Danseront-elles ? Enquête sur les danses modernes

En 1921, les éditions J. Povolozky et Cie qui étaient situées au 13, rue Bonaparte à Paris dans le sixième arrondissement comme l’indique la quatrième de couverture, publient dans la collection Des grandes enquêtes, un livre de José Germain intitulé Danseront-elles ? Enquête sur les danses modernes.

José Germain est né à Paris en 1884. Romancier, journaliste et historien, il a été aussi le Président de l’Association des écrivains combattants qu’il avait fondée. Il était ancien combattant de la Première Guerre mondiale. Il admirait le maréchal Pétain ainsi que Pierre Laval et a milité au Groupe Collaboration. En 1947, il a été condamné par la justice à trois ans de prison.
Il a écrit de nombreuses œuvres (son nom de plume était souvent Jean-Germain Drouilly) parmi lesquelles on peut citer : Les chefs-d’œuvre de la propagande allemande (1920) écrit avec E. Guérinon qui reçoit le Prix Montyon en 1921 (prix destiné aux auteurs français d’ouvrages les plus utiles aux mœurs, et recommandables par un caractère d’élévation et d’utilité morales), L’étreinte des races (1928) qui reçoit le Prix Jules Davaine un an plus tard, Le syndicalisme de l’intelligence (1928), La danse de folie (1930), Notre chef Pétain (1941) qui reçoit le Prix Lange cette même année (prix qui récompense les actions vertueuses les plus méritantes accomplies par des personnes de nationalité française).
Il meurt à Neuilly-sur-Seine en 1964.

Dans Danseront-elles ? Enquête sur les danses modernes, l’auteur n’a écrit que l’introduction et la conclusion. Pour le reste, donc la majeure partie des 124 pages que compte l’ouvrage, il restitue le contenu de ses entretiens avec diverses personnalités, le plus souvent connues, évoluant dans plusieurs domaines comme la danse, la littérature, l’enseignement, la médecine, etc.

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Il va sans dire que certaines idées développées dans ce livre ne pourraient plus, fort heureusement, avoir cours aujourd’hui et que leur intérêt est d’ordre historique si l’on veut prendre en compte le spectre entier des idées de l’époque, sans même parler du parcours de certains intervenants qui n’était pas glorieux. Il est donc important de garder constamment un esprit critique.

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Autant le dire tout de suite, il ne s’agit pas d’une enquête avec tout ce qu’elle impliquerait au niveau de la méthode, de la recherche des éléments permettant de se faire une idée précise sur le sujet, du choix des personnes entendues, de la conduite de l’entretien. À l’opposé d’une enquête impartiale où la conclusion est le fruit de tout un travail mené avec précision et rigueur, il apparaît que la conclusion à charge contre les danses nouvelles était fixée dès le début. Les entretiens apparaissent alors comme un moyen pour corroborer le parti pris initial de l’auteur dont certaines questions sont largement orientées ou les réponses ressenties comme insatisfaisantes, aisément identifiables à sa façon de les reformuler ou d’inviter l’interlocuteur à nuancer les remarques.
Par ailleurs, les personnes interrogées manquent de diversité. Certes, elles ont souvent une réelle expertise dans leur domaine, mais on ne peut que constater qu’il manque l’avis du public des dancings et des bals, sans compter un choix limité de classes sociales ou professionnelles.

Quelques personnes que José Germain a rencontrées.

Malgré ces réserves, il n’en demeure pas moins que ce livre est très instructif sur le climat de l’époque et les prises de position concernant les danses nouvelles dont le tango bien évidemment.
Le style n’a pas d’unité mais cela n’est guère surprenant étant donné qu’il reflète la façon de s’exprimer des nombreuses personnes avec qui José Germain s’est entretenu qui prend le soin de décrire, à chaque fois, la façon dont il a été reçu.

