Les Catholiques et les Danses nouvelles

Dans la France de 1913-1914, l’expansion du tango et des danses nouvelles est phénoménale et bouleverse le paysage culturel et le monde des loisirs, suscitant une réaction importante des plus hauts dignitaires de l’Église, notamment celle du cardinal Amette qui déclare : « Nous condamnons la danse, d’importation étrangère, connue sous le nom de « tango », qui est, de sa nature, lascive et offensante pour la morale. Les personnes chrétiennes ne peuvent, en conscience, y prendre part. Les confesseurs devront agir en conséquence dans l’administration du sacrement de Pénitence » (pour plus de détails voir l’article L’Église, les intellectuels et la société face au tango au début du XXe siècle).
Cette phrase a valeur dogmatique était claire, concise et sans appel possible, mais elle n’était pas vraiment étayée sur les raisons qui fondaient cette interdiction.

En 1924, Ferdinand-Antonin Vuillermet (voir note 1) écrit Les Catholiques et les Danses nouvelles (avec une préface élogieuse de Mgr Quillet (1859-1928), évêque de Lille), livre qui est publié cette même année après avoir reçu l’imprimatur (voir note 2).

Le livre de Vuillermet est particulièrement intéressant car il explique en détail, argumente, et en somme théorise, ce qui fonde les interdictions contre les danses nouvelles et plus particulièrement contre le tango.
Deux points sont particulièrement étudiés. Il s’agit de la danse en général et du cas spécifique des danses nouvellement apparues dans les années 1910.

S’agissant de la danse, l’auteur précise que face à son développement, il est devenu nécessaire d’en parler afin d’éclairer les consciences. Cette prise de position impose de faire la distinction entre l’opinion publique qui est aléatoire et qui peut être débattue, et la loi morale relative aux danses qui impose son interdiction qui est insusceptible d’être discutée. Seules les danses qui remplissent certaines conditions très restrictives étant autorisées par l’Église.

Sur la question de savoir si la danse est défendue ou permise, l’auteur rappelle quelques éléments philosophiques et, bien entendu, examine de près les textes de la Bible.

Selon lui, la langue exprime les états d’âme mais dans les cas où elle est impuissante à le faire, elle laisse la place au chant ou à la musique. Quand ces derniers sont également insuffisants, l’homme danse, à l’image de l’enfant surexcité qui s’agite.

Certains auteurs ont reconnu un rôle positif à la danse.
Platon par exemple qui considère qu’elle a un rôle d’éducation grâce à ses mouvements ordonnés qui perfectionnent l’âme (Lois, VII).

Pour Littré, la danse est une suite de sauts et de pas réglés par une cadence.

Pour Jean d’Udine, dans son livre Qu’est-ce que la danse ? (1921), publié aux éditions Henri Laurens, « la danse est la traduction par des gestes mesurés, des sentiments et des passions humaines ; c’est la mise en valeur de la beauté physique par des attributs et des mouvements rythmés ; c’est l’agencement d’évolutions collectives en figures décoratives et harmonieuses » (voir note 3).

Cicéron estimait comme une injure de traiter quelqu’un de danseur et considérait « qu’à moins d’être fou, un homme qui n’est pas ivre ne danse jamais ».

Pour Saint Thomas d’Aquin, la danse peut être un acte vertueux ou vicieux, tout dépend des circonstances et du but recherché.
Bien qu’il ne le cite pas, l’auteur aurait pu poursuivre avec Saint François de Sales qui écrivait dans son introduction à la vie dévote : « Les danses sont comme les champignons, les meilleurs ne valent rien. »

Pour Vuillermet, un art quel qu’il soit qui tend vers le beau n’est pas mauvais en soi (voir l’article L’écoute active de la musique : La réunion du sensible et de l’intelligible). Il en va ainsi de la danse qui est un art. Elle n’est pas répréhensible sauf si elle sert au mal moral et qu’elle se met au service des passions malsaines.

L’auteur mentionne quelques textes de la Bible qui concerne les danses et rappelle qu’elles étaient un acte de religion chez les Hébreux, et qu’elles faisaient partie intégrante de la liturgie réglant les cérémonies du culte dans le Temple de Jérusalem. Elles constituaient également une manière de manifester sa reconnaissance et sa joie envers Jéhovah.

L’auteur cite également le Livre des Juges (XI, 32) selon lequel à la nouvelle que Jephté revient vainqueur du combat contre les Ammonites, sa fille et une foule de filles et de femmes s’en vont à sa rencontre en dansant.

Il mentionne également le livre de l’Exode (XV, 21) : « Miryam, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit en main un tambourin et toutes les femmes la suivirent avec des tambourins, formant des chœurs de danse ».

Par conséquent, la Bible ne condamne pas les danses sauf dans L’Ecclésiaste (IX, 3-4) qui mentionne : « Ne vous trouvez pas souvent avec une femme qui danse, et ne l’écoutez pas, de peur que vous ne périssiez par la force de ses charmes ».

Saint Ambroise, Saint Jérôme, Saint Augustin, tous Pères de l’Église sont contre les danses, de même que Saint Jean Chrysostome et Saint Pierre Chrysologue qui, dans un sermon, compare même les danseuses à une peste. Plus qu’une condamnation universelle, ce sont les danses lascives, lubriques et obscènes qui étaient condamnées (voir note 4).

Pour Vuillermet, la danse n’est pas répréhensible si elle est pratiquée avec décence et dignité entre gens honnêtes ou pour manifester sa joie. En revanche, elle est défendue si elle est de nature libidineuse.

Poursuivant sa réflexion, l’auteur s’interroge sur les conditions requises pour qu’une danse soit permise. Une phrase cristallise sa pensée : « Pour que la danse reste un art […], un divertissement honnête, il faut qu’en elle-même, puis dans les circonstances de temps, de lieu, et enfin dans l’importante circonstance de personne, elle ne soit ni mauvaise, ni cause de mal moral », ce qui donne au libre arbitre un rôle majeur.
Cela implique l’exclusion d’un certain nombre d’éléments comme les gestes inconvenants, les attouchements indiscrets, les rapprochements trop intimes, et, surtout, les enlacements ou les embrassements qui sont prohibés car ils surexcitent les passions charnelles, indubitablement cause prochaine de péché. Dans le cas contraire, non seulement les danseurs mais aussi les spectateurs se mettraient en situation de véritable danger.

