Encyclopedia of Tango

1Encyclopedia of Tango de Gabriel Valiente a été publiée en 2014. Elle est écrite en anglais et comporte 814 pages de tableaux et de textes.

Une encyclopédie peut être classée, en principe, dans l’une ou l’autre des deux grandes catégories du genre. Il peut tout d’abord s’agir d’une somme qui regroupe plusieurs domaines variés avec un spectre plus ou moins large.

La célèbre Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot, écrite sur 21 ans, à laquelle 160 personnes ont contribué (« la société des gens de lettres » comme le souligne la mention en première page) s’inscrit dans la première catégorie dans la mesure où de nombreux sujets y sont traités, illustrés par des planches splendides qui sont encore éditées de nos jours et largement vendues par les bouquinistes le long de la Seine à Paris (sachant que c’est le texte qui est néanmoins le plus intéressant). (voir note 1).
À l’époque contemporaine, l’Encyclopédie Universalis s’inscrit aussi dans cette catégorie.

Il peut aussi s’agir d’un ouvrage qui concerne, non pas l’étude de sujets divers et variés, mais un domaine très précis, traité dans les moindres détails qui vise plutôt un public très ciblé comme les spécialistes ou les chercheurs (un bon DJ en tango argentin est nécessairement un chercheur).

Plus instrument de travail que véritable livre, ce genre d’encyclopédie ne se lit pas à proprement parler mais constitue plus un instrument venant en support d’études ou de recherches que l’on consulte pour y trouver un élément déterminé ou que l’on parcourt sans idée précise dans une sorte de flânerie propice aux découvertes.

Encyclopedia of Tango ne s’inscrit ni dans la première catégorie, ni dans la seconde. C’est un genre sui generis donc inclassable dans les catégories existantes. Ce livre est en fait une compilation classée par ordre alphabétique concernant les enregistrements de 148 orchestres de tango argentin avec quelques brèves indications biographiques exclusivement sur les musiciens.

Il convient donc d’examiner la structure de ce livre, ses atouts et faiblesses et la façon de l’utiliser.

De façon immuable, l’auteur mentionne pour chaque orchestre sur le fondement d’une chronologie par grandes périodes (liée aux maisons de disques comme Odeón, Víctor, etc., pour lesquelles les orchestres ont enregistré), les membres de l’orchestre et les chanteurs (avec pour ces derniers leur typologie vocale). Pour chaque grande période, les enregistrements sont indiqués en prenant en compte le nom du morceau, sa nature instrumentale ou chantée, son genre (tango, valse, milonga, voire ranchera, fox-trot et pasodoble ce qui s’explique par le répertoire de certains orchestres comme celui d’Enrique Rodríguez) et la date d’enregistrement.

Un exemple concernant l’orchestre de H. Varela pour la période 1954 – 1957 :

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Cette encyclopédie ne manque pas d’atouts et se sont des centaines et des centaines d’enregistrements qui y sont répertoriés avec la mention des différentes versions d’un morceau enregistré par le même orchestre (A la Gran Muñeca en ce qui concerne Di Sarli, Paciencia pour D’Arienzo, etc.).

La mention des musiciens composant l’orchestre est particulièrement intéressante. Cela peut pallier la faiblesse actuelle des pochettes de disques qui, souvent, ne mentionnent pas les instrumentistes (il est vrai que parfois le faire est impossible car on ne connaît pas tous les musiciens qui composaient l’orchestre au moment de l’enregistrement).

Par ailleurs, cette mention des musiciens permet de mieux comprendre leur parenté quand ils ont pris leur indépendance, point qui n’est pas neutre sur leur style qui peut être un style d’adhésion ou d’opposition par rapport au musicien avec lequel ils ont débuté. On peut ainsi au gré des pages remarquer Héctor Varela qui débute avec Juan D’Arienzo, Alfredo Gobbi qui joue à ses débuts avec l’orchestre de Pedro Laurenz, Osvaldo Pugliese pianiste chez Pedro Maffia et surtout Rodolfo Biagi pianiste chez Juan D’Arienzo, sans oublier Astor Piazzolla, bandonéoniste chez Troilo, pour ne citer que les principaux.

Cette encyclopédie a-t-elle des faiblesses ?
À condition d’accepter la logique propre à ce genre d’exercice pouvant s’apparenter à la confection d’une énorme base de données en version papier, elle n’en a pas vraiment. Il convient donc de ne pas demander à ce livre déjà riche plus que ce qu’il peut offrir puisque ce genre d’ouvrage, à l’image d’un dictionnaire, n’a pas vocation première à s’inscrire dans le champ réflexif mais dispose de beaucoup plus de données brutes que ne l’aurait un ouvrage généraliste.

On chercherait donc en vain la moindre interrogation ou éclairage sur tel ou tel aspect musical. Aussi, il sera très difficile au lecteur n’ayant pas une solide culture historique ou musicale de comprendre la composante jazz du tango à la seule lecture de l’orchestre de Firpo de 1926 – 1928 intitulé Jazz Band par exemple, ou de celui de Francisco Canaro à la même période.

Dans le même ordre d’idées, il sera impossible au lecteur de connaître les grandes étapes qui ont marqué l’évolution du style à la seule lecture des grandes périodes définies pour étudier un musicien puisque les périodes choisies sont beaucoup plus corrélées aux maisons de disques qu’aux changements esthétiques opérés par tel ou tel orchestre. Il est donc très important d’avoir à l’esprit que les césures chronologiques sont complètement indépendantes, sauf exception, du style des orchestres. Également il est impossible pour le lecteur de déterminer si un orchestre a changé sa couleur et son jeu au cours de sa carrière malgré les modifications dans la composition du groupe musical.