Quatrième de couverture à la conception plutôt moderne pour l’époque (détail)

L’introduction indique clairement la couleur générale du livre. Malgré une description de la danse à la sortie d’une église où, sous les ormes, des tréteaux sont dressés sur lesquels les gens dansent dans une bonne ambiance ce qui n’exclut pas pour les « tombeurs » et « gourgandines » d’aller faire un petit tour derrière les meules ou dans les haies, on s’oriente vite vers une ambiance moins bon enfant (voir note 1).
Cette atmosphère de liesse et de joie ne se retrouve pas à Paris : « À Paris, on ne s’amuse pas, on danse ». Quand il y a trop de monde, les heurts prennent le pas sur la danse surtout composée des danses importées des bouges dont « les pas alanguis avec un raffinement pervers » se font au détriment des danses joyeuses ».
Ces danses nouvelles sont une menace pour « l’honnêteté physique et morale de la race ». Avant on dansait en se dépensant physiquement, alors qu’aujourd’hui avec les danses nouvelles ont fait des titillements.
José Germain mentionne la pensée d’Albert Leclère exposée dans un article de La Revue Philosophique du 7 octobre 1920, à savoir que « la danse est aussi, et principalement dans certaines conditions et à certaines époques, un moyen de jouissance sexuelle plus ou moins hypocrite ». Il rappelle également certaines idées de l’époque selon lesquelles les danses nouvelles entraînent stérilité et troubles de la maternité ayant pour conséquence l’abandon d’enfants et ce, y compris dans la bourgeoisie, scandales dans les dancings comme le montrent les dossiers de la préfecture, obscénités verbales des hommes sur les femmes, etc. Aussi, une mère qui regarde sa fille danser les danses nouvelles ne peut qu’éprouver « honte et frisson ».

L’Académie des Maîtres de Danse de Paris affirme sa position dans sa déclaration du 11 novembre 1921 concernant les danses modernes. Selon elle, les exagérations de certains danseurs nuisent à la danse qui doit toujours être esthétique, harmonieuse, précise et correcte. Or, les danses nouvellement à la mode sont contraires à ces principes d’autant plus qu’elles se dansent sur une musique sauvage.

Tous ces éléments négatifs auraient dû faire disparaître les danses nouvelles. On ne peut expliquer leur maintien qu’à cause des étrangers qui se considèrent à Paris comme chez eux. La décadence de la danse selon l’Académie est un corollaire de la décadence plus générale du goût dans les arts. Les danseurs apprennent des pas alambiqués modernes mais vite dépassés (voir note 2.) En outre, chacun danse à sa manière et on ne s’entend plus.
Les professeurs de l’Académie s’engagent à bannir de leurs cours « toute novation dépourvue d’intérêt, de grâce, et incompatible avec la bonne éducation ». Dès lors, le shimmy est banni car trop proche du « gâtisme et de la danse de Saint-Guy et autres infirmités chroniques ou passagères dont l’humanité est, de nos jours, suffisamment pourvue ».

Après cette introduction, José Germain expose divers entretiens qu’il a menés auprès des personnalités choisies. La majorité d’entre elles critique les danses nouvelles alors que les autres les approuve plus ou moins. Au-delà de leurs opinions, l’intérêt principal est que l’on trouve une réelle argumentation, un développement des idées souvent absent dans d’autres ouvrages qui se contentaient d’affirmations souvent peu étayées et péremptoires.

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Dans ce livre, les prises de position peuvent être classées autour de quatre thèmes :

– Les considérations sur la danse en général.
– L’immoralité des danses nouvelles.
– Le danger des danses nouvelles.
– Le goût français.

1) Les considérations sur la danse.

Elles se caractérisent par une grande diversité, allant de la condamnation absolue et totale à l’acceptation bienveillante, voire à son encouragement dans le cadre de l’entretien du corps et de la culture physique.