Dans ce cadre de pensée, un autre élément important concerne la toilette des danseuses et plus particulièrement les dangers du décolletage excessif, des robes échancrées dont l’effet néfaste est accentué par les lumières qui laissent deviner la nudité. L’évêque de Lille note également que « les danses sont dangereuses. Leur danger se trouve aggravé encore par l’immodestie des toilettes et la nudité ».

En 1914, le décolletage excessif posait déjà problème, d’où les dessins moqueurs des revues satiriques, comme ici « Fantasio » qui accentuaient tout ce que l’Église critiquait.

Il ne faudrait pas croire que seules les danses traditionnelles ou nouvelles étaient concernées par les vêtements. Pour Vuillermet, le danger concernait également les ballets d’opéras avec l’évolution des toilettes des danseuses classiques montrant de plus en plus leurs jambes comme le rappelait le Dictionnaire de Théologie dans son chapitre consacré à la danse (voir note 5).

Vuillermet rappelle que sous la régence, quelqu’un disait : « Afin de réussir dans votre entreprise, allongez les ballets et raccourcissez les jupes ». Mgr Quillet avait une pensée radicalement opposée sur ce sujet dans la mesure où il considérait que les robes devaient descendre en dessous du genou.

Un an après la publication du livre de Vuillermet, dans un dancing parisien, l’éclairage au sol donne une vision toute nouvelle des toilettes.

Il va sans dire que les bals masqués et travestis sont considérés comme particulièrement dangereux car ils offrent une liberté beaucoup plus facile (voir note 6).

À ces considérations vestimentaires, s’ajoute un critère qui est celui du lieu où l’on danse qui n’est pas sans influence sur le caractère moral de l’activité pratiquée. Ainsi, les bals publics sont plus dangereux que les bals en société, tant pour les danseurs que pour les spectateurs, car on peut y venir seul et en repartir seul, ce qui est propice à des rencontres lors du bal ou sur le chemin du retour. L’interdiction formelle de les fréquenter est expressément mentionnée.
Les bals de salon impliquent plus de retenue et de décence. Le fait que les jeunes filles n’arrivent pas seules et que les parents exercent un pouvoir de surveillance minimise les dangers.

Il n’en va pas de même en ce qui concerne les danses fréquentes et régulières car là, le péril est omniprésent. En effet, on peut être amené à revoir une personne en particulier. Cette relative familiarité fait baisser la pudeur, le désir naît et ne fait que s’accroître si l’on danse avec cette même personne.

Les bals de jour sont moins dangereux que ceux de nuit car l’obscurité est source de tous les périls (voir note 7).

Les dangers peuvent dépendre de la personnalité. Si un danseur est fragile ou éprouve quelques difficultés à se contrôler, non seulement la danse lui est proscrite mais même le fait de la regarder en simple spectateur.
Vuillermet rappelle la pensée de Saint François de Sales selon lequel il faut « danser peu, rarement, avec modestie, dignité et bonne intention », autant d’éléments qu’une pratique régulière de la danse fait tomber de façon quasi automatique.
Vuillermet cite le cas de Jacqueline Favre qui dansait dans un bal de Chambéry et qui avait beaucoup de succès auprès des danseurs. Mais un jour une sorte de révélation lui est apparue. Elle a réalisé qu’après tous ses succès éphémères, il ne lui resterait rien et elle a décidé d’entrer au cloître.

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L’analyse approfondie de la danse en général ayant été effectuée, cadrée et bien définie, Vuillermet disposait de tous les éléments pour examiner si les danses nouvelles correspondaient à ce corpus de règles. En observateur de la société, il avait remarqué que des catholiques dansaient malgré les multiples interdictions et, par conséquent, il a élaboré un système pour les dissuader de danser.

Il confirme l’interdiction des danses nouvelles, et principalement du tango, prononcée par le cardinal Amette en 1914 (réitérée par le cardinal Dubois qui avait été nommé archevêque de Paris par le pape suite au décès du cardinal Amette en 1920) et par de nombreux évêques dans la mesure où elles sont « un des plus puissants dissolvants de la moralité française » comme le souligne aussi l’archevêque de Cambrai et ce, alors que l’interdiction n’est pas sans conséquence pour les professionnels de la danse qui perdaient de l’argent et du public des dancings qui éprouvait des scrupules à danser.

Lorsque la guerre a éclaté, les dancings ont fermé et ceux qui ne partaient pas à la guerre répugnaient à danser ou à s’amuser (voir note 8).
Alors que l’on pensait que la guerre serait courte, elle s’est au contraire prolongée et les lieux de loisirs ont tenté de se reconstituer peu à peu avec notamment pour argument que les permissionnaires pouvaient se distraire et ainsi oublier les horreurs du front. Lorsque la guerre a été terminée, tout a repris de plus belle mais, note l’auteur, « on danse sur un tapis de sang figé, sur une terre gorgée de morts ».
Mgr Castellan cible le tango et insiste sur l’exécution « des pas indécents avec des mouvements de suspension, que sont les pauses ou les points d’orgue du plaisir ».
Dès lors, Mgr Quillet résume les diverses pensées par la sentence : « Les danses blessent gravement la vertu. »

Mgr Quillet

Vuillermet sachant pertinemment que les danses existaient bien avant ces danses nouvelles, prend appui sur certaines critiques formulées en leur temps à leur encontre pour justifier son interdiction. Il y aurait donc une continuité historique.

Ainsi, il rappelle que Fléchier dans Grands jours d’Auvergne critiquait la goignarde (voir note 9).
Au XIXe siècle, le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, condamnait déjà les danses nouvelles de son époque.

Ces diverses condamnations n’émanaient pas seulement des évêques.

Vuillermet cite le courtisan Bussy-Rabutin qui connaissait bien les bals et qui disait : « J’ai toujours cru les bals dangereux », ajoutant « ce ne sont, d’ordinaire, que des jeunes gens qui composent ces réunions-là, lesquels ont déjà assez de peine à résister aux tentations de la solitude, à plus forte raison leur est-il difficile d’y résister dans de semblables réunions » (voir note 10).

Bussy-Rabutin

La valse et la polka, les danses traditionnelles par excellence, étaient également critiquées.

Dans Réforme de la danse des salons, Boulay s’en offusquait en s’inspirant des Feuilles d’automne de Victor Hugo qui écrivait, en 1831 :
« Si vous n’avez jamais vu d’un œil de colère
La valse impure, au vol lascif et circulaire
Effeuiller, en courant, les femmes et les fleurs. »

Pour Léon Uhl dans L’Indicateur des spectacles de 1919, une salle de spectacle « devient un rendez-vous de sauteurs plus ou moins mondains » (voir note 11).

