Le croisé de la femme en tango argentin.

Dans la fabuleuse histoire des sciences et des techniques, les découvertes et inventions occupent une place de choix et ont contribué dans une très large mesure aux progrès de l’humanité. Mais plus que ces découvertes et inventions, c’est le processus créatif qui a permis de les découvrir ou de les inventer qui est fascinant.

On peut le classer en trois grandes catégories selon qu’il est fondé sur la raison, le hasard, l’erreur.

Le raisonnement cartésien, la logique, ont permis la détermination de nouveautés élaborées à partir de concepts, d’hypothèses appelant une validation comme dans le domaine médical par exemple, de tâtonnements où les approximations permettaient de cerner peu à peu puis d’atteindre le but recherché.

Le hasard est particulièrement intéressant dans ce domaine car des inventions majeures que nous utilisons encore tous les jours ont été effectuées de manière fortuite, loin de l’esprit d’analyse.

On les regroupe sous le terme de sérendipité, terme apparu au XVIIIe siècle quand Horace Walpole avait résolu de façon inattendue une énigme concernant des armoiries vénitiennes (voir note 1).
Après une évolution en 1945 et 1957, la sérendipité peut se définir comme un facteur fortuit qui permet une découverte inattendue faite grâce au hasard et à l’intelligence par sagacité intellectuelle.

Ainsi, la pénicilline, l’hélice de bateau, le phonographe, l’acide acétylsalicylique (l’aspirine), le post-it, etc., ont-ils été créés par hasard.

Une mention particulière doit être décernée à la découverte chez les cochenilles, les merveilleuses dactylopius coccus qui vivent essentiellement sur les cactus, d’une riche teneur en acide carminique naturel (environ 20 % de leur corps) qui a permis des teintes de rouge, d’orange et d’écarlate dont l’attrait est si grand qu’il est utilisé par l’industrie alimentaire via le colorant E120 que l’on retrouve par exemple dans des bonbons (surtout les rouges mais pas seulement), des saucisses de Francfort, certains yaourts, une quantité non négligeable de sodas, certaines merguez, le tarama, certaines boissons gazeuses bien foncées, sans oublier l’industrie des cosmétiques pour les rouges à lèvres, fonds de teint, ombres à paupières, mascaras, etc.

Cet insecte a donc un pouvoir d’attraction particulièrement développé pour ses qualités flamboyantes alors qu’il pourrait susciter une relative indifférence chez les personnes qui en usent quand on connait son visage, véritable synthèse entre le cloporte dont il a le corps et les chenilles ou araignées dont il semble s’être inspiré pour ses poils soyeux.

En revanche, en toute connaissance de cause, il est très apprécié par les calligraphes car il donne un pigment unique, d’une grande profondeur et qui tient très bien.

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Cochenilles

Enfin l’erreur représente un intérêt majeur car une découverte ou une invention peut avoir lieu de façon tout à fait paradoxale.
Un fait négatif en apparence est à l’origine d’une avancée positive majeure. Elle va donc contre la raison même si parfois elle peut reposer sur une part de hasard (voir note 3).

Dans le domaine de l’art, on retrouve ces grandes catégories mais leur rôle n’a pas du tout la même importance.

Le processus réflexif existe en matière artistique mais sa place doit être nuancée car une oeuvre de l’esprit est en elle-même une invention et certaines avancées artistiques reposaient sur une évolution matérielle préexistante.

Ainsi, en matière de danse, les pointes naissent quand le chausson plat supplante la chaussure à talon au début du XIXe siècle. Le travail du pied sur la demi-pointe est poussé à l’extrême jusqu’aux pointes.

En matière de facture d’instruments de musique, le violon trapézoïdal, le piano d’Erard à double échappement (1822), les marteaux couverts de feutre de Pape (1826), le saxophone de Sax (1846), etc., ont constitué des avancées majeures dans le domaine musical, de même que le violon parfois utilisé par Julio De Caro notamment pour certains enregistrements (voir l’article qui lui est consacré).

Parfois c’est l’inverse. Ainsi, pour avoir un effet musical bien précis voulu par un musicien mais impossible avec des instruments de musique existant, il est nécessaire d’en inventer un. A titre d’exemple, quand Wagner souhaite une sonorité entre le cor d’harmonie et le sax-horn pour sa Tétralogie c’est Adolf sax qui crée un nouvel instrument que l’on appellera le Wagnertuba.