Pour Auguste Autrand, Préfet de la Seine, la danse est bonne pour la santé des citadins car la danse c’est de la marche (à croire qu’il connaissait bien le tango qui est essentiellement une danse de marche). S’agissant des danses argentines, le préfet distingue les salons des dancings car le public et les mœurs y sont différents. Il note que les professeurs ont adapté ces danses au goût français. Le développement de la danse après la guerre était pour s’étourdir après les souffrances endurées. La danse est en décroissance au point que les dancings ferment peu à peu. Toujours selon lui, les danseurs se tiennent plutôt bien car les professeurs enseignent la bonne attitude.

Auguste Autrand

Pour Albéric Cahuet, les danses argentines qu’il a vues de ses propres yeux au Negresco sont tout simplement affreuses. Néanmoins, le goût français les a améliorées et, par conséquent, cette pureté française les a rendues acceptables à condition que les danseurs n’aient pas de mauvaises idées. Elles peuvent même présenter un intérêt de caractère sportif dans la mesure où leur pratique extériorise les forces et équilibre les nerfs en les détendant.

Albéric Cahuet

Pour Henry Champly, les dancings se caractérisent par leur tristesse et leur laideur. Seules comptent les danses françaises. La musique américaine est considérée comme tout juste bonne à faire danser les ours. La critique des danses nouvelles est acerbe : « Tour à tour chaque jambe du cavalier se plaquant sur la robe de la danseuse, soit qu’il la pousse de l’avant, soit qu’il l’attire à lui… un contretemps à chaque pas comme un spasme… et quand on a bousculé les voisins jusqu’au bout de l’espace disponible, machine arrière ! ».

Dans le même ordre d’idées, Charles Dambrus considère que les danses nouvelles sont nulles, totalement dépourvues de rythme, d’élégance et de plastique. Elles sont tristes et lugubres avec leurs « corps raides, tendus, constipés ».

Roland Dorgelès, l’auteur du célèbre livre Les Croix de Bois (1919), estime que toute danse nouvelle a été critiquée ; ce fut le cas de la valse et de la pavane : « Ceux qui lancèrent la pavane furent accusés de rabaisser la danse aux ébats cyniques des singes ». Selon lui, ce qui compte c’est la qualité de la danse ; on danse bien ou on danse mal.

Roland Dorgelès

Hélène Miropolsky, avocat, considère que tout est dans la manière de danser et que le libidineux et le ridicule peuvent devenir gracieux et charmants.

Hélène Miropolsky

Paul Reboux rappelle également que la valse était indécente et libidineuse. Il est plutôt favorable aux danses nouvelles.

Paul Reboux

Abel Hermant voit le tango à Deauville en 1912. Il note qu’auparavant, la valse et la polka étaient critiquées car il y avait eu une évolution, à savoir que le danseur avait fini par prendre la danseuse par la taille.

Abel Hermant

Le père dominicain Janvier est très modéré et préfère s’abstenir de prendre position pour ne pas parler activement. Il demande à réfléchir pour parler avec mesure.

Camille Mauclair est particulièrement critique contre toute danse qui est nécessairement immorale par nature, rejoignant en cela la position de l’Église. C’est un des rares cas d’une condamnation absolue et entière de la danse en général véritable « épilepsie collective » qui offre une « posture physique et morale absolument pitoyable ». Les termes choisis sont virulents : « La réelle immoralité est dans l’inconscience de tous ces agités qui cherchent, dans ce tournoiement de derviches, l’équivalence d’une prise de cocaïne », « la vue des tangoteurs est un vrai remède contre toute velléité érotique ».

Camille Mauclair

La pensée de Paul Raymond est beaucoup plus nuancée. Il remarque tout d’abord que l’on danse moins et que des dancings ont fermé. Il insiste sur le rôle important des écoles qui enseignent les danses avec correction mais qui, malheureusement, dont les principes sont considérablement altérés quand la danse est pratiquée dans les dancings. S’agissant du cas particulier des danses nouvelles, il considère que l’école enlève le côté lascif et d’excitation par l’interdiction du joue contre joue, du ventre à ventre et du bras de la dame au coup du cavalier.
Il rappelle que le joue contre joue favorise les maladies de peau.