L’Écho de Fourvière s’attachait à démontrer le caractère inesthétique du tango : « Cet ensemble de contorsions gymniques, mises en musique, cette marche lente et triste, cadencée sur un air spécial, ce simple assemblage de pas avec des déhanchements plus ou moins canailles, des poses plus ou moins lascives, des croisements de jambes plus ou moins risqués, c’est le plus affligeant démenti qu’on n’est jamais donné à l’art de Terpsichore tout simplement à la grâce et à la beauté pure » (voir note 12).

Dessins de la revue « Fantasio », en 1915, sur les danses nouvelles et leurs excentricités ainsi que sur les toilettes volontairement exagérées.

Vuillermet trouve très largement matière dans le livre de José Germain Danseront-t-elles ? Enquête sur les danses modernes publié aux éditions Povolozki, en 1921, à conforter ses thèses car plusieurs articles de personnalités connues combattaient la danse (voir note 13).

L’auteur confortait aussi sa thèse en prenant appui sur Blanchon qui affirmait à propos des danses nouvelles :
« Cette gymnastique de dégingandés aurait-elle le succès qu’elle a si elle n’était un instrument déguisé de luxure ? » et qui rapporte une anecdote selon laquelle un homme du monde, excellent danseur, disait : « tango immonde, fox-trot cynique, java grossière […]. Tout cela sent l’apache, l’aventurier, le rastaquouère, le sauvage. »

Au-delà de ces considérations morales et esthétiques, les danses nouvelles étaient également combattues sur le fondement des thèses hygiénistes qui émanaient directement d’une partie du corps médical.

Vuillermet rapporte que le docteur-professeur Pinard considère que les danses nouvelles « produisent une excitation déplorable chez nombre de jeunes filles ».

Le docteur Pagès, éminent hygiéniste et professeur de culture physique déclare que ces danses délabrent, vieillissent, au lieu de tonifier et rajeunir.

Le docteur G.L.-C Bernard, très célèbre gynécologue et psychothérapeute à l’époque, considère que les danses nouvelles entraînent des troubles physiques et psychiques, mais également « des anomalies du sens critique, des erreurs flagrantes et progressives du jugement, des incohérences du ton et du goût, de la mesure, qui se développent chez des êtres cultivés, l’aboulie, l’indulgence générale de la conscience au profit des manifestations de l’instinct, le scepticisme par paresse ou surtout par fatigue intellectuelle. L’ensemble des coutumes, des mœurs, l’orientation de l’esprit français en subissent fatalement les effets néfastes. La race se meurt et le sens moral sombre ! » (voir note 14).

Pour Vuillermet, ces danses « ne sont pas autre chose que du bolchevisme moral ». Il considère également que la société a peur du bolchevisme social et que ce dernier n’a pas de meilleur fourrier que le bolchevisme moral. Par conséquent, l’intervention des évêques est morale et sociale car ils sont les défenseurs de la Cité.

Vuillermet constate que certains catholiques, par inconscience ou snobisme, n’hésitent pas à danser les danses nouvelles. Il s’emploie à examiner les arguments sur lesquels ils se fondent pour danser pour les contrer un à un.

Le premier argument invoqué concerne l’interdiction qui n’est pas générale et absolue puisque certains diocèses n’en parlent pas. Leur silence tendrait à montrer qu’elles ne sont pas si mauvaises que cela. Pour l’auteur, cet argument est inopérant car la condamnation est antérieure à celle des évêques et indépendante puisqu’elle trouve sa source dans l’obligation morale naturelle qui bannit les danses de ce type comme le rappelle Mgr Chollet, dans la Semaine religieuse de Cambrai, en 1920.

Par ailleurs, l’Encyclique de Benoît XV Sacra Propediem de 1921 précise : « Il est deux passions aujourd’hui dominantes dans le profond dérèglement des mœurs : un désir illimité de la richesse et une soif insatiable de jouissance. […] Et nous ne parlons pas de ces danses exotiques et barbares récemment importées dans les cercles mondains, plus ou moins choquantes les unes que les autres : on ne saurait imaginer rien de plus propre à bannir tout reste de pudeur. »
La condamnation papale s’impose à toute la hiérarchie et aux fidèles selon le principe de verticalité.

Sur le point de savoir la raison pour laquelle les évêques ont tardé à bannir les danses nouvelles, Vuillermet donne une explication selon laquelle il y avait déjà eu des avertissements les condamnant mais qui n’ont pas été suffisants puisque les danses se sont généralisées. Il a donc été nécessaire de les condamner formellement, par écrit (voir note 15).

L’auteur examine un argument selon lequel ces danses sont présentes dans les milieux mondains fréquentés par des catholiques, ce qui conduirait à penser qu’elles ne sont pas répréhensibles. C’est le seul point du livre sur lequel l’auteur n’a pas de réponse. Il se borne à rappeler qu’il n’y a pas une morale spéciale pour les mondains.

Un autre argument invoqué par les catholiques qui dansent est qu’ils auraient après consultation, obtenu la permission de danser de la part de leur confesseur. Vuillermet met en doute cette éventualité car pour lui, un prêtre ne doit pas donner cette autorisation. Selon lui, il y a un seul cas où la permission pourrait être accordée c’est quand il y a une « très grave raison de nécessité à laquelle on ne peut se soustraire », point qu’il avait mentionné dans son livre Les divertissements et la conscience chrétienne et plus particulièrement dans le chapitre 4, le Veto de la conscience, où la femme est obligée par son mari à danser le tango, et encore, faut-il qu’elle respecte une toilette décente.

Un autre argument concerne un aspect technique de la danse, à savoir la façon de danser. En d’autres termes, ces danses interprétées convenablement exécutées par des personnes honnêtes, en famille, peuvent-elles être considérées sans danger et inoffensives ? La réponse est négative et Vuillermet rappelle la prise de position de Mgr Charost qui, dans une lettre pastorale de 1920, réprouvait les divertissements et les modes contraires aux bienséances et à la vertu chrétiennes : « Qu’on édulcore, si l’on peut, cette greffe barbare et qu’on en corrige, plus ou moins savamment, l’impudeur native. Aussitôt qu’elle rencontrera un tempérament propice, elle reprendra son feu et sa violence naturelle » (voir note 16).

Déjà en 1914, la question du style adopté pour danser était discuté, occasion pour les revues satiriques, comme ici « Fantasio », de se moquer de ce sujet.

