danse n’a pas toujours été considérée comme une invention diabolique, même pour les saints, et le roi David dansait avec un entrain devant l’arche sainte. Mais en ceci, comme en tant d’autres choses, il suffit de s’entendre ».

Au terme de cette analyse, on peut conclure que la thèse de Jean Carrère est tout à fait erronée. On peut raisonnablement penser qu’il y a eu un concours de circonstances dans un milieu fermé où tout le monde se fréquentait et se connaissait et qu’au détour de quelques paroles dites sans aucune prétention et sans but, à la dérobade, l’idée de faire revivre une danse ancienne soit apparue et que pour atteindre ce but, il y ait eu des élucubrations hasardeuses et fantasmatiques, des extrapolations, des exagérations, le tout conduisant à une invention utile à défaut d’avoir été faite dans l’intention de nuire.
Les protagonistes semblent avoir été dépassés et ont probablement été surpris eux-mêmes par l’emballement de cette affaire devenue incontrôlable. Ils auraient été étonnés par la vigueur de cette dernière qui a donné lieu à de multiples variantes ou versions jusqu’à nos jours qui ont resurgi lors de l’élection du Pape François (voir note 5).

En 1924, Jean Carrère publie un livre intitulé Le Pape et cela n’est pas une légende…

Aujourd’hui les choses sont beaucoup plus simples. Le Pape François, Argentin, a déclaré sur le tango : « Cela vient du plus profond de moi, j’adore ça ». Il a déclaré avoir dansé le tango dans sa jeunesse.

Le 17 décembre 2014, pour fêter les 78 ans du pape, des milliers de danseurs se réunissent pour danser le tango Via Della Conciliazione, nom à la forte charge symbolique.

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NOTES

1) Jean Carrère (1865-1932) était originaire du Lot-et-Garonne. C’était une personnalité reconnue dans le monde du journalisme et de la littérature. Outre sa fonction de correspondant du journal Le Temps en Italie, pays qu’il connaissait particulièrement bien, il a été également professeur au collège Eötvös à Budapest.
Parmi les nombreux livres qu’il a écrits, on peut citer la Guerre du Transvaal, Les Pages d’avant-guerre : l’impérialisme britannique et le rapprochement franco-anglais 1900- 1905, Manuel des partis politiques, la fin d’Atlantis ou le Grand Soir, etc.
Son épouse Nelly était une femme de lettres et une traductrice d’ouvrage écrit en anglais, italien, allemand.

2) Le Temps était un quotidien français publié à Paris de 1861 à 1942 ayant son siège 5, rue des Italiens (futur siège du journal Le Monde et aujourd’hui du Parquet national financier).
C’était le journal le plus important de la Troisième République considéré comme le journal de référence destiné aux élites. De grands noms y écrivent : Clemenceau, Anatole France, André Tardieu.

3) Enrico Pichetti était le maître de danse le plus célèbre et le plus réputé d’Italie. Dès 1912, il enseignait le tango dans le cadre de cours particuliers à l’aristocratie romaine (Guido Antici Mattei mais aussi il Duca degli Abruzzi par exemple). Il donnait aussi des cours collectifs dans son Académie de danse fondée à Rome en 1894 et qui disposait d’une salle magnifique. Il a passé plusieurs années en Argentine au début du vingtième siècle et avait ouvert une école de danse à Buenos Aires.

4) Robert Vaucher est né en Suisse. Son le père était pasteur.
Il était un journaliste reconnu. Il a été professeur de sciences commerciales à l’École nationale grecque de langues et de commerce de Constantinople. Il écrivait dans la Suisse libérale. À Rome, il était au service de l’Agence Stéphani. Le grand journal français L’Illustration, lui avait confié le poste de correspondant de guerre ce qui l’a conduit en Serbie, Albanie et Russie. Il a également été le correspondant du Petit Parisien et du Journal de Genève. Il a fondé le Journal de Pologne. Il s’installe à Paris en 1922 et devient aux conférences internationales de La Haye, Gênes et Lausanne le représentant du Petit Parisien. Il a également été le directeur des services européens du journal égyptien Al Ahram et le correspondant de guerre de ce journal à partir de 1939, fonction qu’il occupait aussi pour le Journal de Genève.
Il a été le Secrétaire général de l’Association syndicale de la presse étrangère en France.
On peut penser que son esprit critique l’a conduit à prendre du recul avec l’article de Jean Carrère.

5) Il existe des variantes de cette version :

Le pape condamne le tango au motif qu’il est trop langoureux, offensant pour la morale. C’est cette thèse fausse qui sera reprise à Buenos Aires dans certains milieux.
La démonstration a eu lieu dans la bibliothèque du Vatican.
La démonstration a eu lieu dans le bureau du pape.
Pour la démonstration, le morceau choisi était l’Ave Maria de Francisco Canaro joué sur un harmonium par le maître du chœur du Vatican.
Pour une autre version, ce morceau a été joué sur un gramophone.

Les autres versions :

La démonstration a eu lieu devant Benoît XV.
La démonstration a eu lieu devant Pie X en 1924 (soit dix ans après sa mort !).
Une autre version a été très répandue selon laquelle une démonstration de tango a eu lieu devant le pape Pie XI le 1er février 1924 à neuf heures (!) faite par Casimiro Aín accompagné de sa sœur (et non de sa partenaire habituelle Peggy). Cette version est celle qui a donné lieu au plus grand nombre de détails insolites. Ainsi, on nous apprend dans quel hôtel Casimiro Aín était descendu la veille de la démonstration, le taxi qu’il a pris, une description est faite des vêtements qu’il portait en quittant l’hôtel et ceux qu’il avait apportés pour la démonstration, qui lui a obtenu l’audience papale, le garde suisse qui le conduit à la bibliothèque, les paroles qu’aurait prononcées le pape («Avanti, figliolo, procedi »), le nom de sa partenaire, Mademoiselle Scotto, qui est cette fois-ci une traductrice de l’ambassade, la description de sa toilette, et la médaille d’argent contenant l’image de la Nuestra Señora de Loretta que le pape aurait donnée à Casimiro Aín avant de se retirer !
Cette version a aussi été mentionnée comme effectuée devant Pie X en 1914 et aussi devant Benoît XV !

 

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