Paul Allain trouve comme explication de la fermeture des dancings une lassitude des danseurs, la danse étant une espèce de sport monotone et trop ruineux.

2) L’immoralité des danses nouvelles.

Une directrice d’école, Allégret, qui écrit dans La Renaissance affirme que les danses nouvelles ont pour conséquence un abaissement intellectuel chez les jeunes filles. Elle constitue un véritable péril et comporte des attitudes choquantes. C’est la raison pour laquelle il faut les modifier et porter un intérêt pour la gavotte, le menuet, la pavane, la gymnastique esthétique ou les danses grecques.

Danse rythmique

Pour Mgr Alfred Baudrillart, évêque d’Himéria, recteur de l’Institut catholique de Paris et académicien, les danses ont pour principal but de permettre aux mères de « caser » leurs filles. Il y a un véritable danger de l’intimité et il est « tout à fait excessif de nier l’action mutuelle des danseurs l’un sur l’autre, car l’instinct veille sans cesse et profite de toute occasion pour se manifester ». Les gestes, les attitudes d’une façon plus ou moins stylisée, harmonisée apparaissent comme la préparation directe à l’acte de possession ». Selon lui, la course au mari légitime tout. Or, « on épouse d’autant moins qu’on a dansé avec plus de plaisir » et « on n’épouse pas sa danseuse car le mari exige de sa femme une pureté que la danseuse n’a plus ».

Alfred Baudrillart

Pierre Guitet-Vauquelin accable les danses nouvelles avec force et violence au terme d’un article très long et extrêmement virulent qui prend appui sur des témoignages d’écrivains. Il note qu’en 1914 on dansait déjà et que cela a entraîné un « détraquement des mœurs » et un renoncement à l’exercice sain et franc pour une « glissade en musique vers la coucherie, pour le plaisir de chuchoter ».
Vers 1914, l’auteur pense que le tango était limité à un cercle restreint comme les professeurs qui faisaient leurs numéros dans un casino. Or, il constate avec surprise qu’après la guerre, le tango suscite toujours un engouement, et le considère comme une « préparation violente à l’acte physiologique ».

Vernon et Irène Castle n’appliquent pas les préceptes de l’orthodoxie prônée par ceux qui combattent les danses nouvelles !

En ce sens, il est rejoint par Sébastien-Charles Leconte qui considère que c’est de « l’amour vertical » dont l’effet est néfaste pour la famille.

Le professeur Albert Leclère considère que « la danse est principalement dans certaines conditions et à certaines époques, un moyen de jouissance sexuelle plus ou moins hypocrite » et d’ajouter « telles danses actuelles, de provenance argentine, sont tout simplement une manifestation de satyriasis ». Enfin il affirme que « plus logiques, les sauvages font expressément de leur danse auxquelles ressemblent telles des nôtres une préparation directe à l’œuvre de chair ». Pour donner plus de force à son idée il précise que « récemment, un prince hindou qui voyait danser des Européens, disait : « C’est très joli, mais pourquoi tous ces gens font-ils cela debout et non couchés ? ».

Victor Margueritte s’inscrit dans cette lignée mais tempère légèrement les jugements précédents. Elle est d’accord pour les danses exotiques mais uniquement quand elles sont effectuées dans les music-halls ou sur scène dans le cadre d’un divertissement ou d’un spectacle. Dès qu’elles sont présentes dans les dancings, le danger est réel et de préciser que dans le milieu de la danse, « il n’y a plus, ni jeunes femmes, ni jeunes filles : rien qu’un tourbillon de sexes recherchant un besoin de jouir propre aux veilles et aux lendemains de cataclysmes ».

Victor Margueritte

Eugène Marsan se déclare ouvertement ennemi de la danse. Les frôlements trop proches sont dangereux. La danse est beaucoup plus nocive pour la jeune fille : « La jeune fille n’ayant que cette satisfaction, s’en contente tant bien que mal, mais arrive à être dans un état d’excitation dangereux. Le jeune homme, lui, peut trouver ailleurs des dérivatifs ». Dans tous les cas, « l’épaisseur du bras replié au coude » constitue la bonne distance entre danseurs pour éviter tout danger.
Ce dernier n’existe pas pour certains, comme pour Redier, en raison de la complexité des pas des danses nouvelles, notamment le tango, dont le comptage des pas ne donne pas à l’exécutant « le loisir de la dérivation morbide ou amoureuse ».