Paul Bourget n’était pas en reste, quand il déclarait « ces danses spéciales, créées dans un but spécial dans leur pays d’origine, ne peuvent être totalement libérées de leur tare première et, plus ou moins, elles sont appelées à revenir à leur destination naturelle » (voir note 17).
Par conséquent, le tango dansé en France, même stylisé et policé est considéré comme dangereux. L’édulcorer ne sert à rien d’autant plus que les danseurs débutants peuvent danser avec la génération précédente qui est déjà pervertie.

Le dernier argument est très spécifique puisqu’il mêle danse et moralité selon un raisonnement qui met en avant la complexité de ces danses nouvelles. Elles exigent une telle concentration sur les pas et les mouvements que tout désir pervers n’y aurait pas sa place. Selon Vuillermet, cet argument est inopérant car lorsqu’on devient un bon danseur, la concentration sur la danse est moindre, celle sur la danseuse grandit et le danger du désir revient. Puis de toute façon, quand bien même il y aurait absence totale de désir, cela constituerait une désobéissance. L’interdiction de danser est une obligation grave de conscience qui ne souffre aucun tempérament.

Enfin, Vuillermet rappelle le devoir de charité envers les autres. On doit les préserver du danger et s’abstenir de pratiquer ces danses nouvelles pour ne pas corrompre les autres personnes ou les induire dans la mauvaise voie. À l’appui de cette idée, il rappelle la phrase de Sébastien-Charles Leconte concernant ces danses « c’est un poison, il faut proscrire ce qui tue ! » (voir note 18).

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Analyse de la danse en général, examen attentif des danses nouvelles, pour une condamnation sans appel, il restait à l’auteur, en guise de conclusion, à donner quelques solutions pour combattre ces danses.

Selon lui, deux catégories de personnes pouvaient les combattre mieux que quiconque, d’une part, l’élite de la société et, d’autre part, les mères.

Faisant référence à une notion de modèle, les élites en proscrivant ces danses montraient la voie à suivre en s’abstenant de danser. On retrouve l’idée de verticalité du dogme religieux décrété d’en haut, appliqué cette fois-ci à la société en invoquant la notion de pyramide sociale (voir note 19). Considérant qu’une « mode ne prospère que si elle naît et se maintient dans les salons », son bannissement aussi bien dans les dancings que dans les foyers la condamnera ce qui évite toute contagion du mauvais exemple. Cette interdiction doit être absolue et totale car « il suffit souvent de quelques mesures de tango données par un orchestre ou par un piano, pour que, dans une soirée où les danses nouvelles ont été formellement proscrites, toute la jeunesse, sous les yeux des parents ahuris, nage frénétiquement en plein tango » (voir note 20).

La revue « Fantasio », en 1914, s’inspire de faits réels, l’entrée du tango à l’Élysée, tout en s’en moquant. Quelques années plus tard, Madame Millerrand interdit cette danse.

Le rôle des mères est primordial et c’est à elle que revient le soin de convaincre leurs filles de l’immoralité de ces danses (voir note 21).

L’auteur rappelle la position d’Octave Feuillet qui écrivait : « Les mères semblent persuadées que tout, dans la nature, est susceptible de corruption, excepté leurs filles. Leurs filles peuvent, braver les plus dangereux spectacles, les entretiens les plus équivoques, peu importe. Tout ce qui passe par les yeux, les oreilles et par l’intelligence de leurs filles se purifie instantanément. Leurs filles sont des salamandres qui peuvent impunément traverser le feu, fût-ce le feu de l’enfer (voir note 22). Pénétrée de cette agréable conviction, une mère n’hésite pas à livrer sa fille à toutes les excitations dépravées venant de ce qu’on appelle le mouvement parisien, lequel n’est autre chose, en réalité, que la mise en train des sept péchés capitaux » (voir note 23).

Vuillermet observe également que les mères sont tolérantes avec leurs filles et qu’elles ne bannissent pas les bals systématiquement, et s’interroge sur les raisons qui les motivent. Selon lui, elles cherchent à marier leurs filles car « les bals sont une véritable chasse aux maris, organisée avec plus ou moins de retenue et d’adresse. Les jeunes gens y sont numérotés comme les chevaux sur un champ de courses ».

L’entrée au bal du samedi soir était une minute capitale pour une jeune fille de 1910. Sa mère qui l’accompagne lui prodigue des conseils avec sévérité (ici de se tenir bien droite) dans l’espoir qu’elle trouve un mari.

Pour Vuillermet, la meilleure façon pour la femme de résister à l’appel des sirènes des danses nouvelles est de rester assise toute la soirée.

Souvent, les articles qui combattaient le tango en appelaient à la grandeur de la France. L’auteur n’échappe pas à ce point. Il précise qu’auparavant la France « avait des danses de tact, celles qui triomphent aujourd’hui sont des danses de contact. Les premières étaient des danses de race, celles-ci des danses de rastas. Il faut sauver la réputation du pays d’élégance, distinction, politesse, délicatesse et la culture française ». Le moyen trouvé est d’enseigner de nouveau les danses comme la pavane, la gavotte et le menuet.

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NOTES

1) Ferdinand-Antonin Vuillermet (1875-1927) était dominicain. Il a été directeur de la jeunesse étudiante de l’Université de Lille et aumônier d’un bataillon de chasseurs alpins. Il a écrit un nombre conséquent de livres parmi lesquels Soyez des hommes, à la conquête de la virilité (1909), Les Sophismes de la jeunesse (1910), Le Suicide d’une race (1911), Les divertissements et la conscience chrétienne (1923), Les Divertissements permis et les divertissements défendus (1924), etc.



2) L’imprimatur a pour origine la bulle pontificale Inter Sollicitudines de 1515. Conformément au droit canonique, certaines œuvres, notamment les livres religieux et ceux qui traitent de questions morales, doivent, avant d’être publiés, obtenir l’autorisation officielle de l’autorité ecclésiastique supérieure.
On distingue imprimi potest (peut être imprimé), nihil obstat (rien ne s’y oppose) qui garantit que l’œuvre ne contient rien de contraire à la morale catholique et l’imprimatur (qu’il soit imprimé).

3) Jean d’Udine (1870-1938), de son vrai nom Albert Cozanet, était avocat, compositeur et musicologue. Indépendamment de L’art et le geste, on lui doit notamment L’Orchestration des couleurs, analyse, classification et synthèse mathématiques des sensations colorées… (1903), Qu’est-ce que la beauté (1936). Il a participé à plusieurs revues comme Le Sonneur de Bretagne, Le Ménestrel, Le Courrier musical.