Contrairement aux sciences et techniques, l’erreur joue un rôle fondamental dans l’art, non seulement parce qu’elle est quantitativement très présente mais surtout parce qu’elle est volontairement recherchée et fait partie intégrante de la création artistique, même si on ne la remarque pas nécessairement de prime abord précisément parce que son incohérence isolée s’inscrit dans la cohérence globale de l’oeuvre.

Ainsi, dans le tableau de Carl-Gustav Carus, Souvenir de Rome. Michel-Ange et Raphaël contemplant la basilique Saint-Pierre, il se trouve que c’est impossible car le dôme de la basilique a été terminé bien après leur mort.

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Les exemples sont si nombreux qu’il est impossible de tous les mentionner. On peut néanmoins les regrouper en grandes catégories comme les anachronismes, les corps impossibles (Ingres, Picasso, Chagall), la coexistence d’animaux impossibles (la Chasse au tigre de Rubens), les reflets impossibles (Sisley, Degas).

Ce domaine a fait l’objet d’un livre particulièrement intéressant de Christiane Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz intitulé Les Erreurs dans la peinture.

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Parfois, il est difficile déterminer avec précision si une invention dans le domaine de l’art est liée à la réflexion, au hasard, voire à l’erreur, ou participe de plusieurs éléments.
L’ut de poitrine apparu pour la première fois sur scène en 1837 lors d’une représentation de Guillaume Tell de Rossini donnée à l’Opéra de Paris en est un exemple. Pour la première fois un ténor, Gilbert Duprez, rompant avec la tradition représentée par Adolf Nourrit aux aigus doux et légers, donne un contre-ut plein et entier, à la puissance expressive inconnue jusque-là. La conséquence est majeure : on passe d’une conception de l’héroïsme des XVIIe et XVIIIe siècles qui voulait que les aigus soient gracieux (d’où l’accent mis sur la virtuosité plus que sur une extension de la tessiture) à un chant d’agilità e di forza plus incisif et qui ouvre la voie au romantisme.

Les historiens de la musique s’accordent sur le fait que Duprez est le premier chanteur à avoir émis un ut de poitrine sur scène mais divergent sur l’inventeur de cette technique vocale toujours appliquée par les chanteurs lyriques de nos jours. Pour certains, c’est Manuel Garcia qui l’a créée (elle est mentionnée dans la Revue des Deux Mondes) sans l’oser sur scène. Pour d’autres, Duprez qui au demeurant ne connaissait pas Garcia, s’est inspiré de l’Ecole de chant de Bergame dans laquelle la densification du haut de la tessiture était recherchée (voir note 4).

Il n’est pas interdit de penser quoi qu’il en soit que c’est une erreur toute simple dans l’émission d’un aigu qui a ouvert la porte à une réflexion sur la possibilité d’étendre la tessiture qui a été travaillée par la suite pour aboutir à cette fameuse note émise en 1837.

Le croisé de la femme en tango argentin fonde le tango moderne par les possibilités qu’il offre comme le tour, le point de départ de figures, etc. Elles sont tellement intégrées de nos jours par les danseuses et danseurs que l’on n’en oublierait presque que le croisé est une invention somme toute récente dans cette danse. Pendant plusieurs décennies, le tango était dansé sans aucun croisé.

Il apparaît en 1938- 1939 selon Mingo Pugliese alors que deux hommes dansaient ensemble, José Orradre (1902-1962) et Recalde (voir note 5).

En effet, pour une raison indéterminée le premier a guidé à un certain moment un pas en arrière que le second n’a pas pu effectuer faute de place. Coincé pourrait-on dire, il a eu l’idée fulgurante de croiser sa jambe gauche sur la jambe droite. C’est ainsi que le croisé est apparu. Si on se réfère aux grandes catégories exposées plus haut, on constate que le croisé participe à la fois d’une erreur, si on se met à la place du guideur, et du hasard si on prend en considération le guidé qui a géré comme il a pu une situation totalement inattendue pour lui et probablement inconfortable.

Cette nouveauté simple mais pourtant majeure dans son approche alors que les boléos et tours existaient déjà a transformé le tango notamment grâce aux possibilités découvertes par la suite par Carlos Estevez (Petroleo) et El Negro Lavandina. Le début traditionnel des danseurs côte à côte, bras tendus vers l’avant qui a souvent été caricaturé à l’extrême et qui restent encore en grande partie l’image que les néophytes ont du tango a laissé la place à un départ face à face (voir note 6).