Eugène Marsan

Le Docteur Pagès avait développé une méthode personnelle pour équilibrer les organes avant de pousser les muscles. Il prend position contre les danses nouvelles considérées comme des « danses de rut ». Selon lui, les danses modernes délabrent. Il défend la valse qui, selon lui, était un sport excellent dans la mesure où son caractère circulatoire développait les petits vaisseaux. Il défend les danses anciennes considérées comme parfaites et plus particulièrement la bourrée d’Auvergne. Mais, les danses modernes entraînent nécessairement une excitation : « L’excitation n’est pas niable. Les régions du corps qu’on applique fortement l’une contre l’autre sont d’une extrême sensibilité, la peau y est très fine et recouvre les muscles de la position et de l’action sexuelles. D’où le danger du mouvement. D’ailleurs, le contact est suivi d’une pression forte qui est certainement l’excitant charnel le plus puissant » (voir note 3).

Le Docteur Pinard, plutôt que de s’entretenir avec José Germain, décide de répondre par écrit. Sa réponse est très courte et constitue même la plus brève de tout le livre. Selon lui, c’est très simple, les danses créent une excitation et les danses modernes sont préjudiciables à la perpétuité de l’espèce et à la santé.

Pour le romancier Marcel Prévost qui a étudié le sujet, tout dépend du danseur et de la danseuse ainsi que de la façon de danser. Son originalité tient à ce qu’il prend en compte un aspect vestimentaire. Pour lui en effet, une excessive intimité rend toute danse dangereuse d’autant plus que les femmes ne portent plus de corset ou de ceinture et que la danse distanciée ne reviendra pas. Il s’exprime ainsi : « Il faut le consentement mutuel des danseurs pour que la danse soit une introduction à la caresse. Le danger réside surtout dans ce fait que la danseuse sans corset, sans ceinture, est littéralement nue sous la robe et que le partenaire est bien obligé de s’en rendre compte ».
Dans Demi-Vierges, l’auteur affirmait : « […] Tous ces gens se méfiaient des passions de race, pour se mieux conformer à l’ordonnance des excitations rituelles. Mais, aujourd’hui, dans le balancement du double-boston, par la grâce des fourreaux ou des robes entravées, les corps sont déjà l’un dans l’autre ».

Marcel Prévost

Martial Ténéo (de son vrai nom Jules Decloux) était bibliothécaire de l’Opéra. Son jugement sur les danses nouvelles est très sévère. Il considère en effet que les danses modernes sont pernicieuses physiologiquement et affirme : « Témoin cette dame pour qui la danse fut une révélation que, dans son mariage, le reste n’avait pas été consommé ».
Sa position est surprenante concernant les danses nouvelles car il n’était pas contre la modernité pourtant ; il adorait les Ballets Russes de Serge de Diaghilev et la musique d’Igor Stavinsky qui rompaient avec l’esthétique admise à l’époque.
Les dancings sont dangereux à un double titre. D’une part, les gens se privent du nécessaire pour pouvoir payer les entrées du dancing et, d’autre part, cela ne favorise pas les mariages car « celle avec qui l’on danse, n’est pas celle que l’on épouse ». Quant à la femme mariée qui danse, il peut lui arriver d’abandonner le domicile conjugal.
De façon incidente, il note que les grands couturiers ne trouvent plus de mannequins qui ont tendance à préférer devenir danseuses ou maîtresses de danse étant donné que c’est plus amusant et lucratif.

Martial Teneo

Pour Gabriel Timmory (de son vrai nom René Wahl), le laisser-aller général a eu une influence négative sur les danses et non l’inverse. Les dancings ont mauvaise réputation et « reçoivent de cinq à sept des visites que les garçonnières recevaient autrefois ».