4) S’agissant de la danse dans la religion, il est à noter qu’il y a eu une évolution. Partant du principe que « la danse extériorise par les gestes les émotions de l’âme » et que celles-ci sont surtout d’ordre mystique, Mesdemoiselles Josette et Renée Foatelli ont entrepris de créer des danses en s’inspirant des diverses écoles classiques et rythmiques et des chorégraphies de l’Extrême-Orient pour produire des mouvements suggérés par la musique liturgique, créant ainsi des danses d’hommage, d’offrande, de supplication, d’adoration, de prière. Elles exposent leurs idées dans un ouvrage, Méthode de Danse Religieuse Chrétienne (1941).
Elles rappelaient que Saint Basile affirmait que « la danse est la principale occupation des anges du ciel ».
Elles fondent le groupe de la Trilogie et présentent à Paris un récital au cours duquel des exécutantes miment Le Chemin de la Croix de Paul Claudel et vont même jusqu’à évoluer sur des thèmes grégoriens.
Elles précisent que pour ces danses, « les costumes se composent de longues robes, de voiles, de manteaux ou de capes dont le drapé ou les plis s’harmonisent avec les mouvements du corps et doivent précisément faire oublier le corps, que la danse classique met en valeur ».

Certaines personnalités ecclésiastiques du XXe siècle mettaient au demeurant l’accent sur l’adéquation de la danse avec la pensée religieuse. Ainsi, Dom Gajard écrivait : « Le rythme étant essentiellement mouvement ordonné, le rythme grégorien se prête comme tout autre à une figuration marchée ou dansée. »

5) Ortolan dans son Dictionnaire de théologie (1895), et plus précisément dans son article sur la danse écrivait à propos des ballets d’opéras : « Dans cette catégorie de danse extrêmement dangereuse en raison du costume adopté, il faut ranger en général les ballets d’opéras, où des troupeaux de danseuses évoluent en costumes plus que sommaires. Corsage largement décolleté et laissant voir la plus grande partie de la poitrine, bras entièrement à découvert, jambes couvertes d’un maillot, pour unique robe, le tutu, ou jupe de gaze légère extrêmement courte, n’arrivant pas même au genou, et qui, comme si elle était déjà trop longue, se relève, comme d’elle-même, dans le tourbillon rapide de la danse. L’exhibition d’actrices en pareil accoutrement présente, indépendamment même de la danse, un grave danger pour la morale ».

Sur ce point, il est difficile de savoir avec certitude ce que visait Vuillermet quand il écrivait « ballets d’opéras ». Il faisait peut-être allusion à l’opéra-ballet, genre lyrique particulier pratiqué en France au XVIIIe siècle qui constituait un divertissement dans lequel la danse avait la même importance que le chant mais qui n’était plus vraiment à l’ordre du jour en 1924. Cela nous semble donc peu probable. En revanche, il faisait certainement référence aux ballets classiques ou à un type particulier de ballet que l’on trouve dans ce que l’on appelle le « grand opéra » qui se caractérisait, pour certains opéras français, par la présence d’un ballet, en règle générale placé au début du troisième acte . Ce point était particulier à la France et, plus spécialement au Palais Garnier pour des raisons qui étaient tout à fait étrangères à la musique et à l’esthétique. En réalité, cette incorporation d’un ballet au sein d’un opéra répondait à la demande de certains riches abonnés ou mécènes, ce qui leur permettaient de voir les danseuses.

6) Apparemment, Vuillermet ne partage pas la pensée de Vauvenargues selon qui « quiconque a vu des masques dans un bal, danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d’après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde ».

7) Quant à ceux qui dansaient nuit et jour, il va sans dire que cela était particulièrement condamné. Ainsi, Mgr J.-B. Bouvier (1783-1854) dans son ouvrage Dissertation sur le sixième commandement écrivait :
« Je ne pense pas qu’on puisse absoudre, même à Pâques, ceux qui s’obstinent à fréquenter nuit et jour les bals publics car ils s’exposent à un danger manifeste et l’expérience prouve qu’ils sont presque tous corrompus ».

8) Le Diable au corps de Raymond Radiguet publié seulement cinq ans après la fin de la Première Guerre mondiale, a suscité une levée de boucliers en raison de son histoire qui mettait en scène des amants heureux durant la guerre et ayant un enfant alors que le mari trompé était sur le front.
Le film Le Diable au corps de Claude Autant-Lara avec Gérard Philipe et Micheline Presle, sorti en 1947, suscita également de très vives réactions.

Micheline Presles et Gérard Philipe dans « Le Diable au corps »

Douze ans après la fin de la Première Guerre mondiale, cette fois-ci non plus dans une fiction mais dans la réalité, des conflits pouvaient survenir.

Ainsi dans le journal La Croix, en 1930, un article intitulé Tango macabre rapportait une histoire vraie :
« Dans la petite commune de Nogent-le-Phaye (Eure-et-Loir), il y a comme ailleurs un monument élevé aux enfants du pays qui sont morts au champ d’honneur. Tout à côté, se trouve près de l’église, un ancien cimetière dont plusieurs tombes n’ont jamais été relevées. Les touristes qui traversent le pays se représentent très bien les pieux fidèles qui viennent, le jour de l’Armistice, saluer le monument et prier à l’église pour leurs chers disparus.
Le soir, c’est au centre du pays, sur la place Wilson, que, suivant la coutume du pays, la jeunesse se réunit pour un bal, à diverses époques de l’année.
Il en est ainsi depuis longtemps. Mais, cette fois, la municipalité de Nogent a eu, en prévision du 11 novembre, une singulière idée. Pour donner un peu d’animation au quartier où est le monument aux morts, voisin du cimetière, elle a décidé d’y installer un nouveau bal, le jour de la fête de l’Armistice. C’est là qu’on dansera le tango, qui prendra nécessairement un caractère de danse macabre.
Heureusement, en France, il y a beaucoup d’autres villages où, avec une superficie égale à celle de Nogent, on trouve des idées plus grandes.

9) Fléchier (1632-1710) était un orateur extrêmement brillant et l’un des quatre évêques prédicateurs (avec Bossuet, Fénelon et Massillon) représentés sur la fontaine Saint-Sulpice. Celle-ci parfois appelée fontaine des points cardinaux, n’est pas à considérer dans un sens géographique. C’est plus un jeu de mots puisque les quatre personnages représentés sont tous restés évêques. Ils n’étaient donc point cardinaux.