On peut s’interroger et être dubitatif sur le découpage des quatre grandes périodes de l’histoire du tango (si le tango nuevo commence en 1955 soit à la fin de l’âge d’or du tango, comment classer les musiciens qui précisément ont contribué à cet âge d’or et qui ont continué leur carrière bien après cette date sans fondamentalement bouleverser leur style ?).
Par ailleurs, certains orchestres actuels affichent clairement leur filiation avec le style des grands orchestres de l’âge d’or.
Enfin, si l’on se fonde sur des déclarations d’Astor Piazzolla, le tango s’arrête en 1955…

Une encyclopédie ne peut pas être exhaustive. Il est donc normal que tous les orchestres n’y figurent pas. On peut regretter néanmoins l’absence de certains musiciens qui ont pourtant marqué l’histoire du tango. À cet égard, Juan de Dios Filiberto (le compositeur de Caminito, Malevaje, Clavel de Aire, Quejas de Bandoneón) est le grand absent et son absence est d’autant plus curieuse que certains orchestres ayant une moindre renommée sont étudiés.

L’option choisie par l’auteur est délibérément centrée sur l’Argentine. Cela peut se comprendre mais on peut regretter qu’il manque des catégories entières d’orchestres qui ont réellement marqué l’histoire du tango à commencer par les grands orchestres français de l’entre-deux-guerres (on chercherait en vain José Lucchesi, Tito Henriotti, etc.).
Manuel Pizarro et Bachicha tous les deux Argentins qui quittent l’Argentine et font connaître le tango à Paris sont aussi éludés.

Le tango finnois, japonais, russe, polonais (étroitement corrélé au contexte historique des années 1930 – 1940) n’est pas mentionné. On ne peut pas reprocher ces points à l’auteur, confronté à la question inéluctable des choix à opérer que l’on retrouve souvent dans les livres consacrés à la musique (voir note 2).

On peut regretter l’absence d’un classement alphabétique à l’intérieur des tableaux alors qu’il était possible de le faire, même en prenant comme critère premier les dates d’enregistrements comme c’est le cas.

Comment utiliser ce livre ? Il ne se lit pas, il se compulse et c’est un précieux objet d’étude et de recherche.
Les données brutes et les très rares textes peuvent donner lieu, au-delà de leur aridité, à une lecture dynamique quoique difficile puisqu’elle implique de bien connaître, au préalable, la vie des musiciens. Ainsi concernant l’orchestre de Juan D’Arienzo, quand Biagi disparaît de la liste de ses musiciens en 1938, c’est parce qu’il fonde son propre orchestre cette année-là et amplifie les changements esthétiques qu’il avait commencé dans l’orchestre de Juan D’Arienzo.
Quand Astor Piazzolla n’est plus mentionné avec l’orchestre d’Aníbal Troilo c’est parce qu’il fonde sa propre formation. En revanche, la lecture des instrumentistes composant les orchestres (nombre de bandonéons, violons, etc.) permet d’avoir une idée sur la prédilection d’un orchestre pour le rythme, la mélodie, puisque la structure est un élément important, mais pas le seul, en matière de détermination du style.

C’est donc un livre globalement fort utile à toute personne qui s’intéresse au tango argentin venant en support des livres ou sites Internet pour trouver des données et tout aussi intéressant dans une autre optique, à savoir partir d’une donnée de cette Encyclopedia of Tango et développer son étude dans ses composantes historiques et musicales étudiés par les ouvrages généralistes.

NOTES

1) Les Lumières, mouvement intellectuel du XVIIIe siècle dont le but était de s’opposer à l’obscurantisme notamment religieux par la culture et le savoir permettant notamment d’assurer le progrès, le bonheur, la liberté et la tolérance.
Même si ce mouvement a concerné plusieurs pays, c’est surtout la France qui a apporté la contribution la plus forte par le rôle joué par de prestigieux auteurs : Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert, Montesquieu. Ce dernier est très important en ce qui concerne la composante politique en raison de ses écrits (De l’Esprit des Lois) qui a théorisé les grands principes de l’organisation politique de notre pays sur lequel nous vivons aujourd’hui (par exemple le principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire).

Ce siècle des Lumières est avec la pensée antique particulièrement important pour comprendre le monde actuel sans même parler de la structuration de l’esprit et de l’acquisition d’une méthode d’analyse. Dès lors, il est étrange, et le mot est faible, que son enseignement devienne facultatif dans le cadre de la réforme des collèges envisagée par le gouvernement. Mais il est vrai que les hommes politiques qui sont majoritairement tout sauf des lumières et qui nous donnent tous les jours la marque de leur immense culture et compétence ne sont plus à une ânerie près… même si les valeurs qu’ils invoquent en permanence dans un français souvent imparfait, s’inscrivent précisément dans les grandes œuvres du passé et les grands courants de la pensée.

Un ouvrage de référence sur Les Lumières :

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Un ouvrage également très intéressant centré sur la politesse et la valeur des manières au temps des Lumières :

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2) Les livres de qualité de la Collection Musique (Éditions Buchet Chastel) consacrés aux grands interprètes de musique classique et d’opéra (chanteurs, instrumentistes et chefs d’orchestres) ont dû aussi opérer des choix cruels.

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Articles concernant les musiciens cités plus haut :

Enrique Rodríguez
Juan D’Arienzo
Aníbal Troilo
Astor Piazzolla
Alfredo Gobbi
Rodolfo Biagi
Osvaldo Pugliese
Pedro Laurenz
Carlos Di Sarli
Héctor Varela

https://milongaophelia.files.wordpress.com/2015/12/1-2.gif?w=535

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