Jean Bosc défend les danses modernes qui ont plus d’allure, de rythme, d’élégance que les danses anciennes quand elles sont dansées par des Français. En revanche il est contre quand elles sont pratiquées par leurs « importateurs » d’origine. Les directeurs de dancing doivent exclure ceux qui « contaminent la moralité » et renvoyer chez eux, dans leur pays, « les professionnels exotiques à l’occasion escrocs et voleurs ».

Une sage leçon de tango.

3) Le danger des danses modernes.

Le Docteur Bernard, gynécologue et spécialiste des infections gynécologiques s’est intéressé de près à la danse sous l’angle précis des conséquences médicales sur le fondement de faits contrôlés et observés impartialement. Pour lui, la pratique « des danses qui ne sont pas de chez nous présente une gravité pour « l’avenir de la race et pour la santé physique et morale ». Autant la pratique des danses antiques est salutaire et saine, autant les danses nouvelles s’avèrent dangereuses. En effet, elles entraînent des troubles pathologiques chroniques qui se traduisent par des désordres graves dans le système nerveux périphérique et central imposant un traitement médical et psychothérapique. Il explique le succès des danses nouvelles dans les attitudes s’accompagnant de « contacts particuliers, de frôlements typiques, de demi-enlacements tentateurs, de cadences provocatrices ». C’est d’autant plus grave que la mode est un « auxiliaire précieux » pour cette perversité du geste.
Ces danses nouvelles entraînent des troubles organiques pathologiques : métrite, cystite, bartholinite chez la femme ; impuissance et troubles cérébraux chez les hommes. Il s’ensuit une rareté des rapports conjugaux et donc une baisse des naissances qui met en péril l’avenir de la race.
De tous les témoignages et prises de position, celle du Docteur Bernard est très importante car se trouve explicité le danger pour la race qui était mentionné dans d’autres ouvrages sans aucune explication, en règle générale.

Paul Bourget met en exergue le danger des danses nouvelles : « L’influence désastreuse du vice que constituent ces danses importées des bouges d’Argentine s’exerce au moral comme au physique ».
Il a porté son analyse assez loin car dans un livre intitulé Un drame dans le Monde, il a étudié de près l’attitude des gens dans les dancings.

Paul Bourget

Jean Finot s’attache à un aspect particulier de la danse et plus précisément aux lieux de danse. Président de l’Alarme, association antialcoolique, il remarque que les danses nouvelles sont aussi présentes dans les campagnes mais qu’il n’y a pas de dancings. Ce sont donc les cafés qui organisent la danse ce qui entraîne un développement de l’alcoolisme chez les hommes et les femmes. Cet alcoolisme se développe d’autant plus qu’il y a des apéritifs organisés en l’honneur des organisateurs donnant peu à peu le goût de l’alcool aux participants qui ont tendance à boire également à la maison.
Les femmes n’y échappent pas et cet alcoolisme féminin induisant une mauvaise santé compromet l’avenir de la race.

Jean Finot

Jacquin s’exprime longuement avec dureté. Les danses nouvelles constituent un danger national, familial et moral. Pour lui, la religion et la loi pénale ont été impuissantes à les combattre car un vice est né de ces danses. Elles entraînent une ruine morale et des névroses chez les filles ce qui porte gravement atteinte à l’avenir de la famille, la femme préférant « le pervertissement raffiné et élégant » à son foyer.
Par ailleurs, « l’homme se détourne de la jeune fille en qui il ne trouve plus celle qui est en état de fonder une famille ».
À ces désordres individuels s’ajoute une atteinte à l’intérêt national : les Américains ne nous aident plus car ils trouvent que l’on danse trop.

Pour Gabriel de Lautrec, la danse a le même effet que la drogue et elles sont « ou la cause, ou l’effet du bolchevisme ».