10) Bussy-Rabutin (1618-1693) était un des courtisans à la cour de Louis XIV, lieutenant-général des armées du roi, écrivain, philosophe et membre de l’Académie française.

11) Léon Uhl (1889-1938) était dramaturge, poète. Il a été secrétaire de l’Odéon.

12) L’Écho de Fourvière était une revue lyonnaise publiée de 1863 à 1944 traitant de problèmes religieux et politiques avant de devenir l’organe officiel de la basilique et du pèlerinage.

13) José Germain (1884-1964) était un écrivain qui admirait Pétain. Il a milité au Groupe Collaboration et et a glorifié Pierre Laval qu’il soutint après son éviction en décembre 1940.

14) Le docteur J.A. Goullin, dans son ouvrage sur La mode sous le point de vue hygiénique, médical et historique ou conseils aux dames et à la jeunesse (1846) écrivait :
« C’est presque toujours au sortir des bals, où elles ont passé une grande partie de la nuit, qu’elles contractent, sous l’influence des températures les plus opposées, des maux qui abreuvent leur vie d’amertume. Combien de jeunes personnes n’ont-elles pas puisé, au sortir de ses brillantes réunions, d’où la mode, comme la boîte de Pandore, laisse exhaler des calamités de toutes espèces, et ces affections nerveuses qui sont, ainsi que le disait Boerhaave [médecin et chimiste hollandais], le fléau de l’humanité et de la médecine, et ses fleurs blanches contre nature qui tarissent la source de la fécondité, et ces affections cutanées qui cachent sous de hideuses éruptions les traits les plus doux et les plus aimables. Heureuse la personne qui ne rapporte […] le germe de cette maladie terrible qui décompose le corps en détail, après avoir établi son siège sur l’organe si délicat de la respiration !

15) L’indicateur paroissial de Guenrouët (Loire-Atlantique), en 1938, écrivait : « Dieu merci, il n’y en a pas [des bals] sur tout le territoire de la commune de Guenrouët. C’est pour moi une très grande joie de féliciter et de remercier tous les aubergistes de la paroisse de leur esprit chrétien. Mais il y en a chez les voisins et, on doit le dire à la honte du chef-lieu de canton (Saint-Gildas-des-Bois), ils n’ont pas eu de relâche un seul dimanche de Carême. C’est pour toute la région une honte et un scandale. Mais, à ces bals, il ne vient pas que des jeunes gens et des jeunes filles du chef-lieu de canton, il en vient aussi des environs et même de Guenrouët. Aussi je me vois dans l’obligation de promulguer à nouveau certaines sanctions que j’avais prises il y a déjà quelques semaines et que je pensais bien laisser retomber définitivement dans le néant faute d’objet. J’espère que cette fois encore, le simple énoncé de ces sanctions produira l’effet attendu. Les voici :
1. Tout jeune homme et toute jeune fille qui, à partir d’aujourd’hui, fréquentera, même une seule fois, une salle de bal public, sera exclu de nos œuvres religieuses.
2. Tout jeune homme et toute jeune fille qui fréquentera habituellement ces bals sera privé des honneurs ecclésiastiques soit pour le mariage, soit pour la sépulture.

16) Mgr Charost (1860-1930) était évêque de Lille qui s’est notamment illustré en résistant à l’occupant allemand durant la Première Guerre mondiale, ce qui lui a valu d’être décoré de la Légion d’honneur en 1921.

17) Paul Bourget (1852-1935) était un écrivain français, académicien, à l’œuvre pléthorique dont un des thèmes centraux est la notion de race.

18) Sébastien-Charles Leconte (1860-1934) était un poète français qui a obtenu à plusieurs reprises le Prix de l’Académie.

19) Cette volonté de prendre appui sur la bonne société n’est pas nouvelle. Elle existait déjà dix ans plus tôt, en 1914. À titre d’exemple, Mgr Monestès, évêque de Dijon, dans un avertissement, affirmait que le tango, danse immorale, était réprouvée par la bonne société de divers pays.

20) En 1919, à la Une du journal La Croix, figure un article de Pierre l’Ermite intitulé Le tango blond.

Pierre l’Ermite est un pseudonyme en référence directe avec le prédicateur du XIe siècle. Il s’agit en réalité d’Eugène Loutil (1863-1959) qui a été curé de paroisse, chanoine honoraire du Chapitre de Paris mais également, journaliste et rédacteur à La Croix, journal dans lequel il a écrit un nombre impressionnant d’articles. Il concevait le journalisme comme une manière d’exercer sa mission religieuse.

Il a également écrit de nombreux romans qui ont connu un succès très important et diffusés, pour certains, à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
En 1913, il a été nommé curé de l’église Saint-Jean de Montmartre (d’où l’allusion dans le dialogue de l’article). On le surnommait, au demeurant, le « curé du Moulin-Rouge ». Il a tenté en vain, en 1915, d’acquérir ce lieu pour en faire un sanctuaire religieux. C’est en 1919, que le cardinal Amette le nomme curé de l’église Saint François de Sales à Paris.

L’auteur, reprenant un procédé utilisé par les philosophes de l’Antiquité, use pour les besoins de son article, d’un dialogue probablement inventé.