De nos jours, le croisé existe toujours et est constamment et régulièrement pratiqué. À l’aube des années 1980 et les travaux de Gustavo Naveira, qui ont fondé le tango nuevo, le croisé a été replacé dans le cadre particulier du guidage. Dans le tango tel qu’il se pratiquait jusqu’en 1980, le croisé se faisait obligatoirement car dans le cadre de l’enseignement il était appris sur le cinquième temps de la salida et correspondait presque à un passage obligé. Avec Naveira et ses théorie et philosophie du tango qui le placent en matière artistique dans la catégorie des penseurs, des intellectuels de cette danse en plus de sa qualité de grand danseur, les choses ont changé.

Considérant que toute figure est exclue et que chaque mouvement si minime soit-il doit être guidé, le croisé devait l’être aussi. Seule une dénaturation de sa pensée liée à une pratique en total décalage avec elle, principalement apparue en Europe, fait qu’aujourd’hui la notion de figure le plus souvent apprise et reproduite est sinon l’emblème du tango nuevo, du moins une de ses fortes caractéristiques ( voir l’article consacré au tango nuevo pour le détail).

Il convient de noter que le caractère guidé ou non du croisé n’a qu’une importance relative pour plusieurs raisons.
Dans tous les cas de figure c’est un passage particulièrement élégant et gracieux. Les choses sont simples quand il est guidé car les deux partenaires savent exactement ce qui se passe.
Plus intéressante est la situation où la femme croise dans le cadre d’une marche parallèle alors que le croisé n’a pas été guidé. Si les deux partenaires sont a tempo, il faudra nécessairement que la femme se crée un espace pour croiser puisque l’homme ne sera pas dans un temps consacré au rassemblement (ce qui signifie aussi que poussé à l’extrême, une femme ne peut pas croiser si l’homme souhaite l’en empêcher en ne lui laissant aucun espace pour le faire).
La situation la plus intéressante est probablement celle où la femme croise sans guidage alors que l’homme effectue un contretemps simultanément. La conséquence sera alors une poursuite en marche croisée qui peut s’avérer déstabilisante car créée instantanément de manière involontaire. Un contretemps de l’homme tout de suite après permet de revenir à une marche parallèle.

Ce point est important car le croisé a paradoxalement beaucoup renforcé la marche dans le tango argentin, cette marche qui est la pierre angulaire de cette danse bien avant les figures qu’elles soient simples ou compliquées. Alors que l’on pourrait penser a priori que le croisé est un frein ou obstacle à la marche, il l’a considérablement enrichi en créant une marche harmonieuse, différenciée avec alternance de marche parallèle et croisée dont une des formes les plus abouties est la marche croisée avec un croisé guidé de la femme et la perte d’un temps de l’homme simultané qui permet de continuer en marche parallèle.

Par les multiples possibilités qu’il permet, le croisé de la femme est d’une richesse infinie. Celle-ci a été décuplée par tous les apports complémentaires comme le croisé de l’homme simultané ou non qui a permis le tour à gauche avec sacada, etc. Mais le croisé de l’homme est une tout autre histoire…

NOTES

1) Ce terme a été choisi par Horace Walpole, par association d’idées, inspiré du livre Voyages et aventures des trois princes de Serendip, livre qu’il avait lu durant son enfance.

2) Cochenille est aussi l’un des rôles des Contes d’Hoffmann, opéra de Jacques Offenbach.

3) Dans une fabuleuse série documentaire intitulée la Légende des Sciences, Michel Serres et et Robert Pansard-Besson avaient magistralement décrit et expliqué l’histoire des sciences en 1997 sur Arte. Malheureusement, et sauf erreur de ma part, il n’existe pas de DVD commercial de ses fabuleuses émissions.

4) Stendhal dans Rome, Naples et Florence (1817) a écrit de merveilleuses pages notamment sur la musique en Italie.

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5) Juan Averna a écrit un livre intitulé Los Olvidades Bailarines de Tango qui retrace notamment la vie de grands danseurs du passé.

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6) L’image du tango dansé de façon caricaturale et datée est utilisée par le cinéma notamment dans les films Some Like It Hot de Billy Wilderavec Joe E. Brown et Jack Lemmon en 1959, Indochine de Régis Wargnier avec Catherine Deneuve, Borsalino de Jacques Deray avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon.


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