À propos de bolchevisme, le Pasteur Édouard Soulier considère que les danses argentines sont une véritable maladie et que les danses exotiques, en général, ont pour aspect véritable celui du bolchevisme qui ne reconnaît pas le mariage mais qui admet la liberté des mœurs.

Pasteur Édouard Soulier

Maurice Level, médecin mais aussi romancier et dramaturge, s’exprime longuement sur le sujet. Il rapporte une anecdote selon laquelle une femme, danseuse émérite, à qui l’on conseillait de porter ceinture ou corset pour maintenir les organes se serait offusquée en disant : « J’irais frotter quelque chose de dur contre le ventre de mon danseur ». Il constate que les jeunes filles qui dansent beaucoup trop demandent des calmants pour dormir à cause de l’excitation causée par la danse, surtout quand elles dansent beaucoup avec le même danseur.
La légèreté des robes comme au temps du Directoire [allusion aux robes de Juliette Récamier que l’on retrouve dans les tableaux de Jacques-Louis David] n’arrange rien car la femme est à peu près nue sous sa robe et « quand sonne le quart d’heure du muletier, la défense devient malaisée ».

La robe de tulle très à la mode en 1920.

4) Le goût français.

Pour Régina Badet qui était étoile de l’Opéra-Comique et connaissait bien l’Argentine et le Brésil pour y être allée, fait remarquer que dans ces pays, la bonne société ne danse pas les danses nouvelles car les bagarres à coups de couteau y sont fréquentes et il n’est pas rare de voir des danseurs « casquette sur la tête et cigarette au bec » cracher sur la piste par-dessus l’épaule de la danseuse. Selon elle, les mères devraient réagir mais si elles ne le font pas c’est parce qu’elles veulent marier leur fille ou les remarier à la suite du décès de très nombreux hommes sur les champs de bataille durant la guerre. Or, reprenant une idée répandue, elle estime que « l’homme qui épouse n’épouse pas sa danseuse ».

Régina Badet

Pour certains comme André David, le style français ne vaut pas mieux et n’améliore en rien les danses nouvelles. Selon lui, « il a fallu concevoir quelque chose d’encore plus faisandé que ces tangos, ces bonds de nègres cannibales ou ces girations de fauvesses en délire : on a inventé de belles attitudes ! Que ce soit oriental, occidental, très littéraire au thé de cinq heures, c’est surtout d’un suggestif parfaitement ordurier ».

La pensée de G. Lefort sur les danses nouvelles est particulièrement intéressante car elle était professeur de danse et son mari avait été tué à Verdun durant la guerre. Son mari avait enseigné la danse à l’Académie de danse fondée en 1840 par Renausi de l’Opéra. Il avait même dirigé cette école jusqu’à la guerre.
Quelques principes importants y étaient enseignés à commencer par la bonne tenue : interdiction du joue contre joue, de l’enlacement trop près (10 centimètres de distance entre les corps étaient exigés), pas de frottement dans le dos de la danseuse, pas d’affaissement sur place et de posture de pâmoison, pas de trémoussement indécent des épaules.
La danse l’emporte sur la joie du flirt et du vice et les amateurs sont très bons car concentrés sur la musique et la danse.
Pour lui montrer les principes de son enseignement, Madame Lefort donne un cours à José Germain qui fait la femme à une distance respectable.
Dans cette académie, on a le droit de danser sans gants car cette règle apparaît dépassée et on doit raccompagner la danseuse à sa place mais sans lui donner le bras.

L’importance du maintien est également soulignée par Henriette Régnier de l’Opéra.

Pour Riester, professeur à Saint-Cyr et à l’École polytechnique, les danses anciennes sont mortes et les danses importées peuvent être correctes quand elles sont corrigées par de bons professeurs qui enseignent les bonnes manières. Le problème est que la bonne tenue en cours ne se retrouve pas nécessairement dans les dancings.