« Un curé écrasé… écrasé…
Une mère de famille, très femme du monde, toilette confortable et discrète.
Sa fille, jolie petite bête superficielle et offensive qui, d’avance, me regarde avec une inquiétude au fond des yeux.
– Monsieur le curé, je viens vous voir parce que la lettre de Son Éminence nous a un peu troublé. Elle condamne les danseuses exotiques, mais elle ne précise pas… Or, ma fille doit conduire un rallye demain. Ses petites amies lui téléphonent : « Qu’est-ce qu’on dansera ? Tango, fox-trot ? ». Aussi je viens vous trouver… vous avez été curé de Montmartre… vous avez les idées larges… enfin, que pensez-vous du tango ?
Moi, je répondis :
– Je ne sais pas si j’ai les idées larges… c’est même une expression que je n’ai jamais comprise. Mais, en effet, j’ai été curé de Montmartre et je sais très bien ce que pense du tango les petites poupées de la Butte, et surtout ce qu’elles disent des mères qui conduisent leur fille !
– Et qu’en disent-elles ?
– C’est très difficile, même à traduire.
Ici, la jeune fille entre en ligne avec une petite voix autoritaire et saccadée :
– Enfin, Monsieur le curé, moi, je puis vous certifier ceci : j’ai un cours de danse qui est très bien. J’y vais le matin avec de petites amies.
– Qui sont également très bien.
– Parfaitement ! Et nous dansons le tango et le fox-trot, et je vous assure que c’est très convenable !
– Mademoiselle, vous avez absolument raison ! Votre professeur de danse est un homme intelligent. Il doit ménager la clientèle américaine [très présente à Montmartre] qui paye royalement et la clientèle française qui est la clientèle courante. Il avait deux moyens : ou de faire danser le tango en le baptisant autrement, mais alors ils perdaient le bénéfice considérable de la perversité du titre, ou alors de faire deux tango : un, le vrai, celui qui justifie son nom, et l’autre.
C’est ainsi qu’est né le tango des familles, un tout petit tango ingénu, innocent et blond, un peu ondulant, mais si peu ! Un tango qui rendrait ridicule les terreurs des braves gens.
Cela devait arriver. C’est la théorie classique des aiguillages et des tolérances habilement imposées. Cela commence tout doux, pour vous mener ensuite au diable. D’ailleurs, ce tango-là, je vous confie, Madame, que vos danseurs l’apprécient très peu.
– À ce compte-là, toutes les danses sont impures !
– Non, pas toutes. Il y a des danses de respect comme la pavane, des danses de grâce comme le menuet, des danses guerrières, religieuses ou funèbres. Beaucoup d’autres sont dangereuses et font peur à l’Église, mère des âmes. Mais le tango, lui, est répugnant par définition.
Et comme le temps pressait, le curé brûla les stations :
– Que votre fille, Madame, désire danser le tango… passe ! Elle ne comprend pas… du moins, je l’espère. Mais vous, Madame, vous, la protectrice née de votre enfant ! Vous qui savez ce que telle et telle attitude signifie, comment pouvez-vous venir me demander une permission que le bon Dieu lui-même ne pourrait pas donner, car c’est aller contre toute conscience. En supposant votre fille complètement naïve, toutes ces compagnes ne sont pas comme elle. Elle contribue donc au scandale. Elle augmente de tout le poids de son honnêteté une mode abominable. Elle est une occasion de tentation si elle danse avec un jeune homme qui est un jeune homme. Ne niez donc pas l’évidence !
Il y eut une sorte de silence de résignation. Moi, retenant à chaque instant l’expression d’une pensée qui s’incarnait dans des mots trop nets. Elle, gênée, avec un peu de rancune, ayant espéré une nuance, un « peut-être » dans la faiblesse duquel elle se serait faufilée.
– Pratiquement, Monsieur le curé, vous savez bien que l’on ne danse plus que ça ?
– Et c’est votre honte à vous, femmes honnêtes ! Comment ! Vous appartenez à un pays d’un goût suprême qui, peu à peu, en s’épurant chaque siècle davantage, à donner une forme définitive et souvent exquise aux plus belles danses du monde. Ce trésor d’art, vos aïeules des grands siècles vous l’ont transmis, et, au lieu d’en être fières, de le garder, de le défendre, de l’imposer comme elles le faisaient jadis, comme vous en avez le droit et le devoir, vous vous mettez stupidement, vous, les femmes de grand goût, vous, les femmes distinguées, à la remorque de je ne sais quels nègres sadiques de la Plata ou de San Francisco ! Ne protestez pas, Madame ! Le tango est impur jusque dans son nom, et je ne sais pas quel est le plus mauvais, du tango qui s’affiche [les bals publics et les dancings] ou de celui qui se cache [le tango dans les familles].
Il y a, d’ailleurs, un déboussolage général contre lequel tous les Français de race devraient protester. Déboussolage au Salon d’automne. Déboussolage au cinéma. Déboussolage dans les dancings dont les recettes sont affolantes. Déboussolant jusque dans l’ameublement familial, tapis violet et noir, éclairage réservé aux plinthes basses, plus de chaises, on s’assied maintenant sur les coussins, tout convergeant vers les mêmes choses, et quelles choses ! Si Martial revenait, il serait content, nous marchons vers ses mœurs [Vuillermet fait probablement allusion à Marcus Valerius Martial qui était complaisant envers les mœurs de Néron et dont la poésie était considérée comme obscène].
– Alors, concluons, dit la mère.
– Concluons : Un de mes jeunes gens me disait l’autre jour : « Si je voyais ma fiancée danser le tango avec tel ou tel de mes amis dont je connais les pensées intimes, précisément parce qu’ils sont mes amis, je lui enverrais le soir même le billet suivant : « Mademoiselle, finissez donc avec qui vous avez commencé. »
– Dans ces conditions, je ne puis plus aller nulle part ! Je n’aurai plus aucun plaisir ! S’écrit la jeune fille.
Et elle se met à pleurer.
Et moi… moi, le sensible, qui me suis toujours effondré devant les larmes, ce sang du cœur, je la regarde, cette jeune Française, qui pleure pour tangoter et fox-trotter, je la regarde avec des yeux durs.
Car derrière elle, par-delà les petites boîtes à sauteries et les petites tasses des petits thés, j’aperçois les grands faubourgs affamés d’apôtres, et où gronde toujours l’orage populaire. Je vois les mansardes de misère appelant les anges de la charité, les petits laïques des banlieues sans catéchisme, tant de deuils sans consolation, tant d’objections sans réponse, tant de malades abandonnés dans les hôpitaux, tant de prose sans le bleu de la foi religieuse, tant de scandales sans la protestation nécessaire, écrasante, de l’exemple.
Et, pour la première fois de ma vie, des larmes m’ont dégoûté ».