Yvonne Sarcey considère que les danses nouvelles sont plus sportives que les anciennes et moins fatigantes que la valse. À condition qu’elles soient « dansées dans le goût français par des gens purs, elles restent pures » sachant qu’elles doivent toujours être dansées entre gens en parfaite santé et de bonne moralité. Il leur reconnaît une élégance nouvelle mais privilégie leur pratique dans le salon, notamment dans un cadre familial ; elle ignore le dancing.

Pour Tancrède Martel, « tous ces trémoussements de salons et de villes d’eau sentent l’aventurier et le rastaquouère ». Le tango est considéré comme « immonde ». Aussi les pères et mères doivent préserver leurs enfants de ces danses nouvelles. Il rappelle que depuis que Louis XIV a créé l’Académie royale de danse, les Français ont toujours eu une réputation de distinction, d’élégance et de goût, supérieure à ce que l’on peut trouver dans d’autres pays au point que « le goût français donne des leçons, mais n’en reçoit pas ». Il défend les danses anciennes et met en garde les maris qui laissent leurs femmes s’aventurer dans les dancings.

Tancrède Martel

Edmond Teulet insiste sur le style français qui a rendu les danses correctes. Il note que la valse et la polka peuvent être indécentes et le shimmy de bonne tenue. Aussi l’origine des danses exotiques est sans importance dès lors que le bon goût français les a expurgées de leurs incorrections et de leur vulgarité.

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La conclusion écrite par José Germain est une attaque en règle non nuancée contre les danses nouvelles. Malgré les efforts des professeurs Lefort, Riester, Raymond qui ont tenté de les améliorer, elles restent étrangères au monde de la danse et de préciser « les danses dites modernes ont une fâcheuse origine et la caque sent toujours le hareng », « du bouge ne peuvent sortir que des bouge…ments ».
Les danses modernes coûtent beaucoup d’argent et contribuent à désargenter les danseurs qui y ont pris goût. Les danses anciennes étaient des danses de tact alors que les nouvelles danses sont des danses de contact. Il s’agit d’une différence de degré mais, affirme José Germain, « oserais je me souvenir qu’une différence d’un degré transforme en eau même un iceberg ? », Et de conclure définitivement « le renard est un malin qui sait fuir à temps. Eh bien, s’il en est temps encore, fox-trottons nous ! ».

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NOTES

1) Sur la vie et l’atmosphère dans les villages, voir le livre très intéressant de Jacques Le Goff, La fin du village (éditions Gallimard, 2012).

2) Dans À la recherche du temps perdu, Proust écrit : « Bien qu’on dise avec raison qu’il n’y a pas de progrès, pas de découvertes en art, mais seulement dans les sciences, et que chaque artiste recommençant pour son compte un effort individuel ne peut y être aidé ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant reconnaître que dans la mesure où l’art met en lumière certaines lois, une fois qu’une industrie les a vulgarisées, l’art antérieur perd rétrospectivement un peu de son originalité ».

3) Dans À la recherche du temps perdu (La Prisonnière), Proust écrit : « Une des jeunes filles que je ne connaissais pas se mis au piano, et Andrée demanda à Albertine de valser avec elle. Heureux, dans ce petit casino, de penser que j’allais rester avec ces jeunes filles, je fis remarquer à Cottard comme elle dansait bien. Mais lui, du point de vue spécial du médecin, et avec une mauvaise éducation qui ne tenait pas compte de ce que je connaissais ces jeunes filles à qui il avait pourtant dû me voir dire bonjour, me répondit : « Oui, mais les parents sont bien imprudents qui laissent leurs filles prendre de pareilles habitudes. Je ne permettrais certainement pas aux miennes de venir ici. Sont-elles jolies au moins ? Je ne distingue pas leurs traits. Tenez, regardez », ajouta-t-il en me montrant Albertine et Andrée qui valsaient lentement, serrées l ‘une contre l’autre, « j’ai oublié mon lorgnon et je ne vois pas bien, mais elles sont certainement au comble de la jouissance. On ne sait pas assez que c’est surtout par les seins que les femmes l’éprouvent. Et voyez, les leurs se touchent complètement ».

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