21) En 1919, à la Une du journal La Croix, figure un article de Pierre l’Ermite intitulé À une jeune fille… :

« Vous m’en voulez pour mon article sur le « tango »… ?
Vous avez tort, je ne fais que vous défendre contre vous-même.
Avouez : une foule de femmes sont folles !… Cette mode, en plein hiver, de bas en toile d’araignée… ce décolletage… ce besoin exaspéré de sauter, et de sauter d’une certaine façon seulement, et de le crier sur les toits, et de se révolter même si on intervient doucement…
Avouez que vos mères disent cette phrase peu heureuse : « Nous regrettons… mais nous n’y pouvons rien !… »
Avouez que si vous dansez le tango, c’est un peu dans l’espoir de ne pas être exclue des candidates au mariage.
Or, méditez cette conversation à moi rapportée il y a deux jours :
Un jeune capitaine disait à sa mère :
– Je veux me marier, aidez-moi donc à trouver une femme.
– As-tu une idée ? Quel genre de jeune fille désires-tu ?
– Avant tout, j’en veux une qui ne danse pas le tango.
– Tu plaisantes ! Lui répond sa mère, tu le danses toi-même !
– Eh ! Maman, c’est… précisément pour cela.
Vous m’en voulez ?
Mais je ne suis que la faible expression de l’Église que vous humiliez dans son amour. Elle vous a toujours regardée comme le plus beau fleuron de sa couronne. Quand elle parle de vous, c’est avec une spéciale tendresse […]. Elle est votre mère attentive et douce.
Hier encore, elle était fière de vous.
Aujourd’hui, elle hésite.
Et puis elle est inquiète.
[…].
Vous vous êtes trompée ? À votre âge, c’est pardonnable ! Mais, tout de suite, prenez position, comme cette jeune fille élégante, racée, têtue, dont on me citait l’exemple.
Invitée à un bal qui aurait fait, de joie, fendre en deux la face d’un nègre, tellement on tangotait et on « hésitait » avec ferveur, elle resta assise, seule à sa place, malgré les invitations, les plaisanteries, et, hélas ! les remontrances de vieilles dames.
Mais le lendemain, elle était demandée en mariage par un officier qui l’avait observée et qui, au milieu de tant de moutonnantes poupées, cherchait une femme.
De telles jeunes femmes, il nous en faut.
[…].
On ne voit pas Geneviève ou Jeanne d’Arc fox-trottant… pas même Madame Récamier [Pierre l’Ermite ne cite pas Juliette Récamier au hasard. En effet, de façon subtile, il fait référence aux nombreux tableaux la représentant, épaules très largement dévêtues et posant de façon lascive. Il faut donc comprendre sa pensée de la façon suivante : pour qu’elle-même ne danse pas, c’est dire si la danse est répugnante].
Et c’est pour briser cette barrière, que l’assaut sournois contre la femme se poursuit si méthodique depuis un siècle, par le divorce, le lycée, les conférences, et les salons.
« Arracher la femme à l’Église », tel est le mot d’ordre actuel de toutes les Loges [Pierre l’Ermite fait directement référence aux complots, selon lui, de la franc-maçonnerie, par le biais de l’action des pouvoirs publics].
Et pour l’arracher, on lui exalte l’esprit et on lui corrompt le cœur.
Et si vous croyez que j’exagère, voici ce qui paraît, ce matin même, sous le titre Nouvelle pudeur dans une revue illustrée dont je ne dis pas le titre pour ne pas lui faire de réclame :
Que de poitrines ! Que de jambes ! Que d’omoplates ! Que d’épaules ! Merci, merci, chères contemporaines, merci d’embellir un peu notre triste existence. Merci à toutes ! Merci aux jolies, qui ne nous doivent rien, et merci également aux laides, en faveur de l’intention, n’est-ce pas ?
Pour une fois, on n’avait pas vu ça depuis le Directoire, l’impudeur a vaincu [Pierre l’Ermite fait de nouveau référence à cette période de l’histoire de France qui s’est caractérisée par un renouveau des vêtements féminins. En effet, le regain d’intérêt pour l’Antiquité s’est traduit au niveau vestimentaire par l’adoption de toilettes, principalement les robes de tunique blanche, en référence directe avec les statues grecques. Ces robes se caractérisaient par une légèreté et une transparence. Les adeptes de cette nouvelle mode s’appelaient « Les Merveilleuses »].

Juliette Récamier par François Gérard

Ne nous y trompons pas. C’est bon signe. C’est le signe évident, indiscutable, que triompheront également, derrière elle, la liberté des cœurs et celle, plus précieuse, de l’esprit. Charmantes dénudées, vous êtes des messagères, des annonciatrices. Louanges à vous. Nos yeux ravis vous bénissent.

L’année de la parution du livre de Vuillermet, un défilé de haute couture au Théâtre des Champs-Élysées montre une sorte de retour au néo-classicisme.

Et si je pouvais citer le reste ! Mamans, coupables mamans qui ne savez quoi répondre quand votre fille – qui n’a pas trouvé cela tout seule -vient solennellement vous déclarer : « Je veux vivre ma vie et être de mon temps ! »
Eh bien ! Oui, sois de ton temps, jeune fille. Soit de ton époque magnifique, rouge de tant de sang et noire de tant de deuils.
L’Intransigeant [le journal] d’hier avait un émouvant article : Celles qui ne dansent pas.
Son rédacteur a parcouru plusieurs cantons – oh ! même pas dans les régions dévastées, mais tout simplement près de Paris. Partout il a trouvé à leur paroxysme la douleur et l’effort.
Dans la montée d’une côte gluante qui domine la scène, j’aperçois devant moi un vieux. […]. Vos fils ? […]. Vous ne savez donc pas… ils sont tombés à l’ennemi. [L’auteur de l’article cite plusieurs scènes semblables de familles ayant perdu des proches à la guerre].
Comprends cela, jeune fille en te déshabillant pour le bal. Comprends combien il est imprudent que les échos de tes sauteries exotiques arrivent trop importants aux oreilles de ces malheureux.
Car alors le sang des martyrs bouillonne dans la poitrine des veuves.
On a eu tort de tant rire de l’expression « danser sur un volcan ».
Quand, la guerre à peine finie, les tombes à peine couvertes, tant de pays fumant encore dans le tonnerre des dernières explosions, nos finances dans l’état où elles sont, on danse si bruyamment et si indécemment, on danse toujours sur un volcan ».

22) Octave Feuillet (1821-1890) était un dramaturge et romancier français, académicien, qui a connu un grand succès notamment par la description littéraire des mœurs du grand monde sous le Second Empire.

Dans le même genre d’idées, César de Rochefort dans son Dictionnaire général et curieux (1685), et plus précisément dans son article sur le bal écrivait : « Le bal est un cercle dont Satan fait le centre, et ses diables en font la circonférence. »

23) Collin de Plancy rapporte dans son livre Anecdotes du dix-neuvième siècle (1821) qu’un missionnaire, une année plutôt, aurait déclaré : « Oui, mères de famille qui m’écoutez, il vaudrait mieux que vous conduisiez vos filles dans les lieux de prostitution que de les conduire au bal, parce que les grandes fautes sont presque toujours suivies d’un grand repentir. »

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